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La transmission maternelle, à quelles conditions ? / Jean-Marie Forget /

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La transmission maternelle, à quelles conditions ? 

Jean-Marie Forget,

ERES, Collection Psychanalyse et Clinique, août 2018

 

Il est important dans la clinique actuelle, alors même que la fonction dite « paternelle » serait en déclin, de poser cette question qui revient sur tous les en-têtes des pages : « la transmission maternelle, comment pouvoir y compter ? ».

Depuis « À quelles conditions » jusqu’à « comment pouvoir y compter », un déplacement est utile pour lire la clinique aujourd’hui.

L’enjeu de ce livre, situé dans l’introduction, est de « ne pas entretenir le silence qui touche la transmission entre une mère et son enfant et, au-delà, de situer l’abord de la transmission maternelle, terre d’éveil de l’identité de l’enfant et pour une fille le relais de la féminité et de la reproduction de la vie ».

Lacan, en mars 1968, n’était pas sans souligner l’importance de la transmission maternelle : « Il n’y a pas de demande qui ne s’adresse à la mère, elle institue et perpétue la demande, en faisant du sein une perte irréductible ».

J.-M. Forget nous propose un texte freudien mais à partir de Lacan en nous faisant suivre le trajet de son parcours clinique et l’état de ses interrogations

Pourquoi un texte freudien ? Comme le faisait Freud, Jean-Marie Forget tente de nous proposer une vision synoptique partant du désir d’enfant à la mise en place du fantasme de l’enfant. Cette transmission n’est pas linéaire du côté des femmes et exige de prêter attention dans le même temps à deux versants du champ féminin : « fonction maternelle et position féminine, qui peuvent s’intriquer entre elles ou s’exclure réciproquement comme des contradictions ».

La condition fondamentale de cette transmission est qu’une mère fasse entrer l’enfant dans l’exil du langage. J.-M. Forget donne justement la mesure de la nécessité pour l’enfant d’aborder la structure langagière qui aboutit à une perte et pose les enjeux de l’inscription du fantasme Peut-être pouvons-nous souligner que cette transmission est une transmission érotique puisque dans ce dialogue érotico-amoureux l’enfant s’inscrit partiellement et partialement comme objet. Cette condition de la transmission maternelle d’y mêler éros, effet de la division des femmes devenues mères et des mères qui sont des femmes n’est pas sans déterminer ce qu’un sujet peut entendre, ou pas, des semblants dans le jeu amoureux. On constate ainsi parfois une certaine naïveté des sujets qui ont été tôt orphelins.

De manière freudienne et repris dans une articulation lacanienne, J.-M. Forget rappelle que pour le garçon et pour la fille cela n’est pas pareil : pas de refoulement secondaire pour les filles du côté droit des formules de la sexuation, ce qui les porterait à être destinataires de la parole dans une position « d’a-tension » active qui situe le rapport qu’une femme peut avoir avec la parole dans « une quête de considération de sa valeur », rapport distinct de celui d’un homme qui « se donne l’impression de maîtriser ce qui lui échappe en tentant de s’approprier le maniement de la parole ».

Il dénonce également les discours actuels « inconséquents » qui poussent au « tout à l’égaux », comme le dit Régis Debray, à faire s’équivaloir l’homme et la femme « dans le contexte d’une consommation généralisée ».

Ce texte un peu dense et abrupt, et c’est une qualité car il évite de psychologiser la psychanalyse, l’arrache à la soif des généralités faciles et souvent « sociologisantes ».

Dans Encore, Lacan dit : « Si la libido n’est que masculine, la chère femme, ce n’est qu’au-delà où elle est toute, c’est-à-dire là où la voit l’homme, rien que de là que la chère femme peut avoir un inconscient. Et à quoi cela lui sert ? Ça lui sert, comme chacun sait, à faire parler l’être parlant, ici réduit à l’homme, c’est-à-dire – je ne sais si vous l’avez bien remarqué dans la théorie analytique – à n’exister que comme mère ».

De ce côté-là des formules de la sexuation, la castration est contingente, alors tout n’est pas forcément rangé, il y a débordement, irruption du réel, écartèlement, diplopie, nécessitant un travail d’ajustement permanent d’une femme dans la relation mère-enfant que J.-M. Forget fait valoir. On se souviendra des peintures d’Utamaro, de cette mère dans le miroir qui ajuste son chignon en ayant coincé le moutard sur ses genoux.

Sur cette position inconfortable des femmes, mais qui n’est pas sans susciter leur inventivité et la sublimation de leur position, J.-M. Forget en logicien tire les conséquences de l’absence de refoulement secondaire pour les filles :

– la nécessité pour une femme, pour asseoir sa féminité, de se reporter à la génération précédente, ce qui indique, pour nous analystes, l’impérieuse nécessité de considérer la question de la temporalité pour les femmes et sa permanente actualisation, et nous encourage à repenser, par exemple, ce temps à plusieurs temps de la grossesse comme une temporalité diffractée et non pas à l’envisager uniquement comme une régression.

– la grande souplesse des femmes qui sont de ce fait de bonnes lectrices. J.-M. Forget relève que « la souplesse avec laquelle une femme peut occuper une position de lecture lui offre une forme de disponibilité à l’égard de ce qui est inscrit en elle, mais aussi à l’égard de la parole comme à l’égard des initiatives dont elle se trouve l’adresse de la part des hommes ».

On peut y entendre la variabilité des femmes, mais aussi leur capacité d’apprentissage de la lecture sans les difficultés qui frappent aujourd’hui dans ces « dys… » (dysorthographie, dyslexie, etc…) le côté masculin.

J.-M. Forget met en valeur aussi comme conséquence logique de l’inégalité structurelle des femmes et des hommes, que la temporalité s’inscrira pour une femme non de façon linéaire mais avec des moments de franchissement vers de nouvelles positions féminines, par exemple lors de l’enfantement, évitant ainsi, et c’est important, de penser ce franchissement comme un travail de deuil. On sait dans la clinique qu’il ne faut pas que la mère y fasse trop obstacle, et que cette nouvelle mère advenue se situe non par rapport à son père mais par rapport à son conjoint. Et cette question intéressante du franchissement à envisager localise et singularise pour J.-M. Forget le trajet de chaque femme.

On peut toutefois regretter que J.-M. Forget dans son trajet ait pu exclure comme ne relevant pas de sa perspective de travail la prise en compte des déceptions et désillusions féminines et également des ambivalences ancestrales des femmes à consentir à la maternité. Ce qui n’est pas aujourd’hui sans poser le problème aux analystes de savoir y faire avec ces femmes, ces nouvelles femmes modernes et affranchies (nouvelles Médée ?) qui, avec l’aide des entreprises, jettent par-dessus bord leurs ovocytes à Barcelone (l’Espagne est un lieu accrédité pour la congélation des ovocytes), et balancent aussi en même temps le porc qui croit pouvoir les féconder quand bon lui semble : un spermatozoïde choisi sur catalogue fera aussi bien l’affaire !

J.-M. Forget souligne donc dans ce livre qui nous donne à penser, une transmission difficile, d’autant que le discours capitaliste inconséquent « sur le champ des relations intimes… ne tient pas compte du réel, notamment de ce qui relève du féminin, ni de l’altérité en jeu dans la procréation ».

Dernier point à relever sur la transmission maternelle, que J.-M. Forget réfère à un « exercice du féminin » : le transitivisme. L’enfant n’ayant pas encore intégré la fonction du langage, la médiation de la parole, s’approprie toutefois les marques intimes de son corps en consentant à l’hypothèse de sa mère. J.-M. Forget y entend un « forçage symbolique ». Cette notion de transitivisme travaillée par Jean Bergès et retenue par Lacan n’est peut-être pas à ignorer dans une analyse aujourd’hui des problèmes de violence.