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colette soler – «Le prêt à le porter» en défaut

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J’ai été surprise par l’expression fantasme prêt à porter de votre titre. Les raisons de cette surprise réflexion faite sont doubles. D’abord, malgré les apparences je ne pensais pas qu’il y ait de fantasme prêt-à-porter. Ce qui peut en donner l’apparence c’est l’instrumentalisation commerciale de certains montages fantasmatiques tout-venant, mais on constate que ce ne sont jamais qu’habillages du fantasme fondamental du sujet que l’on analyse. La deuxième est que cet apparent prêt-à-porter serait pour les hommes plus que pour les femmes.

Ce que je retiens du séminaire « La logique du fantasme » auquel je me suis reportée, ce sont à propos de l’objet a deux expressions qui se répondent : le « prêt à le produire » et « prêt à le porter », l’objet a. Avec ce petit article le, plus aucune connotation de standardisation, mais l’indication d’une double condition du fantasme : la production de l’objet a d’un côté et de l’autre une place pour le loger. On peut là poser la question de savoir si l’incidence du sexe s’y inscrit, qui différencierait à cet égard les femmes ou pas. Je ne peux que dire comment je l’entends.

Le prêt à le produire l’objet qui dans sa définition finale de 1976 dans la « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », est « ce qui manque », l’effet de langage majeur avait déjà dit Lacan, qui s’opère dans le premier rapport à l’Autre, par l’usage même qu’il fait de lalangue. Cet effet générateur du sujet divisé opère dans le réel, sur le vivant, par la soustraction, gardons le terme freudien : la perte, la perte de vie que le Séminaire L’angoisse confirme en le formalisant. Je dis confirme parce déjà du temps où Lacan pensait le manque à partir du seul signifiant phallique, la livre de chair soustraite, ou le trou de la chose, Das Ding, était là, antérieurement à l’objet a, pour la dire cette perte de vie, ce manque creusé dans le réel que mythifient d’ailleurs d’avant la psychanalyse tous les mythes de toutes les civilisations sans exception et pas seulement les monothéistes. Ce qui impose de parler de la production conjointement de $ et a. J’ai évoqué l’usage de la langue, il suppose évidemment des personnes. Et spécifiquement, là je condense, sous la forme de ce que Lacan a nommé le « parent traumatique » pour désigner la fonction parent en tant que telle, fonction par laquelle le langage vient à l’enfant, qui en est fait sujet divisé, en manque d’être, pas de dasein pour lui dit Lacan, distinct donc du sujet psychologique. Ces formulations abstraites réfèrent à des manifestations cliniques des plus concrètes. Celles du sujet libidinal, à la fois inconnu à lui-même et quémandeur d’un complément qu’il espère de l’Autre.

N’est-ce pas cette opération qui se produit dans ce que Freud décrit au chapitre trois de l’« Au-delà du principe de plaisir », un chapitre qui vibre d’un pathétisme rare sous la plume de Freud pour décrire le traumatisme générique de l’enfant, la triple perte programmée de l’amour, de la considération narcissique et de la puissance. Lacan prend le relai de cette description du traumatisme d’être fait sujet divisé, c’est-à-dire représenté par du signifiant quel qu’il soit. Il le fait d’une plume pas moins pathétique que Freud si on se réfère à la fin du premier chapitre du séminaire D’un Autre à l’autre. C’est ce qu’il nomme le cri de la vérité du sujet qui hurle, je cite : « la non jouissance, la misère, la détresse et la solitude » comme effets de la cisaille signifiante que la lalangue rend possible. À ce sujet aucune vérité articulée en mots ne donnera consistance en raison de son mi-dire. Résultat, il n’a de consistance que de l’objet qui, en tant qu’il manque, est son équivalent, mais qui, en tant que « plus de jouir », est sa « contrepartie », et aussi sa compensation. C’est donc le sujet barré, la béance subjective qui donne à cet objet a son prêt à le porter. En résumé, la production de l’objet comme manque réel génère le sujet divisé du désir, qui ne demande rien tant que de s’offrir comme prêt-à-porter cet objet, à le porter comme plus de jouir compensatoire.

La différence du sexe n’est pas inscrite à ce niveau de la structure. Autrement dit les femmes en tant que sujets sont des sujets divisés comme les autres, c’est ce qui justifie d’ailleurs l’exigence sociale de parité. Il ne serait ni juste ni justifié de la réduire à l’envie du pénis qui est loin d’être le dernier mot dans ces questions, juste le premier peut-être. C’est aussi bien ce que Lacan en affirme à partir de ses formules de la sexuation : qu’elles n’ont pas moins rapport au Phallus, majuscule cette fois, et à la jouissance phallique que les hommes. Que dans cette fonction elles n’« y sont pas pas du tout », et même qu’il leur est loisible de se placer du côté du tout phallique. C’est bien ce qui s’indique me semble-t-il dans un des petits changements de société que l’on constate aujourd’hui : on connaissait jusque-là la bande des hommes, on connaît maintenant la bande des femmes, les me too de tout genre. Bande c’est un regroupement particulier dans lequel chacun est un entre autres, semblable aux autres. Me too est donc bien une formule d’une bande. Ça ne dit rien de la légitimité de leur exigence, mais c’est un fait. Bien aperçu par exemple par Anne Le Brun qui parle de meutes hurlantes et qui s’indigne qu’elles prétendent parler au nom de toutes les femmes. L’indignation la rend sévère car c’est juste le signe d’une contradiction, les me too portent sur le terrain de la sexualité et de la jouissance qui s’y loge, où nous disons que la femme n’est pas toute sujet, une revendication des femmes — sujets. Elle n’y est pas toute sujet car pas toute dans la jouissance phallique qui est la jouissance propre au sujet que je désigne comme jouissance-sujet avec un trait d’union. C’est je cite Lacan la jouissance « qui du sujet fait fonction » sous-entendu fonction de sujet dans le champ de la jouissance.

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