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Norbert Bon / La science lit dans les pensées (sic)

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Texte en libre consultation publié sur le site de l’ALI

« La science lit dans les pensées », ce n’est pas le titre d’un numéro d’un nouveau magazine Science dimanche, c’est celui du dossier, mis en accroche de couverture et digne de la « presse-people », du numéro de décembre de Sciences et avenir : « C’est le rêve de tout neuroscientifique qui se réalise : parvenir à traduire les ondes cérébrales en mots ou en image… », annonce le chapeau du dossier[1]. Qu’en est-il ?

Dans un article intitulé sobrement « Comment l’IA traduit le langage des neurones », l’auteur, Hugo Jalinière, s’émerveille de ce que « les chercheurs parviennent à analyser les ondes cérébrales d’une personne pour reconstruire les mots qu’elle entend ou les images qu’elle voit. Fascinant. » Le postulat de départ n’est pas contestable : « L’idée, c’est qu’à n’importe quelle activité cognitive correspond une certaine configuration d’activation du cerveau » en revanche, l’espoir que si l’on peut observer l’activité cérébrale, on doit pouvoir faire le chemin inverse « et, ainsi reconstruire une image que vous voyez, ou que vous imaginez, ou encore des phrases avec certaines sémantiques » (Bernard Thirion[2]), voire « décoder des expériences subjectives, peut-être même nos rêves » (Thirza Dado[3])relève encore largement de l’illusion scientiste.

Certes, on peut entrainer une Intelligence artificielle à repérer des séquences d’activité cérébrale correspondant à des mots qu’une personne entend « dans sa tête », sauf qu’elle ne parvient à prédire qu’une liste de dix mots ne comprenant effectivement le mot prononcé que dans 73 % des cas. Quelle probabilité de décoder ainsi ce vers de Lacan, faussement attribué à Eluard : « L’amour est un caillou riant dans le soleil » ? [4] Idem, les expériences visant à reconstruire des images observées à partir des correspondances entre les points du cortex des aires visuelles et les coordonnées rétiniennes de l’œil, avec sans doute un certain succès, mais l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), loin de lire « en direct l’activité cérébrale », ne fait que mesurer des variations du flux sanguin dans le cerveau. Sans doute, on peut de façon plus basique, apprendre à deviner « à peu près » ce qu’un « sujet » fait parmi cinquante activités cartographiées et décodables, bouger ses orteils ou se livrer à un calcul mental. Ou encore, il semble possible de permettre à un patient paralysé de communiquer grâce à une interface cerveau-machine captant l’activité de la zone du cortex moteur responsable des mouvements de la main, en lui faisant écrire mentalement, lettre par lettre, ce qu’il veut dire… Mais on est encore loin de pouvoir lire dans les pensées, métaphores et métonymies, jeux de mots et jeux de lettres, voire accéder au tissu de la lalangue. Et, Stanislas Dehaenne, professeur au collège de France [5] et héraut officiel des sciences cognitives, a la modestie et l’honnêteté de le reconnaître dans un encart du même numéro : « Mais il ne faut pas surestimer ce que l’on est capable de faire. Les expériences sont menées sur des personnes volontaires, concentrées, qui acceptent de rester focalisées sur une image ou une pensée. Je ne crois pas beaucoup au fait qu’on parvienne avec des méthodes d’imagerie non invasives comme l’IRM ou la MEG à atteindre une sophistication à même de déchiffrer parfaitement le code neural. » Et, c’est heureux, car, poursuit-il, « … en admettant qu’on perfectionne ces techniques au point qu’elles puissent décoder à la demande le contenu cognitif d’une personne, cela engagera des questions d’éthique sérieuses, et pour tout dire très compliquées. » Questions que soulève, dans ce même dossier, Bernard Baertschi, membre du comité d’éthique de l’INSERM[6], qui conclut : « … rester opaque est une prérogative de tout être humain ; cette intimité ultime doit être préservée. » Et, ajouterons-nous, sauf à décider de la livrer volontairement par une parole délibérée, à la lecture patiente et impliquée d’un psychanalyste. Rassurons-nous, ce n’est pas demain la veille qu’un robot analysera nos rêves, relèvera un lapsus, entendra le sujet de l’énonciation tapi sous l’énoncé ou distinguera un ne explétif d’un ne discordanciel… Pour l’heure, notre souci est plutôt du côté de ceux pour qui les rêves n’ont pas d’autre sens que de réinitialiser notre logiciel neuronal et les lapsus ne sont que des erreurs de connexions à rectifier.

Nancy, 10 janvier 2023

[1] Toutes les citations sont extraites du dossier : « La science lit dans les pensées », Sciences et Avenir, N° 910, décembre 2022.

[2] Chercheur de l’équipe Mind à l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria).

[3] Doctorante à l’université Radboud (Pays bas).

[4] Ce vers cité par Lacan dans « L’instance de la lettre dans l’inconscient » serait de lui-même et non de Paul Eluard, selon Erik Porge, Transmettre la clinique psychanalytique aujourd’hui, érès, 2005, p. 62.

[5] Titulaire de la chaire Psychologie cognitive expérimentale, responsable de l’unité de recherche en neuro-imagerie cognitive au NeuroSpin de Paris-Saclay.

[6] Maître d’enseignement et de recherche à l’institut Éthique histoire humanité de l’université de Genève.