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Agnès GIARD / Lune de miel : le voyage forme la tendresse ?

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Repris du Blog de Libération  Les 400 culs  article du 29 décembre 2020

L’expression «voyage de noces» remonte aux années 1820. De façon très révélatrice, au XIXe siècle, la destination principale des voyages de noces est la Suisse, pays pauvre, montagneux, sauvage et effrayant. Mais quel rapport avec le mariage ?

Qui dit mariage dit nouveau départ. Est-ce là l’origine du «voyage de noces» ? Pas du tout. A en croire Sylvain Venayre, historien, la lune de miel n’a pas été inventée pour que les jeunes époux signalent au monde que «dorénavant ils chemineront ensemble». Non. L’origine de la lune de miel est bien moins romantique. Elle émerge à la faveur d’une inquiétude relative aux performances reproductives du couple. Jusqu’ici, chez les personnes bien nées, les jeunes époux allaient saluer la belle-famille et ne se rendaient guère plus loin qu’à la campagne, sur les terres du mari. Parfois le voyage se résumait à des visites de courtoisie chez les parents de la branche éloignée. C’était tout.

Arrive le XIXe siècle. Dans un chapitre passionnant de l’ouvrage collectif Histoire du mariage (1), Sylvain Venayre situe l’avènement du voyage de noces dans le contexte particulier d’une pratique sexuelle délétère : l’initiation, souvent violente, des jeunes mariées qui doivent rester «pures», irréprochablement «pures», jusqu’au soir de la nuit de noces.

 

Défloration nuptiale, première fois ratée

Au XIXe siècle, c’est la candeur d’une femme qui détermine sa valeur sur le marché matrimonial. Plus elle est innocente, plus les parents se félicitent de l’avoir bien éduquée. Mais le soir du mariage (qui est censé être le plus beau jour de sa vie) vire parfois au cauchemar pour l’épouse apeurée. Dans Une vie (Maupassant, 1883), un père prévient sa fille que des «mystères» l’attendent dans le lit nuptial et l’invite à ne pas s’en révolte : «Je ne puis t’en dire davantage, ma chérie ; mais n’oublie point ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.»

 

Les jeunes épouses sont censées se laisser faire. Le traumatisme est cependant tel qu’elles ne supportent parfois même plus d’être embrassées. Scandale : certaines «refusent à l’époux ce que la loi humaine et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu» (Maupassant). Les cas sont, semble-t-il, si fréquents que Michelet dans l’Amour (1858) parle de la nuit de noces comme d’un acte sadique menaçant l’intégrité corporelle et mentale des femmes, source d’«inguérissables congestions».

Comment être à la fois galant et bandant ?

Les médecins font de leur mieux pour prévenir les ravages causés par la nuit de noces. Ils citent, dans leurs manuels, les désolantes conséquences d’une défloration ratée : «frigidité», maladies sexuelles, stérilité, sans oublier adultère (quand le mari furieux va voir ailleurs ou quand l’épouse veut se venger). «Ne commencez jamais le mariage par un viol», conseille Balzac aux nouveaux époux. Les docteurs, plus pédagogues, recommandent la patience et la douceur. Le problème, c’est que les jeunes époux ne sont souvent guère mieux préparés que leurs conjointes. Difficile d’être à la fois «diplomate, avocat, homme d’action, et cela en évitant le ridicule», ainsi que le souligne Gustave Droz dans Monsieur, Madame et bébé (1866).

 

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Que faire !? Pionniers du «tourisme», les Anglais sont les premiers à trouver la solution : pour en atténuer le choc, ils déplacent à l’étranger le moment de l’initiation. Il s’agit d’envoyer les jeunes couples ailleurs, afin qu’au bouleversement du voyage se mêle celui de découvrir le corps de l’autre. «La pratique consiste à s’éloigner dès le soir même de la cérémonie de mariage», explique Sylvain Venayre.

 

Les Alpes, terriblement sexuelles

Mais dans quel pays se rendre pour initier les jeunes mariées aux félicités conjugales ? Lorsque les Anglais inaugurent ce qu’ils appellent la honeymoon (la lune de miel), c’est d’abord en Italie que leurs pas se dirigent : Florence, Venise, Vérone, Capri… La Côte d’Azur, au nom sensuel, attire aussi les couples en quête de soleil.

Mais la Suisse et ses paysages torturés de montagne, ses calèches frôlant des gouffres et ses villages perdus en hauteur devient aussi, rapidement, la destination privilégiée de ceux qui souhaitent, par effet de rupture, inaugurer leur vie à deux. Il s’agit de donner au «sacrifice virginal» l’allure d’un événement extraordinaire, afin que l’excitation du voyage provoque par contagion celle d’un corps jusqu’ici préservé du «mal». Quel meilleur pays que la Suisse pour opérer la métamorphose d’une pucelle en future mère ? C’est le pays le plus pauvre d’Europe en ce début de XIXe siècle et celui qu’auréole des récits de voyage spectaculaires : glaciers, précipices, avalanches. Tout y est «sublime» ou matière à «extases». Dans ce pays aux antipodes du monde dit civilisé, les jeunes couples sont censés faire sauter les tabous.

 

Se déniaiser à l’étranger

Envoyer les mariés hors de chez eux pour leurs premières étreintes ? Cela semble farfelu, voire choquant, tout d’abord. En France, la mode de ce que l’on appelle les «voyages à l’anglaise» fait scandale jusqu’au milieu des années 1870. Dans les guides de savoir-vivre collectés par Sylvain Venayre l’idée «d’aller à quelque cent lieues [du] domicile s’enfermer dans une chambre d’auberge» soulève l’indignation. Il semble dangereux que des jeunes femmes découvrent possiblement la jouissance dans un endroit de passage, fréquenté par des inconnus. Qui sait si l’un d’entre eux…

Il semble surtout obscène que des jeunes femmes étalent en public qu’elles s’adonnent à des relations charnelles. Le fait que leur voyage soit destiné à les déniaiser déroge aux convenances : en 1876, Madame de Waddeville – icône du bon goût – trouve positivement indécente la «banalité publique» des chambres destinées aux jeunes mariés dans les grands hôtels.

 

Vers la même époque, dans ses mémoires, un nommé John Symonds affirme avoir refusé d’emmener son épouse en voyage de noces en Suisse : «Vraiment, nous les gens civilisés du XIXe siècle, nous sommes plus arriérés que les sauvages d’Afrique dans le domaine des choses élémentaires de la vie. Nous laissons des jeunes hommes et femmes s’engager dans des relations à vie, relations sexuelles incluses, en vue de procréer, sans même les instruire de la plus élémentaire science concernant la physiologie sexuelle. Nous faisons tout pour qu’ils soient chastes, pour qu’ils développent le sens de la honte et […] finalement nous les lançons nus dans un lit, pudiques, ignorants, mutuellement gênés par l’inconfort de cette situation, en espérant qu’ils s’en tireront à l’instinct. C’est soumettre leurs sentiments et leur estime de soi à l’épreuve d’un test bien dangereux.»

(1) «l’Avènement du voyage de noces», de Sylvain Venayre, dans Histoire du mariage (dirigé par Sabine Melchior-Bonnet et Catherine Salles), Robert Laffont, coll. Bouquin, 2009.