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Yann Diener /  Le bestiaire lacanien (2) : le crabe et le homard

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Texte paru dans l’édition 1360  de Charlie Hebdo du 14 août 2018  

Nous sommes le 8 décembre 1971. Georges Pompidou est président de la République, Jacques Chaban-Delmas est Premier ministre. Le SMIC passe de 3,85 francs à 3,94 francs de l’heure. Au Chili, l’état d’urgence est décrété après des affrontements entre partisans et adversaires de Salvador Allende. Dans le grand amphi de la faculté de droit, place du Panthéon, Lacan tient son séminaire intitulé « … ou pire ». (En 1968, l’affluence à son séminaire était telle qu’il s’était fait mettre à la porte de l’École normale supérieure, qui l’accueillait depuis 1964.)

Ce 8 décembre 1971, Lacan est en train de déplier son célèbre énoncé « Il n’y a pas de rapport sexuel », quand il déclare : « Tout animal qui a des pinces ne se masturbe pas. » (Rires dans l’assemblée.) Le fringant psychanalyste de 70 ans insiste : « C’est la différence entre l’homme et le homard ! Voilà, ça fait toujours son petit effet[1]. »

Pour comprendre qu’il n’y a pas de rapport sexuel, il faut lire la phrase entière : « Il n’y a pas de rapport sexuel… qui puisse s’écrire. » C’est-à-dire que le sexe ne peut pas trouver une écriture au sens mathématique : la dissymétrie entre les hommes et les femmes, la différence radicale entre leurs modes de jouissance, fait que le rapport entre un homme et une femme ne peut pas tomber juste.

D’accord, me direz-vous, mais quel rapport avec les homards et les tourteaux ?

Imaginez. Vous êtes tranquillement allongé sur la plage, en train de lire la presse people, quand vous apercevez un crabe adulte qui s’approche de vous à vive allure, toutes pinces dehors. À quoi pensez-vous ? Ou bien : vous êtes au restaurant Le Palais de la mer, vous avez déjà avalé des kilos d’huîtres et de langoustines, quand le serveur vous apporte un homard entier, encore vivant, pinces en avant et sourire provoquant. À quoi pensez-vous ?

Quand il voit passer un crustacé décapode, Lacan pense que la pauvre bête ne peut pas se tripoter ; et que « le sexe ne définit nul rapport chez l’être parlant ». Les êtres humains, ça peut les empêcher de dormir, qu’il n’y ait pas de rapport sexuel. C’est la différence avec les animaux : les animaux n’ont pas besoin d’antidépresseurs ou de somnifères. Les humains ont tellement besoin de tout compter, que tout fasse rapport, y compris au sens financier du terme. Alors ce qui ne leur apporte pas un rêve d’harmonie, ça les empêche de dormir. Même l’immense diversité des sexualités est aujourd’hui catégorisée, étiquetée, pour que tout ça fasse rapport : si vous n’êtes pas transgenre, alors vous êtes cisgenre. Et puis le commerce du sexe vous fait la promesse qu’il y a un rapport, et que vous en aurez pour votre argent.

Ce même 8 décembre 1971, entre deux éclats de rire dans la salle, Lacan peut ainsi parler de choses très sérieuses, et montrer que la phrase « tout animal qui a des pinces ne se masturbe pas » permet d’aller au-delà de la logique aristotélicienne, et de fonder une nouvelle logique. Rien de moins ! Parce que cette phrase commence par un Tout et finit par un Pas. (Aristote avait inventé la logique formelle en faisant fonctionner les termes tout et quelque.) Lacan apporte la notion de pastout en logique, et montre que les hommes et les femmes n’ont pas le même rapport à l’universel et à l’exception. (Comme dit Vuillemin, « Le Bestiaire » passe en mode complexe. Tout ça pour ne pas s’ennuyer sur la plage !) Avant de finir, je voulais vous dire que, dans son Bestiaire, Alexandre Vialatte avait écrit un joli chapitre sur le homard. Il y rappelait que Nerval promenait un homard en laisse dans les jardins du Palais-Royal. (Aujourd’hui, le poète aurait un commando animaliste sur le dos.)

La semaine prochaine, nous parlerons du raton laveur de Jacques Prévert.

[1] Le Séminaire. Livre XIX… ou pire, de Jacques Lacan (Seuil). LXIX Ou pire… 1971 – 1972 Leçon du 8 décembre 1971. Sur le site du GNIPL c’est ici.