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Muriel Thiaude /  Le chien et la psychanalyse /

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En mémoire de Dorothée

Il est de grands amours relégués dans la petite histoire qui ne sont pourtant pas pour rien dans la venue de grands avènements. Ce fut ainsi pour les chiennes de Freud, Lün-Yu, Jofi et Lün comme pour Justine, celle de Lacan, qui ont accompagné, illustré, inspiré – un temps – la pensée analytique de leurs célèbres compagnons.

Outre le réconfort qu’il en retirait, Freud trouvait opportune la présence de Jofi, « gardien du cadre », étendue au pied du divan, lors des séances.

Du fait qu’elle n’ait pas une once de réaction aux propos de l’analysant, Freud en conclut que sa présence leur donnait un sens d’acceptation et de sécurité qui favorisait le procédé de l’association libre.

Le deuil de chacun de ses chiens fut long et douloureux pour lui, certainement représentatif du chagrin immense, du désespoir dans lequel la perte d’un chien bienaimé peut plonger son ami humain.

Il n’est pas rare d’entendre, pudiquement, que les larmes liées à cette perte aient surpassé celles de la disparition de parents proches.

Certains ne voudront rien y comprendre, d’autres s’en sentiront agressés.

La blessure narcissique darwinienne à l’œuvre et l’impact du traitement d’injures et d’opprobre à l’encontre du canidé par les religions monothéistes restent bien ancrés dans l’inconscient collectif de nos sociétés.

Quel est donc ce lien, particulier, qui relie un maître suffisamment bon et son chien ? Que trouve-t-il en cet animal que ses prochains n’ont pas ?

L’absence de langage assurément.

Absence de langage avec son cortège de semblants et faux semblants, d’incompréhension, déception, trahison, de duplicité … et qui, de ce fait, laisse s’épanouir un échange gagnant/gagnant, plein, empreint de grâce et de confiance.

Freud l’affirme dans une lettre à Marie Bonaparte : « Telles sont réellement les raisons pour lesquelles on peut aimer un animal comme Topsy (ou Jofi), avec une profondeur aussi singulière, cette inclination sans ambivalence, cette simplification de la vie libérée du conflit avec la civilisation, conflit si difficile à supporter, cette beauté d’une existence parfaite en soi. Et pourtant, en dépit de toutes les différences du développement organique, ce sentiment de parenté intime, d’intimité incontestée. Souvent en caressant Jofi, je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’aria de Don Giovanni, Un lien d’amitié nous unit tous deux… »

Car pour un sujet qui connaît bien son chien, celui-ci parle.

Attentif aux signes corporels, aux expressions faciales, aux divers aboiements, la communication devient infaillible tout comme le chien, très vite, connaît et interprète chacune des intonations, habitudes, gestes, hésitations de son compagnon humain.

Les peurs, les peines, les joies, tout est connu et ressenti comme tel.

Lacan parlant de sa chienne : « C’est la seule personne que je connaisse qui sache ce qu’elle parle – je ne dis pas ce qu’elle dit – car ce n’est pas qu’elle ne dise rien : elle ne le dit pas en

paroles. Elle dit quelque chose quand elle a de l’angoisse – ça arrive – elle pose sa tête sur mes genoux. Elle sait que je vais mourir, ce qu’un certain nombre de gens savent aussi. Elle s’appelle Justine… » L’impromptu de Vincennes 1969

Comme l’enfant, le chien est chargé d’attentes, plus ou moins saines, plus ou moins pathologiques avant même son arrivée dans sa famille d’adoption.

Attentes narcissiques toujours puisqu’il semble que rien de ce que nous désirons en soit véritablement dépourvu.

Et selon l’état psychique du « maître », comme tout être en position de dépendance totale, la relation à l’animal peut se trouver juste et bonne ou varier d’une maltraitance ordinaire au sadisme le plus cruel.

Le chien peut être substitut, en place d’objet phallique, du côté viril ou maternel, ou d’objet a, rebut, poubelle.

La question de la place est centrale puisque primordiale autant dans la meute que dans notre monde phallicisé.

La bonne place du chien lui assure quiétude et équilibre mental et la bonne distance entre lui et son humain leur permettra une relation satisfaisante et harmonieuse.

Ceci dit, nous ne pouvons pas ne pas remarquer la réminiscence du lien mère/infans que l’on retrouve dans la relation d’un sujet à son compagnon canin.

Il est fait d’étroite dépendance, de demandes, en besoins et en amour, dans une langue de signes entiers et simples, mais comme l’infans, le chien, sil ne parle pas, vit dans un bain de langage qu’il comprend et c’est ce qui fait sa singularité dans le règne animal.

« Il faut bien, nous dit Lacan dans le séminaire Le désir et son interprétation, que le chien soit dans cette posture exceptionnelle de faire que s’il n’a pas d’inconscient, il a un surmoi. Un surmoi, c’est-à-dire que quelque chose est entré en jeu qui permette ce qui est de l’ordre d’une ébauche d’articulation signifiante. »

Le chien comprend un grand nombre de mots et il peut y répondre ou pas : s’opposer, faire la sourde oreille, feinter ou enjôler…

Comme une mère envers son enfant, un maître envers son chien peut ressentir une sorte de transitivisme, un rallongement de son propre corps par celui de l’animal et ce, même dans de justes proportions, tout en se gardant de faire de l’anthropomorphisme.

Il ne s’agit pas de confondre l’animal et l’enfant ou le maître et la mère, mais de prendre en compte les identifications et les projections en jeu dans ce rapport à la fois simple et complexe.

Il n’est d’ailleurs pas rare de constater les ressemblances physiques ou les traits de caractère communs entre un humain et son chien, mimétismes et ressemblances immortalisées en série par de nombreux photographes.

Comme celui de la mère à l’infans, le lien au chien est infiniment intime et charnel, de peau à fourrure, dans une proximité olfactive, sensitive, silencieuse qui permet à l’adulte un abandon précieux et inédit, un moment de régression inoffensif et acceptable.

Le chien devient alors le rempart le plus solide contre les assauts angoissants et inlassables de la solitude d’être, contre la peur viscérale, primitive de l’abandon.

Pour qui d’autre, sur la durée d’une vie entière, dans chacun de ses instants, un sujet peut-il être le centre, l’intérêt suprême… ?

L’objet d’amour, le héros d’une complicité et d’un dévouement sans faille ?

Ainsi, il semble que les places mère/enfant réactualisées dans le couple maître/chien sont interchangeables selon les moments du quotidien.

Le chien peut alors prendre une place de grand Autre comme celle de la mère nimbée de puissance et de mystère, car la différence d’espèce, sa compréhension « magique » des sentiments qui nous traversent, son attentive protection, son absence de langage parlé, en font un être Autre.

Certaines spécificités renforcent encore cette impression : la constance, la fidélité, la grâce de tout jugement dont le chien fait preuve quelles que soient les circonstances et le traitement qui lui sont donnés ajoutent au mystère.

Il est possible de se perdre dans le regard d’un chien comme dans celui d’un nouveau-né, regard hypnotique dont l’intensité et la profondeur peuvent déstabiliser, appeler un questionnement existentiel.

Ce qui n’est pas tout à fait étonnant, car il fut un temps où le chien était craint et respecté par tous.

C’est ce passé brillant et mystérieux que retrace le philosophe Mark Alizart dans son essai

« Chiens » dans lequel il rappelle que ceux-ci ont été associés à l’étoile la plus éclatante de la Voie lactée : Sirius, en place de « Grand Chien », Canis Major, au pied d’un chasseur immense et Canis Minor « Petit Chien » le chiot, dans la constellation d’Orion.

Dans l’hindouisme, le dieu du temps, le maître des horloges – qui est aussi le maître de la mort – Kalabhairava, est toujours représenté avec un chien à ses pieds.

Dans la mythologie égyptienne, un chien, Anubis, a pour tâche d’embaumer les pharaons défunts et d’accompagner leur âme jusqu’à leur dernière demeure.

N’est-ce pas ce que Pascal Quignard relate dans Les désarçonnés… « Freud sut qu’il lui fallait prendre la décision de se tuer quand son chien refusa de s’approcher de lui tant il sentait la mort. Sa bouche puait le cancer qui la dévorait. Le chien se mit à fuir l’odeur que dégageait la bouche de l’homme qu’il aimait… »

Le chien reste, pour ceux qui savent l’apprécier à sa juste valeur, un trésor d’abnégation, de patience silencieuse et d’amour inconditionnel, toujours aux côtés de l’enfant caché en nous, pauvres humains qui courront après la perfection du lien sans toujours voir où elle réside.

« J’ajouterai : cet ange-là aussi, cet ange-là surtout, est un chien, de ceux qui devancent fébrilement leur maître en veillant sans cesse par-dessus leur épaule que la catastrophe ambulante que nous sommes les suit bien. Ce chien, ton roi. » Mark Alizart.