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Elsa Caruelle-Quilin / « … C’est ce qu’on attend d’un psychanalyste »… /

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A la question de ce qu’était la psychanalyse, Lacan a répondu « c’est ce qu’on attend d’un psychanalyste ». C’est de cette réponse que s’articule la question au travail pour les prochaines journées de l’école de Sainte-Anne : « Qu’attendre d’un psychanalyste dans le champ des psychoses ? ».

Il va s’agir dans notre groupe de recherche de tordre un peu cet énoncé : non pas tant de supposer une attente spécifique, ce que l’expression « dans le champ des psychoses » pourrait laisser entendre à tort, non pas tant supposer donc une spécification, mais une radicalisation de ce qui serait attendu d’un psychanalyste dans le champ des psychoses. Nous introduisons ici le rapport de l’Éthique à la radicalité.

Nous tenterons donc de poser la question de biais, quelque chose comme : « ce que la psychose nous apprend de ce qu’on attend d’un psychanalyste »

Force est de constater que nous n’osons pas dire « psychanalyse des psychoses ». A l’école de Sainte — Anne, nous avons pu dire « psychiatrie lacanienne » (2017), « opération clinique et direction de la cure dans le champ des psychoses » (2019), ou encore « qu’attendre d’un psychanalyste dans le champ de psychoses ? » (2020), comme autant de manières élégantes de ne pas dire « psychanalyse des psychoses ». Nous entendons communément parler de « psychothérapie d’inspiration psychanalytique des psychoses » : ça se dit pudiquement assurément, ça se dit peut-être surtout lâchement. Nous posons ici la question de la lâcheté de l’analyste comme ombilic du séminaire l’Éthique de l’analyste, à l’étude cette année à l’École de Sainte-Anne..

Ne pas dire « psychanalyse des psychoses », c’est peut-être, croyons-nous, ne pas pouvoir dire « psychanalyse » du tout (l’expression « psychanalyse des psychoses » posant d’ailleurs en elle-même le problème logique d’une spécification de la psychanalyse). Et effectivement, sommes-nous si assurés de pouvoir encore dire « psychanalyse » ? La psychose peut-elle nous réveiller, nous qui dormons derrière nos divans, nous qui ronflons dans les séminaires, nous qui rêvons de psychothérapie ? La psychose permet-elle d’affirmer, au sens freudien du terme, ce qu’on attend d’un psychanalyste ?

Ce qu’on attend d’un psychanalyste est une question qu’a ravivée l’expérience de la fermeture de nos cabinets durant le confinement. Nous reprendrons cette année dans le fil de nos réflexions sur ce qui s’appelle désormais les « séances physiques » en opposition signifiante avec des séances dites téléphoniques ou « visio ». Un analysant continue d’appeler, résiste à revenir au cabinet, plus d’un mois après la levée du confinement. Ce jour-là, il appelle donc, il a rêvé que je dévoilais brusquement mes seins : « C’est surprenant ce dévoilement, il n’y a presque pas de geste. Je me retourne et je vous dis :

“si c’est comme ça, je ne viens plus vous voir !”, enfin je ne sais plus dans quel sens ça se passe d’abord le dévoilement ou que je vous dise que je ne viens plus vous voir ». C’est toujours intéressant l’endroit (le moment ?) où dans le rêve, le patient doute… Il associe alors avec ce qu’il appelle « notre conflit de la semaine dernière » : je lui avais dit qu’il serait peut-être temps de venir me voir, il avait répondu « non ! » avec une grande fermeté, ce qui n’est vraiment pas son genre pourrait-on dire au sens moderne du terme. Il continue d’associer sur le rêve : « ne le prenez pas mal, je vous trouve très élégante, mais je ne vous vois pas du tout comme sexuée, euh sexualisée, quelque part c’est le contraire de ce que j’attends de vous ». Je demande « sexuée ou sexualisée ? », il répond « non, j’ai pas dit sexuelle parce que je voulais éviter le sujet ». C’est la fin de la séance.

Il s’opère une disjonction du temps et de l’espace de la séance, une résistance, au sens freudien, à leur nouage. En quoi, si l’on croit ce que sait cet analysant, l’intrication de l’espace-temps est-elle sexuelle ? Cela m’évoque la phrase de George Bataille : « l’acte sexuel est dans le temps ce que le tigre est dans l’espace ». Dans la séance physique, dans l’intrication donc du temps et de l’espace de la séance, l’acte sexuel est interdit, c’est à dire précisément, comme il arrive banalement si l’on en croit les jeunes et jolies analysantes, que l’acte sexuel est possible. Le patient du rêve ne sait pas ce qu’il attend d’un analyste, mais il sait le contraire de ce qu’il attend, le contraire de ce qu’il appelle un « dévoilement », c’est-à-dire le contraire d’un mot qui noue par l’équivoque, le sexe et la vérité : c’est ce qu’on pourrait appeler communément un obsessionnel, il évite, comme il dit, « le sujet », il disjoint donc le temps et l’espace de la séance.

C’est le temps et l’espace de la séance qui orienteront nos recherches l’année prochaine. Faut-il écrire espace-temps avec ou sans trait d’union ? Est-ce une seule et même « Chose » au sens freudien ? La névrose est-elle une diplopie, une disjonction, une désintrication de l’espace et du temps ? Notre hypothèse, que je formulerai ainsi, en me référant à l’un des derniers textes de Freud1, c’est que ce qu’on attendrait d’un analyste serait la construction, au sens de Freud donc, de l’espace et du temps. La construction dans l’analyse relève très explicitement, selon Freud en 1937, de la responsabilité de l’analyste…

La topologie est le temps a pu dire Lacan, pourquoi écrire « la topologie et le temps ? »2, que nous apprend la psychose à ce propos ? Notons que si le morcellement à l’anglo-saxonne est un morcellement dans l’espace d’allure schizophrénique, la mélancolie quant à elle se morcelle dans le temps sans perte de contact avec l’unité de la réalité spatiale. Comment passe-t-on d’une logique spatiale à une question temporelle ? Nous disons peut-être trop facilement, comme si il était entendu une bonne fois pour toutes, que le temps n’est pas l’espace. Il doit pourtant bien se tramer quelque chose entre le temps et l’espace qui fasse que le temps soit si facilement métaphorisé spatialement, comme lorsqu’on dit banalement « se retourner sur sa vie, regarder en arrière » ou encore « avoir la vie devant soi ». Qu’est-ce qui nous pousse à exprimer le temps par l’espace, jusqu’à peut-être la métaphore de Lacan : l’espace de l’entre- deux morts ? Nous reviendrons sur la question de savoir si il est opérant de parler du temps de l’entre- deux morts.

« Nous laissons de côté l’acte éthique, générateur de l’avenir, il ne connait point le passé. Il s’évanouit comme il est venu, sans laisser de trace3 ». Ce n’est pas sans évoquer la seconde mort de Lacan. Il y aurait un temps perdu en quelque sorte, un temps en acte, un temps sans sépulture pour reprendre le mythe d’Antigone, un temps sur lequel nous ne nous retournerions pas, un temps donc, pas seulement un espace, non spéculaire… Qu’on soit en train de dire « sans réfléchir », c’est le temps de ce qu’on appelle « l’association libre », un venir sans souvenir, selon la belle expression de Lévinas, auquel il est difficile, peut-être même auquel il est impossible, de consentir. Au-delà de ce qui se dit, parler, au sens articulatoire, est une décharge motrice, c’est à dire, repère Freud dès l’Esquisse, que parler est une activité perceptive. Lessavant confirme l’hypothèse freudienne dans le deuxième entretien avec Marcel Czermak : « je perçois bien le dialogue que nous avons, les questions-réponses et le fait que je vous parle, je perçois bien mon entourage, là je me sens bien ancré dans le présent ». Au-delà de ce qui se dit, parler c’est percevoir le présent, au sens temporel comme au sens spatial, à supposer qu’on puisse disjoindre les deux.

« Il y a toujours quelque chose dans le présent qui, sans être oublié pour cela ne s’inscrit pas dans le passé4 ». La psychose radicalise ce temps sans retour, sans passé de la séance, au delà du temps imaginé (spatialisé ?) par la névrose, qui est peut-être le grand sommeil de celui dont on attend une analyse. En ce sens, la psychose pourrait, selon notre hypothèse, nous enseigner que le transfert n’est pas une répétition, ni « une manière de se souvenir »5, mais le présent, c’est-à-dire non pas la vérité, mais le réel de la séance.

 

Références

1 Freud (1937) « Constructions dans l’analyse », Puf, 2019

2 Lacan (1978/1979) : « La topologie et le temps », Séminaire.

3 Minkowski (1933) « Le temps vécu : études phénoménologiques et psychopathologiques », Puf, 2013, 157

4 Ibid, p157

5 Freud (1914) « Remémoration, répétition, perlaboration », Puf, 2004