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Pascale Bélot-Fourcade / Le genre : une dysphorie collective ?

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Dysphorie collective est une expression utilisée par Durkheim en 1912, qu’il oppose à l’état d’euphorie collective pour parler d’un état de malaise collectif : la résolution serait-elle dans une euphorie collective ?

Vous avez vu le film « Petite fille », et Isabelle l’a très bien déplié.

Ce film prend aux tripes et il s’agit de prendre la mesure de ce que nous avons découvert à partir de ce film, qui est un excès, un excès par rapport à la déontologie médicale. Ne la confondons pas avec l’éthique de la psychanalyse, je ne suis pas à confondre les deux, mais n’oublions pas non plus que la psychanalyse est née dans le giron médical qui se fonde sur le secret et l’adresse transférentielle

Pouvait-on mettre sur la place publique le colloque singulier (c’est comme cela que parlent les médecins) en diffusant ce film sur Arte ? Certains médecins sont morts pendant la guerre de ne pas avoir dérogé au secret médical. Il y a des choses que l’on ne peut pas faire, ce film est allé trop loin, il faut en prendre la mesure.

Il y a à prendre la mesure que nous sommes un peu en retard par rapport aux Anglo-saxons sur cette médecine EBM (Evidence-Based Medicine) sans limite. Cela tient à nos traditions cliniques et Lacan, en se fondant sur le langage, sur le signifiant, a donné du temps et une résistance possible à ce que cette psychiatrie EBM intrusive et perforante n’envahisse pas notre pratique. J’ai essayé de démontrer comment dans le contexte de ce qui a été désigné sous le label de « French Theory », on s’est attaqué à la parole et au signifiant sous le couvert de la libération de toutes les sexualités et de toutes les formes de jouissance des corps : une telle évolution est-elle reproductible chez nous qui n’avons pas la même histoire ? De plus il en était attendu une nouvelle « race », terme promu par Mme Butler qui a remis, non sans imprudence, ce signifiant à l’ordre du jour. Et cela était rendu possible par l’évolution simultanée de la science et de la médecine en particulier. Pourrait-on parler alors de l’émergence d’une secte ou d’une religion ? n’oublions pas en tous cas que toute religion demande des sacrifices.

C’est la science en tous cas qui autorise à penser cette nouvelle société qui se fonderait sur le libre exercice de choix individuels. Or Nietzsche dans ses carnets avait prévenu : « une ère de barbarie commence et la science sera à son service ». Il semble même que c’est elle qui commande aujourd’hui.

Les pays Anglosaxon se sont donc très rapidement engagés dans ces transitions sans même se poser la question : « sont-elles possibles ? sont-elles efficaces ? sont-elles utiles ? » En complément de cela je vous invite à consulter le site de Wpath, « Association professionnelle mondiale pour la santé des personnes transgenres, qui est une puissante association professionnelle américaine consacrée au traitement de la dysphorie de genre budget : 1,5 milliard de $, nombre d’employés : 0 !…) qui vous détaille par le menu tout ce qu’on peut faire sur un corps en transition, sans évoquer bien sûr les contraintes à vie qui s’ensuivent. En tous cas les pays Anglo-saxons et d’Europe du Nord sont aussi aujourd’hui engagés dans un mouvement en retour de dé-transitionnement. Au Canada on remet en cause cette idée sur laquelle se fondent ces pratiques : celle du mauvais corps. En Angleterre la justice a donné raison à Keira Bell qui a demandé à être indemnisée pour avoir été engagée dans une transition alors qu’elle était jeune adolescente.

Il est vrai que nous avons fait un certain travail au niveau de l’endocrinologie, des prescriptions et de la découverte de cet envahissement de cette hydre politique militante dont ce film est le joyau. Nous savons aujourd’hui que certains collègues pédopsys de ces centres associés à des dits psychologues-trans, veulent nous séduire en disant que ces mouvements trans sont une réalité (1600 patients en attente, ils sont une manne clinique !…), parce que les trans posent beaucoup de questions cliniques, parce que les bloqueurs de puberté et les hormones ne répondent pas du malaise. Ils sont simultanément très actifs et présents sur les médias.

On pourrait dire que nous allons attendre le symptôme par effet de la structure, Or le symptôme il est là et il faut, nous, le lire, et sûrement pas en étant friand du contemporain qui donnerait des innovations. Je vous invite à cet égard à lire le livre de C. Lacôte : « Leçon des ténèbres avec sarcasmes », qui parle très bien du fait que le contemporain est souvent plus un retour, qu’il y a peu d’innovations, nous qui semblons en être très friands, jusqu’à pouvoir perdre nos mots et nos concepts. Le contemporain est rarement porteur d’innovations qui demandent une lecture précise d’après-coup dans laquelle l’éthique doit avoir sa place.

Est-ce que nous devons attendre que la structure nous déverse le symptôme ou bien considérer que nous sommes plutôt face à des acting out, le phénomène trans étant un acting out relayé socialement et démocratiquement par le fait qu’il ne faut pas discriminer ? Pour ma part cet acting out est l’effet d’un affranchissement surmoïque comme le dit Melman, c.-à-d. le fait que la question du sexe se trouve désarrimé de la question de la génération.

Dans cette situation les analystes peuvent dire qu’ils n’ont pas de clinique bien sûr : mais ont-ils eu une clinique du TDAH ? le livre édité par l’EPEP en témoigne qui parle d’agitation, de corps de la mort et puis aucun espoir de faire une thérapie avec un enfant sous ritaline. Quel diagnostic d’ailleurs donneriez-vous de la petite Sacha ? Certainement pas de dysphorie de genre… je serais moi assez favorable à pousser le diagnostic vers ce que Melman, reprenant la nouvelle économie psychique appelle inceste psychologique. Là aussi les Américains reviennent en arrière, la ritaline ayant été pourvoyeur de toxicomanie, il est plutôt prôné aujourd’hui un traitement comportementaliste. Nous recevons nous aussi des patients qui avaient besoin de faire le point de symptômes qui avaient fait impasse sur leur parole et qui avaient reçu à Robert Debré de la ritaline. Certains pédiatres d’ailleurs évitent d’envoyer à Robert Debré car ils connaissent la réponse ritaline.

Roudinesco, dans son dernier ouvrage, situe bien le parallèle du sexe, de la galaxie du genre à déconstruire et de la race, et le labyrinthe de l’intersectionnalité. Elle démontre, et c’est à méditer, que les engagements émancipateurs d’autrefois se retournent dans un repli sur soi et une intolérance à l’autre totalement contradictoire avec les valeurs fondatrices initiales. En rangeant un tiroir, je suis tombé sur un article de 1998, écrit par elle sur les échanges de Jones et de Freud. Elle parle de la haine anti sexuelle que suscite la psychanalyse dans la 1° moitié du XX° siècle comme symptôme de son progrès agissant, et signe de l’émancipation dont elle est porteuse (J’ajouterai moi : Sommes-nous dans ce retour de bâton dans la haine du sexe évangéliste américaine ? c’est me semble-t-il, une question). À propos de l’occultisme dont s’inquiétait Jones, Freud écrit ceci : « je n’attends pas de succès immédiat, mais une bataille incessante. Quiconque promet à l’humanité de la libérer des épreuves du sexe (portée aujourd’hui sur la question même du langage du signifiant) sera accueilli en héros. On le laissera parler, quelque ânerie qu’il débite ». Voilà encore de quoi méditer sur notre sujet d’aujourd’hui.

Je pense comme dans mon texte que vous avez peut-être lu que nous subissons aujourd’hui les conséquences d’une géopolitique du langage soutenue par une globalisation de l’économie et les effets d’un forçage dans la lecture clinique, dans une espèce de fascination croissante pour une lecture orientée par une sorte de détermination neurologique et neuro développementale. Les dysphories de genre sont déjà englouties dans le fourre-tout nosographique des troubles comportementaux.

Les mouvements genrés, je me suis attaché à le monter par ailleurs, ont procédé par détournement de sens, d’ailleurs revendiqué comme fécond, à la fois dans un impossible de la traduction et la formation d’amalgames dont un bon exemple est la désignation LGBTQI et plus, dont il est difficile de se défaire à cause de la médiatisation actuelle. La semaine dernière lors de cette fameuse journée sur l’homophobie qui avait été assimilée avec la transphobie, qui n’ont rien à voir : dans l’homosexualité masculine, il s’agit d’un choix d’objet, il ne s’agit pas de dire que ce n’est pas un Homme et on pourrait à juste titre être accusé d’homophobie. Le transgenre se veut une transition qui ne dit pas vers quel objet il se porte. Quant aux transsexuels il est difficile de trouver quelqu’un qui croit plus à la binarité des sexes.

Et tout cela a constitué dans l’espace public un corps de doctrines, un catéchisme qui instille des nouveaux mots : assignation à la place de nomination, des pubertés œstrogènées, mégenrer Sacha, cisgenre, etc… évidemment ces sujets engagés dans les trans se considèrent comme des échantillons de groupes avec les mêmes formulations. Les patients nous le savons, ont aujourd’hui leurs diagnostics propres et se considèrent comme échantillons de groupes, mais la particularité de ce catéchisme est d’inviter à une libération, à une promesse agie. Entrer dans la catégorie transgenre est entrer dans un héroïsme anti rétrograde qui ne peut qu’être séduisant, surtout pour des adolescents en quête de leur être.

Ce catéchisme formule d’emblée le refus du sujet, le refus de l’inconscient, et la proposition, comme le dit Olivier Rey, « de techniques les plus sophistiquées mises au service du plus archaïque couplage monstrueux de la surpuissance et de l’infantilisme, la figure de l’immature sur armé », et je rajoute une victime de la société, puisqu’il est proposé grâce à l’hypothèse transitionnelle d’offrir enfin à ces enfants une enfance heureuse.

Sur l’idée extraordinaire qu’il y aurait des sujets qui seraient dans le mauvais corps (et bien sûr on n’envisage surtout pas l’inverse, un bon corps, mais un mauvais esprit, car cela obligerait à revenir sur la possibilité de l’inconscient !…), j’ai introduit la dysphorie de genre comme dysmorphophobie. C’est aussi le fondement de la plainte anorexique : elle serait trop grosse. Et nous sommes très inquiets de cette clinique où est refusé toute conflictualité, aucune contradiction acceptée, aucune certitude à ébranler : nous sommes dans les certitudes djihadistes et l’ennemi est la psychanalyse bien sûr, car est refusé avant tout que la psychanalyse offre plutôt un lieu hors normes.

Nous avons un modèle de patient à lire à cet égard, le très sympathique Preciado qui dans la 4e de couverture de son livre « C’est un monstre qui vous parle… » écrit qu’il faut « débinariser » la psychanalyse ! vous entendez le jeu de mots et aussi la persécution en retour. Je vous ai déjà dit qu’on pourrait se dire qu’il faut attendre le retour du symptôme, mais quel est-il ? il est là sous la forme d’un acting out généralisé, retour de bâton d’un mouvement d’affranchissement sur moïque comme le dit Melman, Lacan parle de « tyrannie du narcissisme », et pour ma part j’ai parlé de refus d’assujettissement et de désaveu de la parole dans le cadre d’une remise en question de toute autorité, dans une promotion d’une émancipation généralisée et d’une décolonisation par rapport à un ordre, qui ne pourrait se dire que sous la forme de la lutte des classes, sous la forme d’une binarité oppresseur/oppressés, tout cela conduisant à une déprise de la génération sur la question du sexe : déliaison sociale absolue et vers une segmentation vers plus de jouissance et vers plus d’intolérance qui s’en suit fatalement, puisque la tolérance est un mouvement de retour rationnel sur notre intolérance structurelle à l’autre.

Je voudrais insister sur la segmentation actuelle de la médecine et des savoirs : d’un côté des psychanalystes et de l’autre des praticiens prêts à fournir à la consommation par le dopage. La médecine aujourd’hui se renouvelle, par exemple par l’introduction du LSD sous forme de Kétamine pour soigner les dépressions. Elle promeut par artifices et illusion que la testostérone transforme une femme en homme.

Je l’ai écrit dans le texte qui vous était donné à lire : Il est curieux à cet égard que l’affaire Money, ce psychiatre de John Hopkins en Angleterre, qui, au siècle dernier, à la suite d’un ratage d’une circoncision d’un petit garçon jumeau, a pris l’option de le transformer en fille en affirmant qu’une éducation conforme à ce genre résoudrait heureusement la question, ce qui en fait a conduit au suicide cet enfant qui, devenu adolescent, se voulait homme, et a provoqué un bouffée délirante chez son jumeau, que cette affaire, donc, n’est pas eu plus d’écho sur l’opinion publique, et n’ait pas plus porté à réfléchir sur l’opportunité de ce type d’intervention. Money était un dingue, François Braunstein, dans son livre « La philosophie devenue folle », en parle très bien, je ne m’appesantirai donc pas là-dessus. Mais la leçon est actuelle : on doit s’y reprendre à plusieurs fois pour entamer le corps sain d’un enfant. Par rapport à cet attentat, je ne sais dans quel registre mettre cette maxime, si c’est sur l’éthique d’un médecin, d’un psychanalyste, d’un citoyen ou d’un sujet divisé.

La médecine est sourde à cette expérience catastrophique. La testostérone transforme-t-elle une Femme en Homme, lisez Preciado, il le dit très précisément : il est très émouvant, il dit qu’il est « cul par-dessus tête ». Je vous renverrai à ce que Christine Ginzs a noté par rapport à l’identification de l’autisme, cette forme d’a-théorisme qui est plutôt une agnosie de la théorie totalement suspendue à la supposition d’une découverte future, celle bien sûr d’une anomalie neuro physiologique, neurodéveloppementale à laquelle devrait répondre en préventif et toujours à la pointe une solution thérapeutique médicamentaire, comportementale et chirurgicale. Le diagnostic de dysphorie de genre est bien la reconnaissance d’un tableau standardisé selon des critères qui n’identifient plus aucune pathologie : familles et adolescents sont leurrés dans l’attente de connaitre l’affection dont souffre le jeune, ainsi vont proliférer des diagnostics construits à partir de l’idée qu’une société se fait d’une norme, celle de l’émancipation possible des sujets par rapport au sexe. Ce seront les nouveaux errants du genre dans un genre fluide, mais sous contrôle médical alors même qu’on voudrait s’en débarrasser. Mais l’important est d’aller de l’avant car, comme le dit Olivier Rey : « Les puissances économiques n’entendent pas laisser inexploité un tel gisement de croissance, et trouvent excellente l’idée d’exproprier chacun de son propre corps pour le lui revendre en pièces détachées »

Aujourd’hui s’ajoute une dysphorie pré menstruelle, c’est-à-dire une petite saute d’humeur des femmes dans la phase lutéale, alors bien sûr la solution c’est le Prozac ! au lieu de parler à une jeune fille d’éros et de la fâcherie des parents divorcés.

Cette médecine a beaucoup de travail car elle doit répondre à la dysharmonie fondamentale H/F, à l’impossible idéalisation d’une image parfaite de l’être et de sa rétorsion qui vise aussi bien à l’anéantissement de soi que du semblable. C’est là le retour de bâton pour le sujet lui — même. Cette agressivité, nous ne sommes pas sans la connaître, elle est impliquée dans toutes les régressions : orales, annales, dans tous les dits échecs et bien sûr elle se fournit dans ces propositions médicales, de toutes les douleurs et sacrifices que vont endurer ces sujets.

En vous disant tout cela, je vous dis aussi que la place des analystes est d’éviter pour les enfants comme Sacha, à qui certaines bonnes âmes veulent reconnaitre la possibilité d’une autodétermination à des âges où ils n’ont pas pu expérimenter une sexualité adulte, d’éviter donc d’être engagé, au moins jusqu’à un dit discernement donné par l’état civil à 18 ans, par les promoteurs de cette clinique qui sont aussi les promoteurs du traitement dans des procédures qui sont, quoi qu’on en dise, lourdes de conséquences pour leur constitution psychique. Et les bloqueurs de puberté et les hormones sont dangereux en soi, on a même refusé de les prescrire à la ménopause.

Vous avez bien sûr raison de vous inquiéter sur cette clinique : la question de la psychose plane sur tout cela. Lorsqu’on refuse l’inconscient, on ne peut traiter la folie. Le refus de la psychose est coextensif avec le refus de l’inconscient (Foucault).

Bien sûr nous savons que certains psychotiques trouvent un étayage de la forclusion dans une affirmation genrée par exemple. On a de quoi être inquiets du développement de la dysmorphophobie, de l’anorexie en particulier : lisez le Monde de la semaine dernière. On a de quoi être inquiétés de ces dysmorphophobies qui n’admettent aucune conflictualité, aucune équivoque, et que l’on met beaucoup d’années à amener du trouble du comportement alimentaire au trouble du comportement amoureux, comme je le dis toujours. Vous avez raison d’avoir peur de ces bloqueurs de puberté que ces tenants disent inoffensifs. Je voulais vous faire venir ces cliniciens endocrino qui en ont l’expérience et qui démontrent que ce sont des bloqueurs de phantasme, des bloqueurs de la métaphorisation nécessaire à l’adolescence pour accompagner le corps dans les rets du langage et dans un imaginaire d’une valorisation sexuelle.

 

Alors faut-il collaborer, mais comment quand on sait que d’avoir signé l’appel a conduit à mettre à la porte de la consultation le Dr Anne Perret en lui demandant de s’excuser auprès des mouvements LGBT qui accompagnaient ces dits trans dans un mouvement de transition.

Doit-on collaborer à la mise en place d’un nouveau sujet totalement médicalisé de 8 ans en proposant une génération nouvelle de sujets médicalisés, des bloqueurs de puberté et des interventions, pour qu’elles soient moins douloureuses, vers une transition réussie et accepter de porter atteinte au corps sain d’un enfant ? Cela supposerait de penser qu’il y a une transition possible. Doit-on collaborer à la mise en place d’invalides à vie sous hormones et conséquence d’attentats sur leur corps. Les analystes ont certainement comme responsabilité, et elle est de taille, le sauvetage de l’éros au moment où se déchaîne la haine de cette malédiction du sexe qui repose sur la dysharmonie constitutive de l’inconscient.