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FRANCE DELVILLE – «24 HEURES CHRONO» OU LE RÉEL REVISITÉ

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Que Jacques Lacan s’approche de sa propre fin des temps avec le séminaire « La topologie et le temps » (entre 1978 et 1979), il va mourir en septembre 1981, semble participer de la logique implacable qui l’anima toute sa vie. Qu’aujourd’hui quantité de penseurs s’activent autour de l’idée de temps pour sonder l’avenir de l’humanité, se relie parfaitement au travail de Jacques Lacan sur le temps puisque pour celui-ci il ne s’agissait, comme en tout, que du Temps du Sujet, et, comme on le voit dans « La Topologie et le temps », d’un temps inaccessible pour le Sujet en tant que lui-même est un « zéro initiant la suite des nombres ». Un manque-pilier dira Nasio de manière significative. Sujet en acte, rien de plus, mais rien de moins. L’action politique étant l’éternelle question que Lacan traita directement à plusieurs reprises mais à sa manière, autrement que ne le firent Freud avec Einstein, et Jacques Hassoun.

Si Paul Virilio a eu l’idée d’une « Université du désastre » pour rechercher des solutions à ces désastres qui sont l’un des signifiants de la post-modernité (avec l’idée qu’on était passé d’un temps long — d’une durée — à l’instantanéité, qu’on était passé de l’événement à l’accident, que la démocratie était menacée par le fait qu’une énorme quantité de gens apprenaient les catastrophes au même moment, au Journal de vingt-heures, dans un synchronisme de l’émotion qui les rendait vulnérables à la manipulation), les outils lacaniens parvenus à une extrême finesse dans le séminaire dit « silencieux » qui nous occupe semblent pouvoir y être indispensables au premier chef.

Mais il faudra repartir du temps du sujet, du temps de l’inconscient, tel qu’il fut recherché par Freud et Lacan, et aussi, à la recherche du temps perdu, par l’être de la littérature, de la philosophie, du cinéma, de la science-fiction, de l’utopie, de l’uchronie, tous genres qui sont peut-être spontanément, des « universités du désastre », dans la question de : « comment dépasser la crise ? ». Ici, à la Faculté de Psychologie de Nice, des étudiants eurent à cœur d’analyser le film-culte « Matrix », et ce n’est pas un cas unique, l’expression du fantasme, individuel et collectif, étant toujours à sonder. Pour parler du temps dans ce qu’il a de nouveau (idée du live, du temps réel), une fiction peut nous être utile : la démonstration-limite qu’est la série « 24 heures chrono », sept saisons de 2002 à 2009, chaque saison correspondant à 24 heures d’action, en temps réel. Une crise qui dure « 24 heures », nuit et jour, sans que les protagonistes puissent lever le pied, car, à chaque fois un désastre menace, la mort de milliers, de centaines de milliers de gens, « innocents » comme il est dit, car ce n’est pas eux qui ont posé la Bombe. Avec comme outil, pour les analystes de la CTU (cellule anti-terroriste), puis du FBI : la juste mesure d’une situation. Qui rappelle l’idée du Kairos grec, dont la définition est juste mesure, temps opportun, occasion. Un entre-deux du temps habituel, celui qui coule sans qu’on y prenne garde, ici, on y prend garde, car une énigme est posée, et sa résolution permettra l’advenir d’un temps nouveau.

Avec, dans « 24 heures chrono » (« 24 heures », premier titre, co-produit avec les « Real Time Productions ») un élément spécifique : la monstration, en forme de labyrinthe, en forme d’arborescence (celle du computer, celle de l’esprit humain, celle du réseau des relations entre humains), que la juste analyse est impossible, qu’elle ne l’est que par bribes. La bribe même du « signifiant ». Où chaque élément renvoie à un autre, à l’infini, cela ne se bouclera jamais, un nouveau désastre apparaîtra, le héros, Jack Bauer, voudra à nouveau partir, loin, de tout cela, Ulysse définitif d’un définitif retour à la maison, mais la maison n’existe plus, elle est détruite, et il est rattrapé, ne peut abandonner sa responsabilité de Sujet. Perdant ses objets d’amour au fur et à mesure, sauf sa fille, la fille d’Œdipe. « 24 heures chrono », un long poème de la Perte, de la Castration. Manque-pilier s’il en est, Jack Bauer, c’est-à-dire pilier quand même car il ressaisit les bribes de manière virtuose. Mais, du rapport du Sujet au Savoir, du temps-pour-comprendre, il démontre autant l’échec que la réussite momentanée. Si, en de nombreuses occasions, tel le prisonnier évoqué par Jacques Lacan dans la « Lettre volée », il décrypte le signe accroché dans son dos, le « Réel » est toujours plus fort que lui, l’effondre à nouveau, l’égare, le perd, et il doit mentir pour récupérer une nouvelle bribe, dans un monde où tout le monde ment, tout au moins les véritables acteurs du « monde », les Puissants. La nouveauté, par rapport à Hamlet qui devient fou parce qu’il ne supporte pas le mensonge et que tout soit pourri dans le Royaume de Danemark, c’est que Jack Bauer intègre que tout soit pourri dans la société des hommes, et fait/avec. Il est en perpétuel dépassement. Il traverse des moments de désespoir absolu, et repart là où il pourra désamorcer une nouvelle bombe. On n’a jamais créé de héros si désespéré. Ou plutôt si dénué d’un quelconque espoir. Il est la Désillusion incarnée. Mais, comme il se doit dans ce passage initiatique proche de la traversée du fantasme, cela ne le fait pas glisser dans la pulsion de mort, cette morphine. La distinction est très nette entre pulsion de mort et mort concrète, ici les morts concrètes s’entassent (comme dans les fictions de toujours, Shakespeare, Sophocle, etc. on a même une tête coupée, comme celle de Jean-Baptiste demandée par Salomé à son père Hérode, on est donc vraiment dans du mythe), Jack Bauer pleure, déplore (I’m so sorry), et repart. « Bouge, bouge », dit-il encore à autrui. Et aussi « reste avec nous, vis ! »

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