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Angela Jesuino – « Coupe et couture » ou les corps d’une femme

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Proposer des journées pour traiter cette question du fantasme féminin avec ce que cela suppose comme dépliage, peut, en effet, être une façon de répondre autrement à l’air du temps et aux théories qui y pullulent. Cela nous importe, à nous analystes, car il n’est pas sûr qu’une femme y soit de nos jours à son avantage en ce qui concerne ce qui lui donne son prix, à savoir son altérité radicale. De cette place d’altérité, qui peut être incarnée par une femme, nous savons que le parlêtre, de structure, ne peut pas s’en passer sans tomber dans une certaine barbarie.

Lacan dans ses « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine » précisait déjà « que tout peut être mis au compte de la femme pour autant que, dans la dialectique phallocentrique, elle représente l’Autre absolu ».

Partons de là pour emboiter le pas de ce que le titre choisi pour ces journées peut aussi suggérer :

Qu’est-ce qu’une femme est prête à porter fantasmatiquement pour un homme ? Une lettre par exemple.

Wifredo Lam, peintre cubain proche de Picasso, d’André Breton et de Michel Leiris, né Wilfredo, a perdu un « l » dans la case d’un formulaire administratif en Espagne, où il débarque à l’âge de 20 ans pour faire les beaux-arts. Il adopte aussitôt et complètement ce nouveau prénom.

Sa troisième épouse, Lou Laurin, peintre elle-aussi, porte la lettre perdue de son prénom à lui. La lettre revient donc, grâce à cette femme, sans qu’elle ne sache rien et sans qu’elle n’y soit pour rien non plus dans le fait de porter cette lettre doublement dans son nom et prénom. Cela aurait déterminé le choix amoureux de Wifredo ? C’est probable, mais de ça nous ne saurons rien.

Par contre ce que nous savons c’est que Lou Laurin devient par mariage Lou Laurin Lam et fera plus tard de ces trois L la signature de ses propres tableaux : L, L, L, lettres qu’elle sonorise liant la voix au geste, pinceaux à la main, dans une vidéo que vous pouvez voir sur internet.

Alors le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle s’y prête à ce portage de la lettre, au point d’en faire sa signature en écrivant/inscrivant du même coup son « elle », puisque c’est en français que Lou sonorise cette lettre. De quoi cela témoigne de son côté à elle justement ? Certainement de l’appétence d’une femme à la lettre, appétence due à son domicile dans le champ de l’Autre. Cela témoigne certainement aussi que c’est de cet objet, ici de cette lettre, qu’elle vient supporter — non pas son fantasme — mais sa féminité, son odor di femina comme dirait Lacan, faisant de cette lettre son l’être-femme.

Une femme peut aussi porter le corps de son partenaire, ou plus précisément, son image.

Nous savons combien le corps nu de Marthe, sa femme et son éternel modèle, est omniprésent dans l’œuvre de Pierre Bonnard. Ajoutons pour ceux qui ne connaissent pas les tableaux de ce peintre de la lumière, que ce corps nu est très souvent représenté reflété dans le miroir.

Écoutons ce que nous dit là-dessus Jean Clair :

« Mais c’est son corps surtout qui devient le siège des plus étonnantes métamorphoses. Écran sur lequel joue la lumière, il est la pellicule parfaite où viennent se mêler et s’impressionner les tons du spectre solaire, substitut de la toile plus parfait que la toile elle-même ».

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