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Pascale Bélot-Fourcade – Vous avez dit binaire ?

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Marc Caumel de Sauvejunte qui est décédé il y a quelques mois du Covid, faisait remarquer lors de journées organisées par Jean Paul Hiltenbrand sur le narcissisme que nous sommes dans un processus de dé-civilisation qui n’a pas de nom puisque du nom nous voulons nous en passer dans une idéologie de la diversité, elle-même aux prises avec son contraire, implicite dans l’idée d’égalité : non dans une égalité signifiante mais dans une égalité de signifiés infinie sans le support des signifiants.

Vous voyez le fatras. S’agit-il de rendre compte d’un déplacement du réel vers un réel de l’individualité, un réel qui n’est plus dans sa fonction de support du symbolique mais un réel de l’individualité forcément sauvage ? je souhaiterais attirer déjà votre attention sur le fait que cela nous change de l’idée d’un retour du matriarcat, ce à quoi tiennent plus les messieurs analystes que les dames apparemment.

Marc disait aussi que Simone de Beauvoir a fait surgir de son refus de se faire le Grand Autre d’un homme, le deuxième sexe. La formule m’a plu. Alors quand Roland m’a fort gentiment proposé d’intervenir dans ce séminaire « Retours de bâton », je lui ai dit qu’on pourrait parler de « la bêtise du binaire ». Nous nous sommes accordés sur le titre « Actualité du binaire ». Ce qui est en question, c’est qu’aujourd’hui les promoteurs du genre dénoncent la binarité dépassée de l’ordre patriarcal en général et des analystes en particulier.

Aborder les questions de genre et de binarité amène assez vite à s’étonner du flou entretenu autour de ces concepts utilisés à tort et à travers dans les innombrables débats d’idée qui les mobilise. Le comprendre requiert de faire un retour historique en rappelant comment s’est forgé dans les années 70 la notion de « French Theory » aux Etats unis.

Pour le détail de cette question je renverrai au livre de François Cusset « French Theory » paru en 2003 ainsi qu’aux publications récentes d’Elizabeth Roudinesco : « Soi-même comme un roi », d’Eric Marty : « Le sexe des Modernes » et d’Anne Emanuelle Berger : « Le grand théâtre du genre »

Sans rentrer dans le détail de l’histoire, je rappelle simplement que tout part de l’engouement considérable suscité outre atlantique par les enseignements et les publications de Lacan, pas beaucoup, un peu Deleuze et surtout Barthes, Derrida et Foucault, aboutissant à la tenue, du 18 au 21 Octobre 1966 à l’université John Hopkins à Baltimore d’un immense symposium avec une centaine d’interventions dont les plus attendues étaient celles des Français. Je rappelle au passage que Derrida y rencontre pour la première fois Lacan qui lui, en reviendra comme Freud, moyennement emballé.

Et puisque nous sommes censés parler de retour de bâton, je soulignerai l’effet paradoxal de ce colloque qui, pour les français a fait apparaître des divergences fondamentales, Derrida y développant par exemple son idée de « disruption contemporaine de la structure centrée », son concept de « jeu » dont les traducteurs, avec « freeplay », peineront à rendre la dimension d’ironie et de marge de manœuvre, et la fameuse notion de « déconstruction » qui fera vite flores. Les concepts et formules avancés par Derrida ou Foucault seront bientôt canoniques aux Etats unis, de John Hopkins à Yale ou Cornell.

Du côté américain c’est l’inverse puisque cela coalise sous une seule dénomination de French Theory les positions pourtant bien hétérogènes des invités français : ce qui atteste d’ores et déjà de la superficialité avec laquelle seront traités les théories de chacun d’entre eux.

Or ce regroupement artificiel aura pour effet de structurer aux Etats Unis une querelle farouche entre adeptes de la French Theory et tenants d’une culture entièrement vouée aux lois du marché. Il ne faut pas oublier que les grands patrons de l’industrie ont aux états unis une mainmise forte sur un système universitaire empreint d’idéologie entrepreneuriale. Il ne faut pas mésestimer la violence des affrontements liés à une bipolarisation du débat (certains d’entre vous se souviendront de ce qu’on avait appelé l’effet Sokal), alors que la French Theory recouvre un amalgame d’objets textuels et discursifs mal identifiés mais repris en chœur par des milliers de consommateurs, leur donnant une valeur d’usage politique et militante inattendue et surtout spécifiquement américaine, totalement décontextualisés (Edward Saïd les appelant les théories voyageuses), et re- contextualisées dans un environnement totalement orienté par les questions de race, de minorités ou d’un féminisme spécifiquement marqué par le contexte lesbien des universités américaines, même si les contributions ultérieures de certains français (Derrida et Foucault en particulier) devenus des vedettes américaines (c’est le cas de le dire !…) alimenteront encore ce penchant au mot d’ordre, en prônant en particulier une déconstruction radicale du dispositif de la sexualité.

De la lecture biaisée des textes sortiront les nouveaux mots d’ordre des années 80, à base de concepts « ready made » ou « passe partout », nous dit Eric marty. De cette superficialité apparente, certains comme Judith Butler qui se réclame autant de Derrida ou Foucault que de Lacan, ne s’en cachent pas, y revendiquant au contraire un caractère fécond et créatif.

Mais avant d’aller plus loin, je veux revenir sur une autre dimension importante, déjà notée à propos des concepts mis en avant par Derrida, à la source de cette confusion entretenue sur les notions utilisées par les tenants, comme les opposants d’ailleurs, des théories sexuelles modernes exportées des Etats Unis. N’oublions pas la haine anti sexuelle que suscite la psychanalyse durant la première moitié du siècle qui est à la fois le symptôme de son progrès agissant et de l’émancipation dont elle est porteuse. Nous pourrions dès à présent situer que du côté de l’émancipation les Américains y sont allés un peu plus loin : premier retour de bâton ! mais vers quoi ?

 « C’est en maintenant une part d’intraduisible que les gender occupent les esprits » écrit Éric Marty. Je renverrai à nouveau, car j’avais déjà eu l’occasion de le faire, au livre de Anne Emmanuelle Berger. Emmanuelle Berger est à lire : c’est une femme tout à fait bilingue qui a tenu à l’Université de Cornell aux USA et en France au sein du nouvel Institut du genre CNRS par rapport à l’université une fonction d’enseignante. En écrivant que « la langue nous mène en bateau », elle nous invite au point exact, là où il faut écouter car dans toute cette histoire du genre et de la différence sexuelle, la langue nous embarque dans des distorsions de sens qui invalident l’idée d’une compréhension libre que nous pourrions avoir.

Dans son livre donc, A. E. Berger dénonce les problèmes de traduction comme étant à la source de beaucoup d’ambiguïtés, à commencer par celle qui nous intéresse au premier chef, à savoir la notion de « différence sexuelle », comprise aux USA comme différence des sexualités. En atteste un débat entre Judith Butler et Gayle Rubin cité par Emmanuelle Berger, précisant qu’on aurait bien du mal à trouver une traduction idiomatique pour faire valoir la distinction entre « différence des sexes » et « différence sexuelle » en anglais. « Pour désigner la différence des sexes, il y a tout à parier, dit-elle, qu’on emploierait spontanément l’expression « gender difference ». Cela a eu politiquement pour effet, pas moins, l’émancipation des sexualités aux USA par le biais de l’émergence du genre.

La difficulté est la même en retour pour des notions grand public comme « gay » ou « straight », comme d’autres moins connues du grand public comme « performance » ou « empowerment », ….

C’est donc en ne perdant pas de vue ces difficultés de traduction qu’il faut se pencher sur la lecture des textes innombrables débattant des questions de sexe, de binarité, de genre et des dérivés comme transgenre, cisgenre, etc…

Arrêtons-nous encore sur la notion de genre dont la définition même fait difficulté Le genre est bien une invention américaine : fait-il retour de bâton ?

Vous savez que la notion de genre a été mise lumière par les femmes aux USA et en particulier les lesbiennes dans les universités. Le genre est cause d’un grand malentendu aujourd’hui : remplace-t-il le sexe ou pas ? en France on remplace aisément sexe par genre jusqu’à penser comme le Maire écologiste de Reims à mettre en place un budget genré binaire en diable également distribué entre hommes et femmes.

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