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Jean-Claude Maleval / En thérapie : une surprise bienvenue /

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Texte paru dans Lacan Quotidien n°917

En thérapie, série diffusée par Arte, réussit à faire événement quant à la réception de la psychanalyse en France par la curiosité nouvelle qu’elle suscite pour sa pratique. Certes, ce qui se passe dans une psychanalyse ne saurait se mettre en image, les mots eux-mêmes y manquent, mais un des grands mérites d’En thérapie consiste à donner une intuition de ce qui s’y joue, et des mutations subjectives qui s’en produisent. Les aléas du désir, les pouvoirs de la parole et les détails discursifs révélateurs font avancer l’intrigue. Avoir confié chaque personnage à un scénariste différent facilite la mise en évidence des réalités fantasmatiques originales et irréductibles dans lesquelles se meut l’être humain. C’est là l’un des premiers constats fait par le psychanalyste dans sa pratique. Un autre est le transfert, qui le conduit parfois à observer avec une certaine surprise le retour de l’analysant après une séance passée à dénigrer le praticien. Ces expériences majeures faites par l’analyste, En thérapie sait les faire partager au téléspectateur.

Le divan y est présent — sous la forme inusuelle d’un canapé — tandis que, dans son utilisation, une grande liberté est de mise. La temporalité des séances et des cures est ingénieusement contractée pour les besoins de l’intensité dramatique. Les séances se déroulent en face à face et la pratique du psychanalyste, Philippe Dayan, s’avère un peu directe, voire agressive, visant un forçage de la « vérité », ce qui différencie mal son travail de la psychothérapie. Une raison pour cela : les références de Roni Baht, professeur à l’université de Tel-Aviv, psychanalyste consulté par les producteurs de la série à l’occasion de sa première version israélienne (1), trouvent leur source principale dans un courant freudien qui prend un appui majeur sur le contre-transfert. L’attention portée sur celui-ci permet plus aisément de faire du psychanalyste un personnage romanesque propre à retenir l’intérêt du téléspectateur. Il est frappant que le travail effectué par P. Dayan avec sa contrôleuse n’aborde en rien le contrôle du cas et soit exclusivement centré sur l’examen du contre- transfert.

Cependant, la préservation du cadre analytique, qui constitue une autre référence majeure de R. Baht, s’avère plus difficile à respecter, de sorte qu’il dut se résoudre, en raison des contraintes de la représentation télévisuelle, à accepter quelques atteintes à celui-ci : analyste qui reçoit un couple, qui prescrit des médicaments, qui s’allonge lui-même sur le divan, qui appelle un taxi pour sa patiente, etc. L’important n’est pas là : le plus difficile pour Bath fut de prendre le risque de porter atteinte à la réputation publique du psychanalyste en acceptant de ne pas voiler ses faiblesses et ses limites. On peut lui en être gré. Grâce à cela, P.Dayan devient un personnage attachant.

Il possède même quelques traits lacaniens : il ne croit pas à un être analyste, épuré à jamais par son analyste didactique : il sait que le fantasme de l’analysant conditionne sa fonction. Sa propre psychanalyse ne l’a pas conduit à l’ataraxie : il reste comme ses patients un sujet divisé, confronté aux aléas de son désir et devant composer avec celui-ci. Il dévoile que derrière l’analyste subsiste un humain faillible. Certes un peu bavard, pour les besoins de la mise en scène, mais sachant dans la plupart des cas maintenir une neutralité bienveillante, capable de prendre du recul à l’égard des propos qui cherchent à l’atteindre, rigoureux sur le secret de la séance, soucieux d’expliquer le présent par l’histoire de chacun. Dans cette représentation du psychanalyste, nombre d’entre eux peuvent assez bien se reconnaître, le noyau de la pratique de P. Dayan étant compatible avec des références théoriques différentes. Toutefois, l’accent porté sur le contre-transfert le fait entrer dans la cure comme sujet et, faute d’opérer à partir de la position d’objet, il se trouve embarrassé de sa pensée, placée dès lors au cœur de la cure d’Ariane, ce qui le conduit à une impasse. Il ne cherche pas à se repérer du hors-sens et de la non-compréhension. C’est finalement la division de l’analyste, plus encore que celle de ses analysants, qui occupe le devant de la scène.

La psychanalyse, plus qu’une thérapie

Les remarquables scénaristes ont évité l’écueil de proposer des cas-types, même si l’on discerne en leurs constructions quelques réminiscences de Dora ou de l’homme aux rats, en revanche aucun personnage n’évoque la psychose ordinaire de l’homme aux loups, et moins encore le délire de Schreber. Le choix des patients paraît influencé par la conception classiquement freudienne selon laquelle la psychanalyse serait peu adaptée au travail avec les sujets psychotiques. Aucun de ceux qui sont présentés n’évoquent la folie ; or, du fait de l’oubli de l’écoute en psychiatrie et de la rudesse accentuée des conditions d’accueil, les sujets qui côtoient la folie constituent une part croissante de ceux qui s’adressent aux psychanalystes. Sur ce point, une part de l’actualité de la psychanalyse en France n’est pas abordé. Néanmoins, celle-ci se trouve concernée par la modalité de l’adresse des personnages. Dans un monde frappé par le traumatisme des attentats, l’adresse au « psy » est un recours pour Adel, non sans réticence et incrédulité. Camille est orientée par ses parents, sans demande spécifique. Quant au couple, c’est avec défiance également qu’il s’adresse au « spécialiste ». Le psychanalyste travaille avec la réticence et permet que la parole s’entende au-delà de la demande.

Le jeu des acteurs est de grande qualité, si bien qu’En thérapie contribue avec talent à faire connaître la psychanalyse, n’en brossant pas un tableau idéal, restant au plus près de ses effets, ne gommant pas la variabilité de ses résultats thérapeutiques. Elle sait indiquer que la psychanalyse est plus encore qu’une thérapie : une expérience existentielle qui procure un gain sur la vérité inconsciente et sur le mode de jouissance propre à chacun.

Pour Ariane, un gain de savoir concernant sa manière de mettre son corps en avant afin d’éviter l’engagement des sentiments (même si cette avancée reste inaboutie). Pour Adel, le dévoilement de son rapport à la traîtrise et à la lâcheté supposées de son père, dont il porte le poids, sans que toutefois la cure ait le temps de toucher la prise de risque qui en découle, à la fois dans le choix de son métier et dans l’acte « héroïque » qu’il pose. Acting out lié au forçage hâtif de la vérité ? Camille, l’enfant symptôme du couple parental, prend la parole et parvient à s’orienter de son propre symptôme. Le couple prend la mesure de la querelle au cœur de leur lien. Le plus réticent des deux, le mari, aborde les effets de son positionnement au sein de sa famille (celui qui ne réussit pas comme son frère) dans son choix de partenaire, ce qui fait tomber sa position agressive et défensive, et lui permet un nouvel abord de lui — même.

En ce qui concerne P. Dayan, on aurait pu craindre une happy end propre à combler les attentes de l’amateur de séries télévisées. Or la fin originale et subtile ne méconnaît pas les déterminismes inconscients.

Bien entendu En thérapie possède ses détracteurs :

« bla-bla non scientifique ». À ceux-là il faut conseiller la lecture du travail de Guénaël Visentini, dont la parution est contemporaine de la diffusion de la série, dans lequel sont examinées les études qui établissent que « l’efficacité des psychothérapies psychanalytiques est aujourd’hui clairement reconnue pour un large panel de patients et relativement à une grande série de troubles et souffrances » (2).

La saison 2 en préparation parviendra-t-elle à se maintenir au même niveau de qualité ? Réussira-t-elle de nouveau à susciter par 35 fois une attente pressante du prochain épisode ?


1. Baht , «  A psychologist across the lines. Consulting for the TV series BeTipulA personal perspective », Contemporary Psychoanalysis, vol. 46, n° 2, New York, William Alanson White Institute, 2010, p. 235–249.

2. Visentini G.,L’Efficacité de la psychanalyse. Un siècle de controverses, Paris, PUF, 2021.