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Roland Chemama – La dépense

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Pour le discours commun, l’argent c’est souvent l’argent sale. L’homme qui dit-on ne pense qu’à l’argent, l’homme qui est prêt à tout pour en amasser, on en fait un être puant. C’est d’ailleurs assez curieux parce qu’en même temps, ceux qui le traitent ainsi, croient-ils qu’ils en sont vraiment désintéressés ? On peut toujours rire, mais c’est très présent dans la culture et Freud n’a fait que suivre cela dans sa théorie de l’argent et l’on pense évidemment au rappro- chement qu’il a fait de l’argent et des fèces. Disons le rapprochement de l’argent avec les excréments et la merde puisque notre époque n’a pas besoin d’en passer par le latin.

Donc, voilà le point de départ que, je crois, on peut difficilement éviter, puisque dans les différentes façons de considérer l’argent, nous aurons cet objet anal, ces objets partiels pour Freud, du moins ce que l’on en a compris à un moment donné.

Freud a parlé de l’argent dans différents textes, je vais me référer rapidement à deux de ces textes.

Le premier de ces textes s’appelle « Caractère et érotisme anal ». On le trouve dans Névrose, psychose et perversion. Freud parle dans ce texte de ces sujets dont, dit-il, le caractère est particulièrement affirmé, ils sont ordonnés mais surtout économes — économie éventuellement poussée jusqu’à l’avarice — et entêtés. (Si certains d’entre vous se sont amusés à voir le film : a dangerous method, on retrouve les mêmes ter- mes à un moment donné dans le dialogue entre Freud et Jung).

Freud pense pouvoir indiquer que ces sujets, quand ils étaient enfants, ont trouvé un plaisir particulier à retenir leurs selles et à les expulser à un moment moins approprié que celui où c’était attendu d’eux. Il y aurait donc, selon Freud, un lien particulier qui ferait que les personnes avares auraient été des enfants attachant une importan- ce particulière à la défécation.

Il y a peut-être une remarque qui montrerait que ce n’est pas si simple : on s’attendrait à ce que dans l’analyse des avares apparaissent selon Freud des souvenirs ou des interprétations renvoyant à la pul- sion anale, ça aurait une certaine logique. Freud verrait à l’arrière-plan d’un comportement des pulsions et l’histoire de ces pulsions. Je dois dire cependant qu’on trouve le contraire. Dans l’article dont je vous parle, Freud précise qu’il s’agissait pour lui de faire disparaître les cas les plus opiniâtres de la constipation et il dit dans ce texte qu’on obtient cet effet lorsqu’on touche le complexe d’argent des patients. C’est intéressant, cela nous montre que la question de l’argent n’est pas si seconde ou secondaire qu’on pourrait croire. Elle n’est pas, me semble-t-il, si on prend au sérieux ce qu’il dit là, une simple expression d’une dimension pulsionnelle supposée plus fondamentale. Vous voyez là tout de suite que nous changeons d’éclairage. Nous n’avons plus une superstructure dans le rapport du sujet à cette réalité écono- mique, sociale, etc., nous avons quelque chose qui par soi-même peut être éclairant de la subjectivité.

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