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Francesca Biagi-Chai / L’anorexie quant au savoir sur le genre : « petite fille » (3) /

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« À Paris, près de 700 enfants sont actuellement suivis pour une dysphorie de genre : leur sexe ne serait pas celui auquel ils s’identifient. »1 Un changement de genre leur est alors proposé. Des centres spécialisés se multiplient dans les services de pédiatrie afin de confirmer ce diagnostic, en le nommant, aussitôt identifié, et contribuer ainsi à en propager l’offre auprès de ces petits « mal dans leur peau » ou, à l’aube de leur vie, dans leur corps sexué. L’entreprise actuelle d’élimination des symptômes dans leur complexité, en intervenant directement sur le corps, vient d’atteindre les rivages de l’enfance. Elle détourne la fonction du symptôme qui est, pour la psychanalyse, nœud de parole et de jouissance propre aux êtres parlants, aux parlêtres, pour répondre à l’impératif moderne : Jouis!

 

Un pousse au choix anticipé

La première sensation, cauchemar, anxiété ou souffrance, mais aussi les premiers mots lancés à la cantonade ou affirmés avec ce ton péremptoire qui caractérise l’enfance, deviennent aujourd’hui des faits. Le signifiant pris au pied de la lettre devient fait : comme tel il est univoque, irréfutable et condense ainsi toutes les souffrances. Il répond des « signes anxiodépressifs » et des idées de mort qui n’ont plus, dès lors, qu’une unique cause : le sexe bio-anatomique. Une fixation est opérée, la réponse fournie à l’enfant étant produite avant même qu’il n’ait eu le temps ou la possibilité de la déplier en question.

L’enfant est alors adressé au service des « dysphories de genre » — selon les critères spécifiques du DSM-5 — où il sera orienté vers « une transition sociale » en moins de temps qu’il n’en faut pour acheter une jupe ou un pantalon. Croit-on que l’habit fasse le moine ou l’être ? Le corps se réduit-il à cet habit ? un habit de représentation ? Pour ce qui est de la jouissance, nous n’en savons rien, car le sujet y est rendu muet. Un pousse au choix radical fait littéralement son œuvre chez « ces enfants qui changent de genre en un temps record »2, selon l’expression pertinente de Violaine des Courières. Cet absolutisme s’étend autour et au-delà de l’enfant : la moindre interrogation, réflexion, problématisation, est dénoncée comme « transphobie » — le terme de phobie étant ici détourné de sa signification psychanalytique, en ce qu’il ne désigne plus une angoisse, mais un soi-disant fait d’opinion. Le corps sociobiologique se substitue au corps affecté par le signifiant pour les tenants de la solution adéquate, donc ultime.

Un récent documentaire3 a suivi le parcours d’un petit garçon, Sacha, dans sa transformation en petite fille, parcours qui est, sur de nombreux points, paradigmatique de la contraction temporelle et identificatoire que nous venons d’évoquer. C’est pourquoi la référence au temps logique de Lacan, en tant qu’il y fait défaut, nous guidera pour éclairer ce trajet et ses conséquences, afin d’y démêler les articulations entre imaginaire, symbolique et réel.

Le temps logique, propre au sujet, n’est pas entièrement soumis à une chronologie, mais produit un acte : un acte qui conduit le sujet au vrai consentement, le consentement à un savoir sur le réel inscrit au cœur de l’être. La psychanalyse offre l’accès à ce savoir dégagé des gangues identificatoires imaginaires qui l’ont recouvert. Le temps logique est la formalisation de ce cheminement, il n’est ni infini, ni ponctualisé en court-circuit. C’est une conséquence en acte, non un passage à l’acte. Il est le seul à pouvoir répondre du sujet comme être, être parlant, sexué et jouissant, autrement dit comme parlêtre.

 

L’instant de voir ou la fragilité d’un instant de dire

Sasha, dit sa mère, se vit, depuis l’âge de trois ans, comme une fille ; elle est une fille. Cependant, à quatre ans, Sasha le mettra en perspective en disant à sa mère : « Quand je serai grand, je serais une fille. » Son rêve serait de « porter un enfant dans son ventre » et il « déteste son zizi ». La mère de Sasha, qui reçoit ces propos, est aussi celle qui s’interroge :

« Je voulais une fille, j’ai été déçue, très déçue » ; « J’ai pensé tellement fort, on se remet en question ». Elle évoque par deux fois la mort, avant la naissance de Sacha, de « bébés », des « filles ». Sa fille ainée, son fils cadet, Sasha et son petit frère ne semblent pas soulager cette mère en attente perceptible, bien qu’indéfinissable, d’un savoir Autre dont elle pressent l’existence et qu’elle ne rencontre pas. L’époque du bioengineering4 s’emploie à en verrouiller l’accès.

« Non, dit-elle à son enfant, tu ne seras jamais une fille ». Sasha a pleuré. Sa détresse a frappé sa mère. Cet instant fait, pour elle, rencontre, certitude ; elle précipite une solidarité, sinon une solidification du lien qui les unit. Pour la mère, avec la souffrance de l’enfant, un impossible à supporter est atteint. En lui disant cela, la faute dans sa démesure venait de s’abattre sur elle : « Je venais de foutre sa vie en l’air, de briser tous ses rêves, le mal était fait. » Que dire à Sasha dont les pleurs, pensa-t-elle, avaient l’air d’exprimer : « Qu’est-ce que je vais devenir si je ne suis pas une fille ? » Mais sur quoi portait la détresse de Sacha ? Le sait-on ? Sur son sexe précisément ? Sur son corps qui ne s’y résume pas ? Sur l’image de lui/d’elle qu’il voudrait offrir à sa mère ?

La mère n’a trouvé à sa disposition dans cette détresse que ce que le discours du Maître véhicule à l’époque de la tyrannie de la jouissance toute : prendre le dire au pied de la lettre, en faire une revendication, l’exigence d’un droit, sans jamais ouvrir l’espace d’un dire sur les mille et une manières qu’il peut y avoir d’être fille. Sans même jamais ouvrir l’espace d’un savoir pour ce souhait en devenir. Un souhait à prendre, certes, au sérieux, c’est-à-dire dans les défilés des signifiants où il se déplie. Quant aux goûts, aux jeux, à l’amour, est-ce le sexe qui les détermine ? Quel crédit est accordé à l’intérêt que Sasha manifeste pour la danse et au fait qu’il/elle pourrait continuer de l’aimer et de la vivre ? C’est avec force que les soi — disant scientifiques actuels écartent la psychanalyse de peur que la mère n’y trouve pour son enfant la voie d’une authentique réponse, celle de Sasha lui-même. Sans doute celle-ci rejaillirait sur chacun.

Mais la psychiatrie s’est alliée à la science pour rabattre la jouissance sur l’amour, pour les faire devenir mère et fille, partenaires-symptôme5 l’une de l’autre, en les poussant vers et en renforçant ce lien dit « fusionnel ». La psychanalyse, au contraire, est essentielle en ceci qu’elle réalise une séparation de la bonne manière, celle qui s’opère sur fond de lien. En désintriquant les jouissances, elle restaure la place de l’amour, soit, selon Lacan, donner ce que l’on n’a pas6, dans une séparation qui préserve les liens et les singularités subjectives. C’est l’objet a, plus-de -jouir, qui est, pour chacun, son partenaire-symptôme. C’est pourquoi l’amour peut alors trouver sa place dans des relations nettoyées de la confusion imaginaire.


Le temps pour comprendre supprimé par la science

Après le refus spontané de la mère, un revirement est opéré mettant en acte ce qui s’était présenté pour Sasha comme un souhait, un désir, peut-être une nécessité, mais qui restait pour lui en attente de savoir. Sasha demande une robe, il est content, sa mère aussi, car ce qu’elle veut, c’est le bonheur de son enfant, faisant fi du regard des autres. Demandons — nous : Sasha, en miroir avec sa mère qui souffre, veut-il autre chose ? Car, il convient de le noter, le regard qui les suspend l’un à l’autre est intensément et constamment présent. Sa mère, pourtant, continue d’être tracassée. Elle se demande si ce n’est pas sa faute, si, par rapport aux petites filles qu’elle avait perdues, Sasha n’aurait pas trouvé là le moyen pour rester en vie ? : « D’ailleurs, pourquoi est-elle la seule de mes enfants à avoir un prénom mixte ? » ; « C’était écrit. » Elle a l’intuition de quelque chose, un savoir circule, mais elle ne peut l’attraper : l’Autre a choisi le prénom, elle ne l’a pas dé cidé délibérément, elle n’en a pas voulu la conséquence.

Pour le père, c’est une surprise que Sasha se pense fille, il n’avait pas remarqué. Mais que peut-il dire dès lors que, sa femme, c’est elle qui sait, et qu’il la croit ? Sasha aura sa chambre de petite fille, bien typifiée, aussi les amis ne pourront pas y venir. Sa mère, de son côté, commence à mener son combat : l’école devra accepter la nouvelle image ; « Sascha, dit-elle, n’a pas la vie qu’elle mérite, elle passe à côté de son enfance » ; fille, garçon, qui le sait ? Mais Sasha, nous ne pouvons l’ignorer, elle, le sait. C’est là qu’entre en jeu d’emblée, hors analyse, fondu dans les signifiants-maîtres labellisés, un forçage, dans le sens de l’identité sexuée : elle est fille. On voudrait, à coup d’actions pseudo-scientifiques, que le changement de sexe vaille comme naissance à elle-même, sans traces, sans marques traumatiques sauf celles qui viennent de l’extérieur, méchanceté de l’autre rejetant, induisant ainsi une paranoïsation dans le réel. Encore un pousse à…, à la paranoïsation cette fois, que l’on voit s’étendre progressivement à tous les membres de la famille : il y a les autres et il y a nous ; « les imbéciles », « ça pourrait être simple » ; « Il ne faut pas se laisser faire », « c’est eux qui gâchent tout ».

La consultation avec la pédopsychiatre, spécialisée en « dysphorie sexuelle », chez qui Sasha et sa mère vont pour obtenir de l’aide, loin d’ouvrir une perspective sur son désir, participe de l’objectivation de Sasha. Le forçage de la suggestion, à présent, chez cet enfant réceptif et silencieux est constant, nous n’en donnons ici qu’un aperçu :

« Comment ça se passe à l’école ? la maitresse ? Elle n’est pas très gentille avec toi ?

– Avec moi et avec maman », répond Sasha en regardant sa mère avec un sourire doux, tout en lui rappelant: « Toi, tu ne l’aimes pas ! »

– « Et les enfants ?

– Ils disent des bêtises, ils croient que j’ai fait, je n’ai même pas fait ».

Cela ressemble à n’importe quelle plainte banale d’enfants au sujet des copains, mais y a-t — il de la place pour une autre plainte que celle qui le/la conduit là ?

– « On t’a tapé(e), poussé(e), non ? ça n’est jamais arrivé ?

– (Silence)

– Et dans les toilettes on ne t’a pas poussé(e) quand je suis intervenue ? », lui rappelle sa mère.

Est-ce le silence de sa fille qui ramène la mère de Sasha à ses propres interrogations ?

« Je voulais vraiment une fille, est ce que cela peut jouer ? » ; « Ai-je fait une erreur en la laissant s’habiller comme elle voulait ? » La réponse de la pédopsychiatre n’est pas celle que l’on attendrait d’un médecin concerné par son patient tant elle est identifiée à la science désincarnée, elle fuse, impérative : « Non, ça on peut y répondre tout de suite. On peut tout de suite dire que ce n’est pas ça ! » ; « C’est une dysphorie de genre. On ne sait pas à quoi elle est due, on sait à quoi elle n’est pas due : pas aux souhaits du papa ou de la maman d’avoir un enfant de l’autre genre » ; « Ce n’est pas une erreur, vous avez fait comme vous le sentiez ». Ce faisant, la psychiatre fait plus volontiers place à l’erreur qu’au malentendu fondamental entre les êtres qui fait aussi bien la richesse du lien que celle de chacun. La mère est soulagée. Le savoir soulage, mais le soulagement n’est pas un savoir. Sasha sourit à sa mère qui l’embrasse, elles ne font qu’une. Pour autant, ça n’est pas suffisant :

– « Veux-tu ajouter quelque chose Sasha ?

– Je ne sais

– Quand tu serres la main de ta maman, on a l’impression que tu lui dis: maman tu as fait le bon choix, heureusement que tu as fait ce choix-là ! Tu la rassures un

– (Silence)

– Est-ce que ça te fait un peu peur ?

– Pas trop. »

Silence. Sasha se met à pleurer, on lui évoque l’école : la cause de ses larmes est déjà préinterprétée.

La science peut tout ou, pour le moins, en donne l’illusion. Les entretiens visent ici à la nourrir, à effacer la barre entre les mots et le corps, et leurs effets sur le corps. Sasha prendra des hormones. Silence. On lui promet qu’elle pourra changer de sexe à tout moment, dans un sens et dans l’autre, son corps lui appartient. La toute-puissance de l’Autre le lui permet, celle d’un Autre non barré. Un conseil est donné à son frère après qu’il ait raconté la manière dont il présente Sasha : « une fille coincée dans le corps d’un garçon ». Désormais, pas besoin d’expliquer quoi que ce soit aux nouveaux amis, « tu présentes Sasha directement comme ta sœur. Quand on la voit… » Le certificat pour l’école est prêt.

À la rentrée, lorsque sa mère annonce à Sasha qu’il/elle pourra aller à l’école habillé(e) en fille, on pourrait s’attendre à une manifestation de joie. Mais silence. Derrière le visage de Sasha, à demi caché, on entend un rire franc, c’est celui de son petit frère.


Le moment de conclure à qui appartient-il
?

Par la voix du conservatoire, la violence de l’Autre social surgit. La professeure de danse refuse à Sasha, habillé(e) en fille, l’entrée du cours. La mère de Sasha relate l’événement en entretien : « Elle a pleuré, beaucoup pleuré. » Elle avance cette subtile interprétation : « Je l’ai déçue, énormément déçue » ; « Elle a eu l’impression que je la laissais tomber ». Silence. Là, tout ce qui a été soustrait à Sasha au départ comme manque, comme attente quant à son être, le temps de se faire à son être, à son être sexué, le temps de savoir si il/elle désire réellement la transformation ou si il/elle aura à défendre que « l’homme peut avoir couleur de femme »7 fait retour sur lui/elle sur l’échelle inversée de la jouissance de l’Autre. Que croyait-il/elle ?

« Tu crois que ta mère aurait pu faire quelque chose de plus ? », lui demande la pédopsychiatre.

– (Silence)

– Tu sais parfois on est obligé de laisser faire, un peu, de se laisser du Il y a des transphobes, il n’y a pas grand-chose à faire malheureusement, c’est répréhensible, on ne doit pas laisser cela impuni !

– (Silence)

– Qu’est-ce que tu te dis ? Tu es triste, en colère. »

Après avoir pris, par le regard, appui sur sa mère qui lui dit qu’elle a le droit d’être en colère, Sasha confirme :

– « Les deux. »

De nouveau, le savoir est forclos, pas d’ouverture, pas de manque.

C’est Sasha qui laisserait ouverte une énigme sur son être, à travers ses propos rapportés par sa mère : « Je me demande si ça sert à quelque chose. Ça ne sert à rien qu’on se batte. » Mais ce qui est entendu dans ce qu’il/elle dit continue d’être le savoir de l’Autre. Le piétinement du « caprice de l’Autre »8, de l’Autre de la médecine, l’Autre sachant, qui se referme sur lui/elle.

Sasha pourtant aime l’école, ses amis et beaucoup la danse. C’est bien lui/elle qui, spontanément, en parlant avec sa mère évoque ce signifiant de la danse oublié dans le dialogue qui se veut un discret pousse à dire son désir. C’est Sacha qui, dansant avec un parapluie rouge, fredonnant papap… ppa… papa… pppa…, en appelle à un au-delà des signifiés

— un au-delà du lien compact à sa mère encouragé par la pédopsychiatre –, en appelle à une coupure symbolique qui produirait son réel. Tandis qu’il/elle est poussé(e) vers l’anorexie quant au savoir sur son genre.


  1. des Courières , « Ces enfants qui changent de sexe en un temps record à l’âge de trois ans », Marianne en ligne, 15 octobre 2020
  2. Ibid.
  3. Petite fille, documentaire de Sébastien Lifshitz, 2020, diffusé sur Arte le 2décembre
  4. Miller — A., « Le réel au XXIesiècle. Présentation du thème du IXe congrès de l’AMP », La Cause du désir, n° 82, 2012, p. 87-94.
  5. Miller — A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris8, inédit.
  6. Lacan , Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A.Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 253.
  7. Lacan , Le Séminaire, livreXXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 116.
  8. Lacan , « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.814.1