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Françoise Armengaud – Lacan avec/sans Popper ? « Quête inachevée » et « moment de conclure »

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L’idée poppérienne de sa propre vie (peut-être de toute vie intellectuelle digne de ce nom) comme « quête sans fin »  (plutôt qu’« inachevée »,  comme le formule la traduction française retenue par CalmannLévy) impliquerait que ce n’est jamais le moment de conclure, qu’il est toujours trop tôt pour tirer un trait, qu’il faut non seulement toujours poursuivre, mais aussi continûment reprendre, rectifier, réélaborer,« revisiter ». Mais il a également affirmé que, une fois un problème résolu, éventuellement par une théorie, « nous nous efforçons aussi de prévoir les nouveaux problèmes que soulève notre théorie ». Et, ajoute-t-il, « la tâche est infinie et ne peut jamais être achevée »

Ce qui me vaut l’honneur et le plaisir de m’adresser à vous sur un sujet aussi « perplexant » que la confrontation que je viens d’annoncer, c’est la lecture par France Delville de mon article relativement ancien, dans l’Encyclopedia Universalis, sur le philosophe épistémologue Karl Popper mentionné par Lacan au début du Séminaire XXV. Acceptant avec joie l’invitation de France, il y a quelques mois, je l’avais questionnée : « Que dois-je faire ? ». « Tu es libre ! », telle avait fusé sa réponse. De cette licence, je vais user, sinon abuser.

 

LE ROI EST NU, ET NOS MEILLEURES THÉORIES SONT RÉFUTABLES

 

J’ai relu, pour une petite remise en mémoire, la citation que fait France de cet article dans son intervention du 7 décembre 2002, intitulée « Fin de partie », et je me suis interrogée. Pourquoi ai-je fait dire à Popper, philosophe d’origine autrichienne naturalisé anglais, né à Vienne en 1902, mort à Fallowfield en 1994, quelque chose qu’il n’a peut-être jamais littéralement dit, à savoir que « le roi est nu » ? Je cite la fin de l’introduction de cet article : « Dans le domaine des sciences exactes comme dans celui des sciences humaines, cet épistémologue, qui est l’un des grands de notre temps, n’a cessé de nous avertir que « le roi est nu » ». J’ai dit cela ? Bizarre. Comment justifier ? Deux options aujourd’hui me semblent s’ouvrir, lesquelles, à la réflexion, n’en font peut-être qu’une. La première consisterait à faire de ce propos (« le roi est nu ») l’équivalent d’une « vanité » picturale, c’est-à-dire d’un memento mori ; vêtements ou pas, sous les vêtements, on est nu, vulnérable, et une fois la chair partie, l’os et le crâne sont encore plus nus. La mort apparaît comme un superlatif de la nudité. Pour nous replacer dans le domaine poppérien, et en anticipant sur l’exposé de la pensée de Popper, cela signifierait à peu près la chose suivante : si éprouvées et corroborées et puissantes que soient nos théories scientifiques, elles sont précaires, elles ne sont jamais qu’en attente de réfutation. « La science, a écrit Popper, n’est pas un système d’énoncés certains ou bien établis ; notre science n’est pas savoir (épistémè), elle ne peut jamais prétendre avoir atteint la vérité […]. Nous ne savons pas, nous pouvons seulement conjecturer. » Dire que « le roi est nu » constitue donc une manière de désigner une sorte d’échec ultime de toute théorie, fût-ce la plus apparemment assurée, à atteindre une vérité sinon absolue, du moins définitive. C’est opter pour un mode d’être sans illusion, dépris, ou dépouillé, de l’illusion. Les plus somptueux vêtements royaux n’entament pas la nudité/mortalité de l’humain. Dans cette perspective, l’épistémologie poppérienne s’avère aussi décapante que la psychanalyse. Les pensées les plus visées par Popper étant les conceptions optimistes de l’histoire et du progrès, dénoncées dans son Misère de l’historicisme. L’autre option serait la suivante : à l’encontre de l’ordre donné et le défiant, contre la doxa, contre l’opinion la plus répandue, et en rébellion hardie contre la menace et l’injonction, ou bien simplement en toute assurance, voire naïveté, et devant une tromperie, révéler la supercherie. Ici l’histoire véritable est celle des contes, qui met en jeu encore tout autres choses.

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