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Jean-Daniel-Matet – Ne pas reculer devant… ladite « transidentité »

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Texte paru dans Lacan quotidien n° 932

Peut-on parler aujourd’hui d’une clinique de la transidentité, du transgenre, du transsexualisme, de la non-binarité ?

La clinique psychanalytique fut arrachée par Freud à la clinique médicale, certes en nommant l’hystérie, la phobie, l’obsession, ce qu’il fit en français dans La Revue neurologique. Mais c’est surtout en acceptant d’apercevoir la part que prend l’observateur dans l’expérience que se pose la question du diagnostic en psychanalyse. Cette part, il l’a appelée transfert et la question que nous posons aujourd’hui est inconcevable en dehors de cette relation qui engage celui qui se plaint et celui qui l’écoute. L’appui sur la parole et le langage n’a pas détourné Lacan de cet intérêt pour la clinique qui devient alors structurale. L’Œdipe ne suffit pas plus que le phallus, car toutes les structures en reçoivent les effets, mais le Nom — du-Père ou sa forclusion sont des indications de ce qui a pu se transmettre au fil des générations. Pour autant, pas de standard qui déboucherait vers des cures-types ou leurs variantes. La pluralisation des Noms-du-père n’arrange rien et, bien que la clinique soit encore celle qui se recueille « au lit du malade », comme le dit Lacan à l’ouverture de la Section clinique[1], le diagnostic perd sans doute de son importance, au moins dans sa référence à la structure. C’est le détail qui prend le pas sur l’ensemble, c’est le lien au partenaire, symptôme ou pas, c’est la manière dont le sujet se soutient de son ego, de son symptôme, de l’Œdipe même.

Dès lors, c’est l’orientation qui va guider la direction de la cure, une orientation prise de l’articulation du symptôme au fantasme, du soutien que tel sujet trouve dans son bricolage. Ni homme ni femme ne suffisent à se repérer, comme l’hystérique qui fait l’homme n’est pas toujours une femme, pas plus que l’obsessionnelle qui s’égare en position féminine dans une pantomime mortelle. Les quanteurs de la sexuation n’y suffisent pas toujours.

Un diagnostic est donc un des moyens de s’orienter dans une cure pour dire, de la place où nous met le patient, ce qui permet son effectuation, voire ce qui ne la permet pas tout à fait. Repères dans la structure, trace de ce qui se noue dans le transfert, premier sédiment ou emblème rudimentaire d’un impossible, engageant sur un même vocable le symptôme et ce qui le complète, le diagnostic a donc partie liée avec le souci de disposer des premières coordonnées de l’expérience.

 

Réorienter la clinique psychanalytique

L’invitation faite par Lacan aux psychanalystes, à l’ouverture de la Section clinique en 1977[2], de ne pas reculer devant la psychose eut un impact sur les jeunes cliniciens analysants. Elle rejoignait ce qu’il soulignait de l’angoisse comme boussole pour le jeune psychiatre dans sa rencontre avec le fou, pour que reste vif le questionnement du clinicien face aux symptômes psychotiques. Ces enseignements de la Section clinique de Paris du début des années 1980 m’ont laissé un souvenir durable, entre autres, par la lecture détaillée des Mémoires d’un névropathe du Président Schreber, la thèse de Lacan et des auteurs psychiatriques et psychanalytiques sur les psychoses.

À l’heure où une entreprise de déconstruction du savoir psychiatrique était à l’œuvre (de la contestation de l’asile à l’émergence des sciences du cerveau), Lacan nous montrait comment tirer parti d’une expérience plus que séculaire au contact des malades mentaux. Avec son enseignement, la découverte freudienne nous permettait de résister au renoncement et privilégiait la boussole du symptôme dans la clinique.

Ne pas reculer devant la psychose, c’était aussi ne pas méconnaître la nature du transfert qui peut s’instaurer avec un sujet qui n’est pas normé par le complexe d’Œdipe. La lecture de Joyce complètera cette orientation et le nouage des registres réel, symbolique et imaginaire, devenus équivalents, donnera une portée encore puissante aujourd’hui dans l’approche structurelle de la clinique.

 

Horssexe ?

Au début des années 1980, à la Section clinique dirigée par Jacques-Alain Miller, j’ai participé au cours de Catherine Millot sur le transsexualisme. Les cas de plusieurs transsexuels qui avaient été reçus à Sainte-Anne donnaient lieu à une lecture attentive permettant d’interroger les rapports du transsexualisme avec la psychose, orientée par le Séminaire de Lacan et ses développements sur la sexuation.

Millot ne s’était pas contentée de la rencontre avec les patients de l’hôpital. Elle avait pu s’entretenir avec des personnes avant leur transition ou après. Son livre Horsexe [3] — titre sur le modèle du « hors-discours » de Lacan — souligne la valeur de la méthode et sa manière de ne pas reculer devant la question. Il apparaissait d’emblée que le choix de l’orientation sexuelle quant à son objet de jouissance ou aux formes du désir se distinguait radicalement de la détermination de tel ou telle à se faire reconnaître dans le sexe que l’anatomie ne leur avait pas donné, autrement dit, de la certitude souvent mise en avant aujourd’hui d’une erreur de la nature à réparer.

Son travail inscrivait par ailleurs les transsexuels, poussés à demander la correction radicale de cette erreur, dans une histoire plus large de la culture, rappelant les castrations rituelles dans le culte de Cybèle[4] ou la fonction des eunuques jusqu’au début de la chrétienté. Plus proche encore la secte des Skoptzy[5], au XVIIIe en Russie, où l’automutilation apparaissait comme une tentative de guérison : « Quand j’ai reçu la pureté, déclare l’un d’eux […], j’ai ressenti un allègement… maintenant tout est devenu agréable pour moi »[6]. C. Millot cite Lionel Rapaport dans la lignée de Durkheim : « La castration rituelle ne serait qu’une forme de sacrifice que la collectivité exige des individus et dont l’histoire est coutumière »[7].

Elle ajoute une remarque précieuse : la prévalence de l’image dans le rapport des femmes à leur propre corps constitue leur point commun avec les transsexuels des deux sexes[8].

Une rencontre organisée par J.-A. Miller avec un endocrinologue de renom, le Pr H. — P. Klotz, nous informait des traitements possibles déjà engagés par des personnes cherchant à changer de sexe, à une époque où il leur était souvent nécessaire de partir à l’étranger pour trouver le chirurgien qui leur permettait de poursuivre ce qui s’appelle aujourd’hui une « réassignation » de genre. La question du changement d’identité était proposée et constituera dans les années suivantes une réponse transitoire du législateur.

Comme psychanalyste et comme psychiatre à l’hôpital, quand j’ai eu l’occasion de croiser des transgenres, ce n’était pas pour interroger leur démarche, à propos de laquelle ils ne demandaient rien, mais pour traiter des symptômes préalables ou ultérieurs à leur transformation qui troublaient leur existence. La recherche de la réalisation d’une image toujours perfectible pouvait conduire à une impasse où les passages à l’acte suicidaires étaient fréquents. Si l’accueil de ces personnes « dysphoriques de genre » n’était pas sans dérouter les équipes soignantes qui les recevaient, l’identité sous laquelle elles se présentaient était respectée[9]. Les difficultés existentielles d’un sujet » en transidentité », « non binaire », à s’inscrire dans le lien social peut le conduire chez un analyste, mais il n’en fait pas son partenaire privilégié, celui-ci étant trouvé plutôt du côté du semblable, parfois des médecins et chirurgiens qui accompagnent leur transition.

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[1] Lieu d’enseignement de la clinique psychanalytique, initialement liée au département de psychanalyse de l’université Paris 8 — qui a essaimé en France sous la forme associative UFORCA et dans différentes ville du monde.

[2] Lacan, J., « Ouverture de la Section clinique », Ornicar ? n° 9, 1977, p 7-14.

[3] Millot, C., Horsexe. Essai sur le transsexualisme, Paris, Point hors ligne, 1983.

[4] Ibid., p. 79

[5] Ibid., p. 83

[6] Ibid., p. 89

[7] Ibid., p. 89

[8] Cf. ibid., p.114

[9] Grasser F., « Une erreur de l’Autre », Mental n° 11, p. 147-155, 2002.