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Agnès Giard / La nuit de noces au XIXe siècle, une violente épreuve du feu

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Publié le 2 septembre 2023 sur le Blog de Libération « Les 400 culs »

Que se passe-t-il vraiment lors de la première nuit pour les jeunes couples français du XIXe siècle ? Dans un ouvrage paru le 7 septembre, l’historienne Aïcha Limbada lève le voile sur l’ampleur du drame qui se joue dans les alcôves. La culture gauloise autour de la nuit de noces est essentiellement masculine : les vaudevilles qui exploitent le filon font salle comble, mais le public est essentiellement composé d’hommes. 

Saviez-vous que le premier film érotique de l’histoire du cinéma était la mise en scène d’une nuit de noces ? Réalisé en 1896, ce film pionnier s’intitule le Coucher de la mariée. L’actrice Louise Willy y incarne une jeune épouse qui, pendant sept minutes, dévoile progressivement ses charmes à son mari. Le succès de ce film est tel que des dizaines d’autres versions sont réalisées dans les décennies 1890-1900 et diffusées jusque dans les baraques foraines sous l’appellation de titres « grivois à caractère piquant ».

Au XIXe siècle, en France, la nuit de noces fournit matière à plaisanterie. En apparence, c’est un sujet léger, voire licencieux. En vérité, ainsi que le dévoile Aïcha Limbada, chercheuse associée au Centre d’histoire du XIXe siècle, dans la Nuit de noces (1), la nuit nuptiale s’apparente bien souvent à un « viol légal ». Celui d’une femme non seulement vierge, mais ignorante, livrée à un homme n’ayant souvent d’autre expérience que celle des bordels.

Le grand secret de la nuit nuptiale

Il n’est d’ailleurs pas innocent que la culture gauloise autour de la nuit de noces soit essentiellement masculine : les vaudevilles qui exploitent le filon font salle comble, mais le public est essentiellement composé d’hommes. Lorsqu’il y a des spectatrices, « la bienséance veut qu’elles soient mariées et accompagnées », écrit l’historienne qui souligne l’importance, à l’époque, de préserver « le secret ». Seules celles qui savent déjà ce qu’est la nuit de noces ont le droit d’assister à des spectacles qui en parlent. Ces spectacles sont d’ailleurs si allusifs que même les plus osés d’entre eux (strictement réservés aux hommes) restent toujours bien en deçà de la moindre révélation : la nuit de noces s’y résume à un strip-tease. Dans les salles du Ba-ta-clan ou des Folies-Bergère, les numéros d’effeuillage sont abusivement qualifiés d’« intégraux » : « l’actrice, joue “nue”, c’est-à-dire en maillot de corps », résume Aïcha Limbada, en insistant sur le fait que ces numéros censés reproduire l’expérience d’une nuit nuptiale se limitent à montrer le moment où la jeune épouse entre dans le lit. Ce qu’il s’y passe reste tabou.

Même en 1902, alors que les mœurs ont changé, quand Viens poupoule devient une chanson à la mode, la nuit de noces n’y est évoquée qu’en termes sibyllins : « Viens, Poupoule ! Viens ! Souviens-toi que c’est comme ça/Que je suis devenu papa. » « Comme ça » quoi ? Comment comprendre « comme ça » ? Rien n’est dit. Et pour cause. « L’ignorance nuptiale est le fruit de la volonté délibérée d’acteurs et d’actrices qui l’instituent » explique l’historienne, qui fournit des témoignages glaçants de cette inégalité : alors que les « hommes ont généralement eu des expériences sexuelles avant le mariage », leurs jeunes épouses sont maintenues jusqu’au dernier moment dans un état d’innocence tel que lorsque leur mari entreprend de les toucher, elles se tétanisent. Grâce à l’étude d’archives conservées au Vatican (des archives inédites) Aïcha Limbada révèle les ressorts de cette épreuve assimilée à un « sacrifice » : dans les documents qu’elle a dépouillés — procédures judiciaires visant à obtenir l’annulation du mariage religieux — nombreuses sont les traces de traumatisme.

Elevées comme des saintes…

Vers 1880, une certaine Marie raconte : « Je ne savais même pas qu’on dût partager la chambre de son mari », s’indignant qu’un étranger puisse clamer des « droits sur [s] a pudeur ». Une autre Marie raconte son expérience de la nuit de noces, en 1900 : « J’avais dix-huit ans. Personne ne m’avait instruite des devoirs du mariage. J’étais comme à l’époque de ma première communion. […] Monsieur F. prit assez mal la chose, et au lieu de me traiter doucement en enfant que j’étais, il me déclara brutalement que tout cela c’était des manières. […] Je me levai immédiatement, et tout fut fini. » Aïcha Limbada cite aussi le cas d’une certaine Carolina, mariée en 1888 à l’âge de vingt ans, ainsi décrite par le clerc chargé de résumer l’affaire : « Elevée de la meilleure des manières par des parents pieux et nobles, pure, très appliquée à la religion, en bonne santé, joyeuse […], elle était naïve et conforme à la morale, à tel point que déjà au début de son mariage elle savait qu’elle devait obéir à son mari, mais pensait […] qu’il suffisait d’une seule bénédiction de prêtre pour faire des enfants. »

Dans une lettre de 1843, George Sand écrit : « Rien n’est affreux comme l’épouvante, la souffrance et le dégoût d’une pauvre enfant qui ne sait rien et qui se voit violée par une brute. » Initiées sans préambules, beaucoup de jeunes mariées prennent leur époux en horreur. Certaines deviennent littéralement intouchables : la répulsion de l’acte sexuel est telle que leur corps se verrouille, provoquant des douleurs « atroces » à la moindre tentative de pénétration. D’autres jeunes mariées s’enfuient, hurlent ou font des crises de nerfs, saisies par ce que les médecins nomment « la folie post-nuptiale ». En 1885, le docteur Félix Spring évoque aussi les cas de suicides. « La jeune épouse peut être atteinte d’un désespoir immense, d’un délire mortel, à la pensée qu’il lui faudra toute sa vie — et par devoir — subir la honte d’un acte douloureux et dégoûtant », explique-t-il dans un manuel conjugal. Son témoignage n’est pas isolé. En 1892, une journaliste nommée Séverine raconte sa propre nuit de noces dans la revue Gil Blas : mariée à 16 ans, prise de force, elle se retrouve sur la balustrade en état de choc, avec « dix fois l’envie » de sauter dans le vide.

… puis traitées comme esclaves sexuelles

La détresse des épouses est d’autant plus grande qu’elles se sentent trahies. Toutes les valeurs jusqu’ici inculquées perdent brutalement sens. Ce qui était considéré comme immoral avant le mariage prend la valeur exactement inverse d’un devoir qu’il faudrait accomplir de bonne grâce… Plongées dans le désarroi, les jeunes épouses comprennent qu’on ne les a élevées dans l’idéal de la pureté que pour les asservir. Les voilà maintenant tenues d’obéir à leur époux, c’est-à-dire de lui servir d’esclave sexuelle. Séverine, révoltée, décrit la noce (en 1892) comme une farce monstrueuse : « Quels usages, quelles mœurs est-ce donc cela, de se réunir autour d’une vierge pour fêter son déshonneur légal, d’une pauvre enfant qui sert d’autant mieux de risée, qu’elle est plus naïve ? » Aïcha Limbada cite bien d’autres exemples de ce « scandale » que représente le mariage d’une oie blanche, placée sous les regards amusés ou égrillards d’invités qui la regardent entrer dans la chambre nuptiale comme à l’abattoir.

 

(1) La nuit de noces. Une histoire de l’intimité conjugale, d’Aïcha Limbada, éditions La Découverte, sortie le 7 septembre 2023, 23 euros.