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Olivier Lenoir – L’argent : une pure écriture ?

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Je prendrai donc un écrivain comme inspirateur, conspirateur comme personne puisque de Personne il s’agit, j’ai nommé Pessoa ; Pessoa en portugais signifie personne et c’est son nom, lui qui écrivit sous au moins 6 ou 8 hétéronymes et que l’on a pu l’identifier comme auteur unique à travers plus de soixante-dix identités différentes. Il faut lire Pessoa ! Je prendrai aujourd’hui l’une de ses courtes fictions que lui-même tenait pour l’un de ses plus brillants ouvrages : Le banquier anarchiste.

C’est un texte de 1922, ironique et jubilatoire, un mélange de lucidité et de causticité, exercice de déduction humoristique et grinçant d’une logique paradoxale comme le qualifie Robert Bréchon (poète lui-même et auteur de nombreux ouvrages et articles sur le sur- réalisme, Michaux, la littérature portugaise et plus encore sur Pessoa). Le banquier anarchiste, bel oxymore, « un véritable brûlot aussi explosif, aussi détonant et jubilatoire aujourd’hui que lors de sa publication » nous dit sa traductrice, c’est le récit d’une fin de diner, la conversation traîne, et le banquier interpellé par son ami se proclame aujourd’hui comme au temps de sa jeunesse « anarchiste’. Il vient pourtant de nous être présenté tel un accapareur notoire mais il va développer au fil des pages et du récit, un argumentaire implacable afin de démontrer son irréductible attachement aux plus profonds idéaux révolutionnaires et libertaires de l’anarchisme que lui seul, dit-il, met en application avec détermination dans sa vie.

Je reprends les termes de la traductrice, Françoise Laye, « C’est un labyrinthe d’arguments entrecroisés, d’affirmations cyniques et de contre-vérités limpides jusqu’à un final ahurissant ». À le lire nous sommes pris au piège d’une logique infernale. Cet homme d’origine miséreuse a fréquenté les milieux anarchistes dans sa jeunesse, il en a déduit une théorie originale et personnelle, fruit d’une analyse lucide des rouages et motivations profondes de toute société, il nous démontre avec précision combien toute réunion toute assemblée toute société fût-elle secrète et même anarchiste ne pourra que reproduire dans sa structure les structures de pouvoir et de dépendance qu’elle prétend combattre. Je le cite : « Le grand mal, le seul à vrai dire, ce sont les conventions et les fictions sociales qui se plaquent sur les réalités naturelles ». Un rousseauisme effréné qui l’emmène à vouloir combattre tout système organisé.

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