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Agnès Giard / Clown au bord de la crise de nerfs

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Publié le 20 juin 2021 dans le blog « Les 400 culs ».

Au printemps 1981, aux Etats-Unis, d’inquiétantes rumeurs se répandent au sujet de clowns violeurs, cannibales et pédophiles. Dans «Clowns maléfiques», le chercheur Antonio Dominguez Leiva fait l’autopsie de ce fantasme cruel.

Des clowns fantômes ? Des hallucinations ? La police n’attrape personne mais les «témoins» se multiplient. Certains affirment que «la tendre viande enfantine» est utilisée par les clowns pour garnir des sandwiches «tandis que le sang servirait de sauce aux framboises pour les crèmes glacées». Version moderne des contes style Hansel et Gretel, la légende urbaine s’enracine dans le sillage folklorique du joueur de flûte de Hamelin. Elle réactualise les histoires à faire peur de gitans qui kidnappent les enfants et de saltimbanques qui mutilent leurs petites victimes pour les transformer en monstres de foire. Dans ce fantasme collectif, la proie et le prédateur finissent d’ailleurs par ne faire qu’un, à l’image du Joker (dans la série Batman) dont la bouche fendue évoque celle du héros défiguré de l’Homme qui rit de Victor Hugo. Sa face exhibe un rire glaçant, celle d’un être clivé, à la fois meurtri et meurtrier.

 

Ainsi que le démontre Antonio Dominguez Leiva, la fascination exercée par ce qu’il nomme «le clown maléfique» est plus que jamais d’actualité. Dans son ouvrage (récemment publié chez le Murmure), il fait de l’histrion pervers un miroir troublant de notre imaginaire contemporain et de nos déviances collectives. Mais pourquoi, brusquement, cette prolifération de pitres psychopathes dans l’inconscient populaire ? Remontant en arrière, par reculs successifs, le chercheur exhume les couches superposées de cette obsession. Professeur à l’Université du Québec à Montréal, Antonio Dominguez Leiva est l’auteur d’ouvrages sur l’histoire culturelle de la cruauté et de l’érotisme – dont Messaline, impératrice et putain. Généalogie d’un mythe sexuel (éditions du Murmure, 2014). Avec son nouvel opus, il nous emporte au fil d’une extraordinaire plongée dans les méandres de cette «épidémie fictionnelle» qui, depuis la popularisation du cirque, au XIXe siècle, voit les bouffons triompher dans le monde, sous des formes toujours plus inquiétantes.

 

De martyr à déséquilibré

Au départ, les clowns jouaient le rôle de simples boucs émissaires, explique Leiva. Ils se faisaient entarter, gifler ou cocufier pour le plus grand bonheur du public. Dans la Vie et la Mort d’un clown (1879), l’écrivain Catulle Mendès compare leurs numéros à des séances d’humiliation, au cours desquelles «l’agressivité sadique» des spectateurs peut se déployer sans retenue : «Ainsi, on a cette joie mauvaise de pouvoir mépriser la source de son plaisir. Il y a quelque chose de ce sentiment chez certains hommes qui préfèrent les prostituées», dit-il, en insistant sur la part d’érotisme défoulatoire qui sous-tend le spectacle de la mise à mort symbolique du clown. Mais de martyr, progressivement, le clown se change en déséquilibré, au fil de pantomimes toujours plus délirantes qui voit le Grand Guignol triompher sur la scène. Le clown devient le symbole des pulsions les plus noires, mêlant sexe et violence. Le trouble mental se profile derrière sa silhouette dégingandée. Ses mouvements traduisent ce qui prend forme dans la culture occidentale sous le nom d’inconscient.

«Fait significatif, le “spasme clonique” (du grec klonèsis, “secousse”) évoqué dans la terminologie nosographique de Charcot en vient à être transformé par ses disciples en “clownisme” pour définir la deuxième période de l’hystéro-épilepsie, la période des contorsions et des grands mouvements», explique Leiva. Des témoins notent en effet une étrange similitude entre «les dislocations invraisemblables des clowns» et les mouvements des femmes que la frustration sexuelle rend démentes. Comme par un fait exprès, Albert Londe, responsable de l’iconographie photographique de la Salpêtrière, insère en 1887 des portraits de clowns entre deux vues d’hystériques pour illustrer la théorie de Charcot. Assimilés à des folles en rut, les clowns se font un malin plaisir d’exploiter cette veine de l’humour grinçant. Leurs bouffonneries virent à l’exhibition hyperbolique des instincts dévoyés. Les Pierrots assassins se multiplient dans des pièces de théâtre qui mettent en scène des bordels de bas étage, des morgues sinistres ou des asiles d’aliénées.

 

A la lisière du cauchemar

Ainsi que Leiva le démontre au fil d’une analyse virtuose, le clown tend son miroir à l’époque et se fait le puissant révélateur des folies ambiantes. Dans son ouvrage, cela commence avec les auteurs fin-de-siècle. Le grotesque Ubu roi (Alfred Jarry) préfigure la grande boucherie de la Première Guerre mondiale. Puis viennent les excès du cinéma gore, inspirés des slapsticks peuplés de maniaques. Les tueurs en série reproduisent, de façon compulsive, des «schémas opératoires» qui ne sont pas sans évoquer les procédures les plus inhumaines des technocrates et des experts en management. En 1980, aux Etats-Unis, lorsque les clowns font leur retour sur le devant de la scène, par l’intermédiaire notamment de l’assassin pédophile John Wayne Gacy, (alias le «Clown tueur», qui «avait l’habitude de se déguiser en “Pogo le clown” lors d’événements charitables, de parades et de fêtes d’enfants»), l’époque célèbre paradoxalement la figure corporate du «gagnant», l’homme adulte et performant qui se fait beaucoup d’argent en écrasant tous les autres autour de lui. Les clowns font alors leur come-back jusque dans les dessins animés (voir Krusty, le clown toxico des Simpson). «Il n’est pas anodin de signaler que cette grande vague (1981-1989) correspond très exactement aux années Reagan», dit Leiva.

Bien qu’il explore beaucoup d’autres pistes en parallèle, la théorie d’Antonio Dominguez Leiva, c’est que le clown est devenu la personnification de la figure paternelle, celle de l’homme qui précipite le monde vers sa destruction par abus de pouvoir, en exploitant les ressources terrestres, en écrasant les faibles et en humiliant les exclus. La «clownification du pater familias», ainsi que Leiva la formule, procède d’une tentative de renverser l’ordre d’un monde devenu dystopique. L’ombre de Chronos (qui dévore ses propres enfants) plane au-dessus de ces clowns tueurs qui envahissent nos écrans et nos réseaux de leur silhouette anxiogène. Fini de rire. S’il faut en croire les sondages, la coulrophobie (la peur et la détestation du clown) «est en passe d’éclipser tous les sentiments positifs que l’on pouvait éprouver jadis à son égard, au point qu’en octobre 2016, les Etats-Uniens disent craindre davantage les clowns que le réchauffement climatique et le terrorisme».

Le Clown maléfique, d’Antonio Dominguez Leiva, éd. le Murmure, collection Borderline, 2021.