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Marc Estenne – Le juif est une femme : Identité juive et monde contemporain

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Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbin de France et figure éminente du judaïsme libéral, a récemment publié “Réflexions sur la question antisémite” 1. Même si d’innombrables textes ont été consacrés à cette question, l’originalité de son travail est de proposer une réflexion qui s’appuie sur les textes sacrés et la tradition rabbinique pour tenter de comprendre la pérennité de ce fléau ancestral dont l’actualité – en France et ailleurs – nous rappelle la vigueur.

Dans la Bible, le personnage de l’antisémite surgit dès que le Juif apparaît – les jumeaux Jacob et Esaü 2, figures du Juif et de la haine antijuive, sont déjà ennemis dans le ventre de leur mère Rebecca – puis s’incarne à chaque époque dans un nouveau descendant, archétype de l’assassin rongé par une haine héritière des souffrances du passé. La littérature rabbinique interprète cette haine transgénérationnelle comme l’effet d’une rancœur qui s’exprime par une jalousie, une rivalité à l’égard du Juif. L’auteure note à ce propos qu’une des spécificités de l’antisémitisme est qu’il vise le Juif pour ce qu’il aurait en excès – plus puissant, plus riche, plus intelligent, etc – alors que les autres formes de racisme disqualifient l’autre pour ce qui lui ferait défaut.

Au-delà des motifs de cette haine qui varient selon les textes et les interprétations, Delphine Horvilleur la rattache à la menace que les Juifs paraissent toujours incarner, ce dont attestent les innombrables métaphores antisémites qui en font des parasites pathogènes. Elle poursuit – et c’est le point central de son développement – en proposant que ce qui est perçu comme menaçant tient au caractère insaisissable de l’identité juive. Insaisissable tant pour l’autre que pour les Juifs eux-mêmes puisqu’aucun texte de la tradition (Halakha) ne permet de cerner ce que serait cette identité, celle du peuple hébreu dont parle la Thora et dont ils se disent héritiers.

L’enquête que mène l’auteure au cœur des textes sacrés et des légendes hébraïques révèle que la particularité de cette identité est de ne se référer à aucune origine mais bien à une coupure des origines. C’est une identité qui se soutient d’une séparation, d’un départ : “tu es qui tu es parce que tu n’es plus là où tu étais”.

L’Hébreu est littéralement celui qui traverse, le passant. Il s’agit donc d’une identité qui inclut une négativité, une perte, une non-identité à soi. De nombreux penseurs contemporains en parlent de manière éloquente, par exemple V. Jankélévitch 3 que je choisis de citer ici parce que son propos rejoint précisément celui de l’auteure : “le fait que nous sommes juifs comporte quelques signes différentiels, mais le fait que nous sommes quelque chose d’autre que cela importe plus encore… C’est un impondérable, un impalpable qui ne tient ni à la religion que beaucoup ne pratiquent pas, ni à la race, dont nous nions l’existence, ni même à la nationalité. C’est un arrière-fond qui empêche le juif d’être un homme pur, au sens chimique du mot pur. Une différence secrète nous empêche d’appartenir entièrement à notre catégorie, sans réserve et sans arrière-pensée”.

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