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Géraldine Mosna-Savoye / Tout le monde déteste la résilience /

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Carnet de philo – France culture le 25/02/2021

Qui n’en parle pas ? Ça fait des années que ce terme plane au-dessus de nos têtes. On le croisait de-ci de-là dans des sujets de bien être dans la bouche des psychothérapeutes, c’était déjà trop. Maintenant, c’est pire la résilience a traversé les frontières du développement personnel, les entreprises font de l’économie résiliente. On a une loi climat et résilience et pour faire face au covid, Emmanuel macron a eu l’excellente idée de lancer la mission militaire opération résilience. Il y a déjà un an. 

Ce qui est fou, c’est que plus on en parle, plus on l’emploie, plus ce terme est détestable et détesté. D’ailleurs, les critiques pleuvent sur ce qui ressemble à une fausse notion, à un vœu pieux, sans consistance, si ce n’est celle de dire à chacun d’entre nous : débrouillez-vous faites preuve de résilience. Misez sur votre capacité à rebondir tout seul et vous verrez, tout ira bien vous parviendrez à surmonter toutes les épreuves du monde.  

C’est devenu le mot magique. Il suffit de le placer pour se donner une contenance morale, empathique et solidaire. Et tant pis si les faits, les actes politiques ou éthiques ne suivent pas au fond. Ce qui est frappant avec la résilience, mais surtout avec l’usure mentale qu’elle provoque, c’est qu’il y a peut-être là la preuve que le monde n’est pas si naïf que ça. 

Y a-t-il vraiment un consensus anti-résilience ? 

Alors, j’ose l’espérer. Sur le papier, la résilience, c’est vrai que c’est la notion parfaite. Une notion optimiste qui en même temps ne se voile pas la face sur les obstacles de la vie. Une notion qui peut tout à la fois entendre la souffrance d’un individu, mais miser sur sa capacité à rebondir et en tirer parti. Et puis, politiquement, il faut le dire, c’est le top. Quoi de mieux que d’être à l’écoute des difficultés de chacun sans pour autant les aider concrètement, en fait, la résilience, c’est surtout la notion parfaitement paradoxale, mais surtout parfaitement perverse, elle ne fait que valoriser la souffrance des uns et pas des autres pour finalement la nier.

Mais que faire si quelqu’un n’arrive pas à être résilient ou s’il n’a pas envie d’être résilient ? Contre toute attente, il y a quelque chose que ne parvient pas à résilier la résilience. C’est cette capacité universelle je crois qu’on a tous en nous, de ne pas rebondir. 

Ce n’est pas que je voie la souffrance comme un obstacle insurmontable. Au contraire, je ne comprends pas pourquoi on devrait à tout prix s’en servir comme d’un ressort pour se relancer dans l’existence. 

D’où vient cette idée de rebond ? Comme si on était des lapins qui sautent d’échecs en réussite ? D’où vient cette idée de résistance de surmonter, de s’en sortir ? En fait, tout le problème, je crois, vient de cette idée selon laquelle un échec, une douleur, un obstacle ne doit être qu’un mauvais moment à passer, à passer, à zapper comme on appuie sur une touche de télécommande. C’est ça qui est naïf. S’imaginer qu’une difficulté se résilie tel un abonnement, car vous avez remarqué, quand on souffre, il en reste souvent un peu. Rien ne passe vraiment. Mais surtout surtout, on ne trouve presque jamais aucun obstacle sur lequel rebondir avec certitude, aucune souffrance sur laquelle s’appuyer avec fermeté. Alors à la résilience, eh bien je préfère l’espoir peut-être parce que, comme le disait Spinoza : 

L’espoir n’est rien d’autre qu’une joie inconstante née de l’image d’une chose dont l’issue est tenue pour douteuse. 

Voilà, je crois que refuser la résilience, et même la détester, c’est la preuve qu’il reste un peu d’espoir dans ce monde. La preuve qu’on préfère une joie, même inconstante, à la certitude niaise, fadasse, de toujours s’en sortir.