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CARDOSO GIL Maria-Roneide – LE CORPS DE LA FEMME : SCÈNES ET RÉCITS D’UN OBJET QUI CAUSE TOUJOURS

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« Au milieu du bassin de la femme se trouve la matrice, (l’utérus), organe sexuel qu’on dirait presque doué d’une vie que lui est propre. (…) Rien, en un mot, de plus mobile et de plus vagabond que la matrice. Elle a aussi des goûts particuliers (…) En général, elle cherche toujours à remonter vers les parties supérieures, de sorte que la matrice est entièrement chez la femme comme un animal dans un animal. » 1 Arété de Cappadoce (1er siècle, Rome).

Si dans ce temps lointain, cet objet, la matrice, cherchait autant à se faire voir et à remonter vers le haut de son corps, c’était aussi pour se donner à entendre. Mais on disait que les femmes étaient muettes alors qu’il manquait peut-être des bons « entendeurs de voix ». Et pourtant les muettes chantent… souvent en bord de mer, loin du vacarme de nos villes.

J’aurais préféré parler en poète, hélas, je n’en ai pas le don. Mais, en guise de consolation, je me suis dit que les poètes, même les meilleurs, ont beaucoup contribué à créer un idéal de corps et de femme trop inaccessible pour tous, hommes et femmes… Et je vous donne l’exemple d’un extrait de chanson d’un poète brésilien, pas d’un troubadour prônant un amour courtois, non, le sien était bien charnel, la chanson s’appelle Samba da benção (Samba de la Bénédiction) d’un de nos maîtres de la Bossa Nova, Vinícius de Moraes. Il y comparait la samba à la femme, l’une et l’autre faites de tristesse, d’une tristesse qui balance. Sur la femme il disait, je le cite : « la beauté qui vient de la tristesse de se savoir femme, faites à peine pour aimer, pour souffrir de son amour et pour n’être que pardon ».

J’aurais préféré ne pas parler uniquement du corps malade de la femme, tel qu’il a été raconté au fil du temps. Mais nous verrons que ces récits qui ont fait la prose des temps sont assez surprenants et qu’ils sont probablement à l’origine des scènes fantasmatiques qui animent la sexualité des hommes et des femmes, dans leur réécriture et leurs diverses versions.

Mais en quoi le corps de la femme, sa sexualité, son désir et ses fantasmes, relèvent-ils du sujet de notre cycle actuel, le retour de bâton en politique ? Dans ce que nous vivons actuellement, s’agirait-il d’une régression culturelle, d’une contre-réaction à un progrès déjà advenu ou, comme certains le supposent, la toute fin d’un système déjà en faillite qui, agonisant, peine à mourir et à laisser la place au nouveau, encore en gestation ? Il est certain que, pour les femmes, les avancées au niveau des mœurs et des valeurs furent considérables au siècle dernier, avec l’acquisition de leurs droits civils et la libération de la sexualité à partir des années 1960/1970. Néanmoins, dans ce nouveau millénaire, nous assistons à un revirement surprenant avec l’arrivée d’un mouvement conservateur, plus évident dans les Amériques, mais pas uniquement, loin s’en faut, certains états européens s’inscrivant nettement dans ce mouvement. Au Brésil, la grande vague religieuse évangélique qui loue Dieu, la patrie, la famille et la propriété privée, tente de ressusciter, coûte que coûte, un Dieu déjà moribond, celui du Marché. A la pointe du cortège, la droite ultra-conservatrice de l’Amérique du Nord, bien sûr.

Gisèle Halimi insistait pour nous dire que les droits des femmes ne sont jamais acquis pour de bon. Je le crois aussi, (mais qu’est ce qui a été acquis une fois pour toute ? Rien) raison pour laquelle je vois venir avec bienveillance les nouveaux vents du féminisme de ce siècle. Le mouvement #Metoo né en 2017 n’est qu’un début du chapitre de la libération de la parole des femmes, avec la dénonciation publique des abus sexuels à son égard. Mais je le vois aussi comme un moment fécond d’énonciation d’une parole où les femmes parlent autrement de leur sexualité, non seulement dans le cabinet de l’analyste, mais aussi dans l’espace public.

Pour preuve la quantité d’émissions, d’articles dans la presse et de livres consacrés à ce sujet. Je l’entends comme un moment politique. Il donne suite à ces mémorables prises de paroles publiques qui ont marqué le féminisme politique des années 1970 en France. Rappelons le procès de Bobigny, en 1972, avec la brillante plaidoirie de l’avocate Gisèle Halimi, précurseur de la promulgation de la loi sur l’avortement en 1975, par Simone Veil, alors Ministre de la Santé de Giscard d’Estaing.

Si il y a de l’éthique, le féminisme est toujours politique aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Et cela est un acquis, ou si vous voulez, un enseignement de ces grands moments du féminisme qui reviennent toujours de façon renouvelée depuis la moitié du XIXème siècle. Qu’ils créent du débat et des polémiques dans l’opinion publique, tant mieux. Je crois que le retour de bâton n’est que sa forme extrême, mais c’est l’enjeu d’un processus qui se veut démocratique ; après tout, la démocratie, non plus, n’est jamais acquise définitivement, comme tout, d’ailleurs.

Alors d’où vient mon embarras à parler du corps de la femme ? Du fait qu’il est tissé par des discours qui le situent à la lisière du sacré et du profane ? Cette limite opaque entre le corps de la sainte et celui de la putain, entre la mère et la prostituée et ce, depuis la nuit des temps. Peut-être, a-t-on trop parlé de ce corps, ou comme disait Foucault dans son article sur Sexualité et pouvoir, il y a trop de savoir à son sujet comme l’atteste les discours de la science et celui de la religion, ainsi que nous le verrons par la suite. Je me suis rendu compte, à mesure que j’avançais dans ma ré- flexion, que ce corps est un sujet politique, dans le sens où l’inconscient relève toujours (et encore) de la politique.

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