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ELSA GODART / Un #MeToo salvateur pour la psychanalyse ?

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Texte paru dans la Newsletter de la FEP avril 2024.
Image:  montage Freud/Photogramme du film Cris et chuchotements (Ingmar Bergman).

Les témoignages d’abus contre le psychanalyste Gérard Miller sont accablants. Quand on sait ce qui se joue dans la vie psychique d’un sujet, ses fragilités, ses failles, ses maux, comment ne pas être révolté devant les hommes qui usent de leur position d’analyste pour satisfaire leur propre désir, de basses pulsions ?

Dès le début de la psychanalyse, Freud s’oppose aux relations sexuelles entre psy et patient et en fait une règle éthique fondamentale. Ce principe repose sur le fonctionnement même de la cure analytique : le psy doit s’effacer pour permettre au patient d’explorer son propre inconscient, sans l’intermédiaire d’une altérité qui pourrait l’influencer. La dérive illustrée par l’emprise de Miller sur de nombreuses femmes (qui bénéficie de la présomption d’innocence et dont les accusations ne sont pas portées par ses patients) n’est pas sans faire penser à la dissymétrie (si chère à Paul Ricœur) d’une relation entre une personne vulnérable en demande (de soins) et un thérapeute. Mais pas uniquement. Certains aspects théoriques, plus qu’équivoques, sur lesquels repose une certaine pratique psychanalytique, tendraient à « autoriser » (ou à « s’autoriser de soi-même ») certains comportements.

Certes, la psychanalyse a trouvé racine à la fin du XIXe siècle, dans un contexte bourgeois, où le masculin dominait. Dans une conférence sur la féminité en 1931, « À propos de la sexualité féminine », Freud développait notamment la position féminine de l’œdipe féminin. Mais, à la relecture, il semble désarmé devant la sexualité féminine. Ses positions sont contradictoires. En effet, comment saisir la sexualité de la femme si la libido n’est pas sexuée ? S’il n’y a qu’une seule libido reposant sur le primat du phallus ? Il l’admettra : « l’expression « libido féminine » manque quand même de toute justification »[1]. Il l’évoque sous la forme d’un « continent noir » ; véritable terra incognita, et à la question « Was will das Weib ? » — littéralement « que veut la femme ? » — il aurait répondu que ce serait la seule question laissée sans réponse par la psychanalyse.

Pourtant la psychanalyse, dès ses origines, a évolué avec de nombreuses femmes, dont la voix a été éteinte ou oubliée. Marie Bonaparte a été obligée de falsifier une étude pour se faire entendre sur la question de la frigidité ; Hélène Deutsch qui a publié, dès 1925, sur la sexualité féminine n’est pas sortie du sillage freudien ; et qui connait Karen Horney, qui, à la même époque, rejetait violemment la position d’envie du pénis et la conception classique du complexe d’Œdipe ? Quelle est la portée de la pensée et des mots de ces femmes par rapport à ceux de Freud, de Jung ou de Lacan ?

Dès les origines, il y a toujours eu pour la psychanalyse une interrogation du féminin. Prenons un exemple, une simple illustration : « LA femme n’existe pas ». Avec cette phrase, Lacan rappelle qu’il n’y a pas d’essence de la femme — l’accent est mis sur un « la » barré. Pour Freud, la femme est un sujet du manque (envie du pénis, castration) contre lequel elle cherche une compensation (un enfant). Ainsi, le manque, la privation seraient au cœur du désir féminin. Lacan ne refuse pas la position freudienne, dont il reconnaît la nécessité de chercher (de désirer) à combler le manque (par l’enfant), mais il ajoute que ce n’est « pas tout », il y a un « plus », qui n’est pas à chercher du côté du désir, mais du côté de la jouissance. Mais, que savent-ils, eux, de la jouissance féminine, ces hommes tellement absorbés par une théorie phallocentrée ? Force est d’admettre que la phrase de Lacan, malgré la provocation évidente, malgré le jeu avec les mots et la théorisation plus ou moins convaincante, est aujourd’hui inaudible, incompréhensible, inacceptable : comment ne pas y entendre une négation même de la femme là où elle fut invisibilisée pendant si longtemps ? Les mots ne sont-ils pas toujours signifiants ?

Il en va de même, en prenant un autre exemple : celui de la « position du maître » (Lacan, encore). Il est évident que la situation du psychanalyste et du patient dans ce qu’elle a de dissymétrique permet un glissement du côté de la position du maître. Comment accueillir aujourd’hui le comportement de Lacan dans ses séminaires qui lui-même se plaçait en situation de maître ? Position que d’autres « maîtres » ont continué d’adopter à sa suite dans le cadre de la formation des analystes, dans les écoles, dans les associations ? Des raccourcis, liés à l’ignorance ou la généralisation, trop fréquents, engendrent une position de domination, une volonté de sujétion, terrain favorable à tous les abus, d’autant plus dangereuse qu’elle s’adresse à une personne en état de vulnérabilité, de demande.

Dès lors, pourquoi ne pas continuer à interroger les apports théoriques (ce que font les associations), mais aussi apprendre à y renoncer (catégoriquement) quand ils ne correspondent plus au monde dans lequel nous vivons ? Il en va de même pour nombre de certitudes ou positions de la psychanalyse d’hier, aberrantes aujourd’hui, et pas seulement sur la sexualité féminine, l’homosexualité, l’autisme, les religions… Un travail critique sérieux est fondamental pour que toute la psychanalyse ne soit pas rejetée en bloc par ignorance ou par confusion. Faute de travail critique salvateur, la psychanalyse connaitra encore des dérives particulièrement dommageables, en premier lieu pour les patients. Il en va de notre responsabilité d’établir ce travail critique de grande ampleur qui permettra de réaffirmer avec force l’importance de la psychanalyse dans le champ contemporain. Cette responsabilité, nous la devons en premier lieu à nos patients. Mais également aux jeunes praticiens qui, bien souvent, se trouvent démunis face à l’ampleur de la souffrance psychique et à l’impuissance d’y répondre. Il est également de notre devoir de continuer à penser ces apports, de les adapter, pour qu’ils correspondent aux souffrances que nous rencontrons au quotidien qui sont aussi en lien avec notre monde, notre environnement. Face à des logiques contemporaines d’efficacité, de rentabilité, où il faut aller toujours plus vite, avec des injonctions de bonne santé, de bien-être d’équilibre, la psychanalyse se présente comme un contre-discours, véritable lieu de résistance d’une certaine vision du sujet humain. Un sujet qui est à défendre.

La révolution #MeToo a affirmé avec force un « plus jamais ça » posant ainsi un seuil d’intolérabilité dans l’ensemble de la société. Mais la partie est loin d’être gagnée pour les femmes, pour qu’elles puissent assumer à tout âge leurs désirs, les revendiquer, les imposer. Les discriminations, les humiliations, les rejets, les incompréhensions, les dominations sont toujours présentes, les inégalités sociales et politiques demeurent. La psychanalyse se doit d’être une alliée fondamentale dans ces combats. Les femmes ont été au cœur de la naissance de la psychanalyse. Et bien que leurs discours aient été cachés, tus, qu’ils aient disparu derrière ceux des « maîtres », elles étaient là, dès l’origine, et continuent. De nombreuses femmes psychanalystes contemporaines œuvrent, écrivent, pratiquent, pensent la psychanalyse : elles sont engagées. Faire entendre la voix des femmes, la porter haut et fort dans la société est une évidence, pas parce qu’il y aurait justement une « essence » du féminin, mais pour rétablir une justesse, un équilibre non encore atteint : que soit aboli une fois pour toutes le (ou les) discours du maître pour laisser place à une seule voix celle d’un sujet.


Elsa Godart, philosophe, psychanalyste, chercheuse université Gustave Eiffel et associée au LAP-EHESS/Cnrs.

[1] Freud, La féminité, Payot, 2016, p. 176.