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Jacques Sédat / Satisfaction, plaisir, jouissance chez le nourrisson et l’enfant

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Article paru dans un ouvrage collectif « Vous avez dit jouissance ? » sous la direction de H. Guilyardi (érès, avril 2019)
Repris sur le site de Patrick Valas

Pourquoi Freud n’a-t-il pas besoin de la jouissance pour penser la sexualité ? Pour répondre à cette question, je proposerai un exercice de paléo-freudisme : ce sera ma façon de déchiffrer la jouissance.

Si l’on veut vraiment comprendre ce qui a amené Freud à se pencher sur la sexualité infantile, il faut relire ce qu’il a écrit en 1907, dans un court texte, « Sur les éclaircissements sexuels apportés aux enfants », destiné à une revue d’éducation et de médecine populaire (Soziale Medizin und Hygiene), car Freud n’a jamais dédaigné s’adresser à ce public (comme ce fut d’ailleurs le cas de F. Dolto) :

« À quoi veut-on en venir lorsque l’on prive les enfants – ou disons la jeunesse — de ces éclaircissements sur la vie sexuée des êtres humains ? A-t- on peur d’éveiller précocement leur intérêt pour ces choses avant qu’il ne se fasse jour en eux-mêmes ? Espère-t-on, par une telle dissimulation, contenir vraiment leur pulsion de genre (Geschlechtstrieb[1] ) jusqu’à l’époque où elle pourra emprunter les seules voies ouvertes par l’ordre social bourgeois ? Pense-t-on que les enfants ne montreraient aucun intérêt ni aucune compréhension pour les faits et énigmes de la vie sexuée s’ils n’y étaient pas engagés par une intervention étrangère ?

Tient-on pour possible que la connaissance qu’on leur refuse ne leur soit pas procurée par d’autres moyens ? Ou bien poursuit-on réellement et sérieusement le dessein de leur faire par la suite juger tout ce qui est sexué comme quelque chose de bas et d’abominable, dont leurs parents et éducateurs voudraient les tenir éloignés le plus longtemps possible ?

[…]

Je me souviens avoir trouvé dans les lettres de famille de ce grand penseur et ami des hommes qu’est Multatuli [2]

“En général, il est des choses qui, selon mon sentiment, sont par trop voilées. On a raison de conserver pur le fantasme (Phantäsie) des enfants, mais cette pureté n’est pas préservée par l’ignorance. Je crois bien plutôt que le fait de masquer quelque chose amène d’autant plus le garçon et la fille à soupçonner la vérité. Par curiosité, on dépiste des choses qui, si elles nous étaient communiquées sans plus de façons, ne nous inspireraient que peu ou pas du tout d’intérêt. Si encore on parvenait à préserver cette ignorance, je pourrais ici me réconcilier avec elle, mais ce n’est pas possible ; l’enfant entre en contact avec d’autres enfants, il lui tombe entre les mains des livres qui l’amènent à réfléchir ; c’est précisément la cachotterie exercée par les parents sur ce qui a été malgré tout compris qui accroît la demande d’en savoir plus. Cette demande, qui n’est satisfaite qu’en partie, qu’en cachette, échauffe le cœur et corrompt le fantasme ; l’enfant pèche déjà et les parents pensent encore qu’il ne sait pas ce qu’est le péché.”» [3]

Quand Multatuli écrit que « l’enfant pèche déjà », il fait une allusion évidente à la masturbation dont Françoise Dolto donnait cette superbe définition : « faire l’amour à la personne qu’on aime. »

Et Freud conclut ainsi cette citation : « Je ne sais pas ce qu’on pourrait dire de mieux à ce sujet. »

De fait, la confiance que Freud accorde à son ami anarchiste Multatuli, socialiste et penseur anarchiste, rejoint ce que lui-même a tenté de faire au plan de l’observation, deux ans plus tôt, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, à savoir une recherche qui se situe au-delà des préjugés moraux et sociaux. Freud exprime ici ses réserves à l’égard de « l’ordre social bourgeois », au début de ce passage et apprécie chez Multatuli la dimension sociale de son œuvre Une recherche sans a priori théorique, mais fondée avant tout sur l’observation et sur l’évolution des mœurs. Il est important ici de noter que la démarche de Freud n’est jamais spéculative et théorique, elle s’appuie toujours sur ce qu’il a pu et peut observer, même si ce qu’il en déduit reste momentanément partiel ou fragmentaire, que Freud assume comme démarche d’expérimentation dans ses recherches, ainsi qu’il l’écrit à Lou Andreas-Salomé :

« L’élaboration systématique d’une matière m’est impossible, la nature fragmentaire de mes expériences et le caractère sporadique de mon inspiration ne le permettent pas. Mais si je vis encore dix ans, que durant cette période, je reste capable de travailler, ne meurs pas de faim, ne suis pas tué ni trop fortement étreint par la détresse des miens ou de ceux qui m’entourent – trop de conditions peut-être – je peux vous promettre d’y ajouter d’autres contributions. (Une des premières de ce genre sera contenue dans Au-delà du principe de plaisir sur lequel je m’attends de votre part à une appréciation synthético-critique. » [4]

Il ne faut donc pas entendre les mots qu’utilise Freud comme des concepts, mais comme des termes qui renvoient à des positions psychiques. Faute de quoi on risque de ne pas vraiment comprendre la démarche freudienne. Tout terme chez Freud renvoie à une position psychique, dans un contexte singulier.

En outre, il emploie délibérément dans le titre de son article le terme « éclaircissement », Aufklärung (Zur sexuellen Aufklärung der Kinder), ce qui situe sa démarche du côté des « Lumières ». Avec une certaine dimension rationaliste et scientiste qui le démarque de la métaphysique, de la philosophie, ainsi que d’une morale fondée sur la religion. Il conclut d’ailleurs ainsi ce texte :

« Le progrès le plus significatif dans l’éducation de l’enfant est selon moi que l’État français ait introduit, à la place du catéchisme, un livre élémentaire qui fournit à l’enfant les premières connaissances concernant sa position civique et les devoirs éthiques qui lui incomberont un jour. »

Ce qui ne l’empêche pas de regretter aussitôt que ce livre n’accorde pas encore de place au « domaine de la vie sexuée » [5], à l’école.

* * *

Alors de qui ou de quoi parle-t-on quand on parle de satisfaction, de plaisir ou de jouissance, chez le nourrisson ou chez l’enfant ?

Plutôt que de partir d’un point de vue rétrospectif qui généraliserait les résultats des découvertes de Freud, il me paraît plus judicieux de suivre les moments de ses découvertes progressives, sans recourir à des concepts non freudiens, pour comprendre ce qui, à chacun de ces stades, constitue la satisfaction (Befriedigung), le plaisir (Lust) – termes que Freud emploie essentiellement. Il n’introduit la jouissance (Genuss) que par rapport à son analyse de la pulsion d’emprise (Bemachtigungstrieb) c’est-à-dire dans un sens différent de ce que représentera l’apport lacanien, inspiré de la lecture de Hegel par Kojève, et de la notion de dépense que développe Georges Bataille dans La part maudite.

Dans sa recherche et sa découverte d’une sexualité infantile, Freud est amené à opérer une différence fondamentale entre ce qui se joue chez le nourrisson, pour qui le plaisir est avant tout la cessation du déplaisir, et ce qui se joue ensuite chez l’enfant, d’abord à travers la pulsion de genre, puis la pulsion sexuelle, et enfin à travers la pulsion d’emprise, cette dernière, en tant que modalité du plaisir et de la jouissance dans sa double acception, pouvant être soit exercée sur autrui soit subie.

Il me paraît ainsi important de quitter l’esperanto psychanalytique ; où les mots sont orphelins, car ils sont à tel point désinsérés de leur condition d’apparition qu’ils renvoient davantage à des positions théoriques qu’aux enjeux psychiques qui sont au cœur même de la pratique analytique. On peut noter au passage combien les analysants de Freud étaient frappés par sa façon délibérée de dire les choses simplement, dans un langage ordinaire, sans céder à la tentation du jargon théorique et de l’ostentation [6].

* * *

Freud développe ces diverses étapes sur le plaisir, dans trois textes principaux :

– Un Projet d’une psychologie : ce texte resté inédit jusqu’en 1950 a été élaboré par Freud en 1895-96, et fait partie de ses échanges avec Fliess, au moment où, au-delà de leurs échanges, il va être amené à entreprendre lui- même son auto-analyse (après le décès de son père, en 1896). Dans ce texte,

Freud parle surtout du nourrisson, et d’abord à partir d’un modèle neurologique du fonctionnement de la psyché ;

  • Les Trois essais (1905) qui aborde aussi bien le cas du nourrisson que les développements successifs de la sexualité de l’enfant, avec le repérage et la différenciation fondamentale entre pulsion de genre et pulsion sexuelle.
  • -Enfin, le chapitre 2 d’Au-delà-du principe de plaisir (1920), dans lequel Freud expose avec précision le rôle de la pulsion d’emprise et de son dépassement par l’enfant, sous la forme d’une pulsion d’élaboration psychique, ou de son impossible dépassement chez certains individus.

Pour le nourrisson, le plaisir est avant tout la cessation du déplaisir

Dans  son  Projet  d’une  psychologie,  Freud  consacre  un  chapitre  à « l’expérience vécue de satisfaction », qui représente le premier modèle de satisfaction. Elle réside dans la cessation du déplaisir, grâce à l’apaisement des tensions internes par l’intermédiaire de « l’autre maternel secourable ».

Chez le nourrisson, il n’y a pas d’objet sexuel externe qui vienne combler son corps, puisque ce sont les soins de la mère qui viennent remplir son corps encore inachevé, qui transforment les trous du corps du bébé en orifices et qui permettent, progressivement, de différencier l’extérieur et l’intérieur. On est ici au niveau du Körper (proche de l’anatomie et de la chair, et non du corps animé (der Leib). Ce qu’observe Freud ici n’est pas sans anticiper les travaux de Gisela Pankow sur l’image du corps chez le schizophrène qui tente de boucher les trous par ses délires sur l’impossible relation à autrui.

Dans le chapitre intitulé « L’expérience vécue de satisfaction », Freud développe ce qu’il appelle « l’action spécifique », à savoir l’action d’apaisement psychique et d’apaisement physique des tensions. Ce double apaisement est corrélatif à ce niveau-là :

« Cette intervention exige une modification dans le monde extérieur (introduction de nourriture [7], proximité de l’objet sexuel), celle-ci ne pouvant se produire en tant qu’action spécifique que par des voies déterminées. L’organisme humain est tout d’abord incapable d’amener l’action spécifique.

Cette action se produit au moyen d’une aide étrangère, quand une personne ayant de l’expérience est rendue attentive à l’état de l’enfant du fait de l’éconduction qui emprunte la voie de la modification interne. Cette voie d’éconduction acquiert ainsi une fonction secondaire extrêmement importante, celle de se faire comprendre [8]. Quant au désaide (Hilflosigkeit [9]) initial de l’être humain, il est à la source originaire de tous les motifs.

Quand la personne qui apporte son aide a effectué dans le monde extérieur, pour la personne en désaide (sans appui, sans racine), le travail de l’action spécifique, cette dernière est en mesure, au moyen de dispositifs réflexes, d’accomplir directement, à l’intérieur de son corps, l’opération nécessaire à la suppression vécue de stimulus endogène. L’ensemble constitue alors une expérience vécue de satisfaction, qui a les conséquences les plus décisives pour el développement fonctionnel de la personne. » [10]

Le nourrisson, à ce niveau, vit en totale osmose avec les fragments du corps maternel qui l’apaisent, et il peut les différencier de ce qui relève de son propre état corporel et de son propre vécu psychique.

Die Lust (plaisir) est un terme complexe parce qu’il définit aussi bien les excitations sexuelles, sources de tension, que l’apaisement de celles-ci, par l’expérience de satisfaction. En effet, le plaisir, chez Freud à ce niveau, n’est jamais recherche immédiate de plaisir. Il provient de l’abolition des tensions qui ont été sources de déplaisir. Le modèle de la satisfaction sexuelle, chez Freud, est d’abord la cessation du déplaisir. Initialement, dans la perspective freudienne, il n’y a donc pas d’accès immédiat au plaisir.

Freud ajoute, dans ce même chapitre consacré à « l’expérience vécue de satisfaction » :

« Avec la réapparition de l’état de poussée urgente ou de souhait (Wunsch), l’investissement passe aussi aux deux souvenirs et les vivifie. Sans doute est-ce l’image mnésique de l’objet qui est tout d’abord touchée par la vivification du souhait.

Je ne doute pas que cette vivification du souhait a tout d’abord le même résultat que la perception, à savoir une hallucination. (Si là-dessus l’action réflexe est enclenchée, il ne manquera pas d’y avoir de la déception. » [11]

Ce premier modèle de cessation du déplaisir qui caractérise le nourrisson est différent de la recherche de satisfaction qui se manifestera plus tard chez l’enfant et qui aboutira à une forme de contrainte de répétition.

Cependant, dès ce moment-là, Freud peut différencier ce qui est apaisement des tensions dans le fait de sucer, téter ou aspirer, (saugen) et de ce que l’enfant peut provoquer pour lui-même par l’action de suçoter (lutschen) avec son pouce ou un objet extérieur. Il établit donc une première différence entre les fragments du corps maternel et les fragments de son propre corps, susceptibles de l’apaiser, selon leurs modalités propres.

Avant qu’il ait accès à la pulsion sexuelle, l’enfant connaît la « pulsion de genre » longtemps restée méconnue. Or cette découverte de la pulsion de genre par Freud constitue une première révolution capitale dans la compréhension de la construction de l’enfant, telle qu’il l’introduit dans les Trois essais :

« Aucun auteur à ma connaissance n’a clairement reconnu la régularité d’une pulsion de genre (der Geschlechtstrieb) durant l’enfance. […] Une fois adulte, nous ne savons rien de tout cela par nous-mêmes. » [12]

Dans cette traduction de 1987, Geschlechtstrieb, littéralement « pulsion de genre », est encore indûment traduit par « pulsion sexuelle ». Plus récemment, en 2006, dans des Œuvres complètes du Puf, ce mot est traduit par « pulsion sexuée », ce qui représente un léger progrès [13]! Mais force est de constater que la « pulsion de genre » n’est pratiquement toujours pas prise en compte dans la littérature psychanalytique. Et traduire der  Geschlechtstrieb par « pulsion sexuelle », voire « sexuée », revient à méconnaître le fait que cette pulsion originaire n’est ni sexuelle ni sexuée.

Pourtant, on peut faire l’hypothèse que si Freud a pris soin de différencier deux formes de pulsions, dans la période infantile – Sexualtrieb et Geschlechtstrieb – c’est parce qu’il considérait que la pulsion sexuelle infantile ne reconnaît ni la différence des sexes, ni la sexualité adulte. De par sa dépendance au narcissisme primaire (relation bouche-sein), qui est anobjectal, le Geschlechtstrieb est orienté vers le genre humain (das Geschlecht [14]), et vaut comme quête d’identité, avant même qu’il puisse se confronter à toute forme de sexuation et de différenciation sexuelle. Tout cela reste refoulé, mais absolument inscrit.

Autant il semble cohérent avec la démarche freudienne de traduire Sexualtrieb par « pulsion sexuelle », comme le font tous les traducteurs, autant il est indispensable de traduire Geschlechtstrieb par « pulsion de genre », car il s’agit bien d’une pulsion identitaire, qui fait l’économie de tout processus d’identification comme condition d’une reconnaissance de soi. Elle est antérieure à la rencontre et à la confrontation à l’autre en tant que sexué. C’est la pulsion de genre – et non la pulsion sexuelle – qui est « totalement indépendante de son objet » et qui est encore anobjectale. Elle est ce moment où l’on peut transformer la détresse initiale (Hilflösigkeit) en assurance intérieure, faute d’appui extérieur.

La pulsion de genre, asexuée, n’existe pas encore face à des objets externes. À la différence de la pulsion sexuelle, elle va constituer des objets conformes au sujet en construction. On retrouve cela ultérieurement dans toute rencontre avec l’autre au cours de laquelle, souligne, Freud, « la découverte (ou la trouvaille) de l’objet n’est à vrai dire qu’une redécouverte (ou une retrouvaille) ». [15]

Cette pulsion de genre est liée au narcissisme primaire, à l’expérience de séparation du corps maternel. L’image du corps s’élabore peu à peu chez l’enfant, notamment à travers les théories sexuelles infantiles qu’il s’invente en secret pour arriver à penser la séparation (Scheidung) du corps maternel, et grâce auxquelles il fait l’expérience de son corps séparé comme unité signifiante. À partie de ses propres observations, enrichies par l’analyse du petit Hans, Freud repère trois théories sexuelles infantiles que l’enfant élabore progressivement, à l’écart des adultes : la théorie de la femme au pénis ou théorie hermaphrodite (il n’ y a pas de différence de sexe) ; la théorie cloacale de la naissance (l’enfant est un fragment du corps chié de sa mère), et la théorie sadique du coït (la disjonction fort/faible, devance ou méconnaît la différence des sexes et la castration. Je suis fort, j’existe, je suis faible, je ne suis rien [16])

Cette élaboration progressive de l’image du corps s’opère donc chez l’enfant à partir de représentations mythologiques, à l’abri du regard des adultes pour pouvoir penser la seule chose qu’il questionne et qui l’intéresse, la question de l’origine : Woher die Kinder kommen ? Car chaque enfant se demande en secret : sur quoi je repose, si je n’ai pas existé auparavant, avant d’être né ?

On est bien là au niveau du narcissisme primaire qui ouvre sur la pulsion de genre. La pulsion de genre constitue ce stade qui inaugure l’autonomie de la pensée et la séparation d’avec le corps d’autrui. À corps séparés, pensées séparées.

« La pulsion de genre est vraisemblablement d’abord indépendante de son objet, et sans doute n’est-ce pas non plus aux attraits de celui-ci qu’elle doit son apparition » [17], écrit Freud dans les Trois essais, en conclusion du chapitre I, intitulé « Die sexuelle Abirrungen », c’est-à-dire « Les errements sexuels » (et non pas, « Les aberrations sexuelles » qui insinuent indûment une dimension pathologique).

En conclusion, la pulsion de genre ou pulsion identitaire correspond à une étape où l’enfant parvient à une autoposition de soi par soi. Et cette autoposition s’accompagne d’une « auto-affection de soi par soi », avec l’expérience que fait l’enfant de la masturbation comme recherche d’un plaisir qui irrigue tout le corps, ce corps de plaisir, après la période antérieure où primait essentiellement la « cessation du déplaisir » chez le nourrisson.

La pulsion de genre ou pulsion identitaire est donc est donc indépendante des objets et elle est antérieure à ceux-ci.

Elle est le moment d’une image du corps unifié, antérieurement à la différence des sexes. C’est elle qui restera dans le fait que les objets sont essentiellement les supports des fantasmes et des premières expériences de plaisir.

La pulsion sexuelle (der Sexualtrieb)

Contrairement à ce qui se passe chez le nourrisson, pour l’enfant, il n’y a plus d’objet sexuel qui vienne combler, voire compléter son corps inachevé, à travers les soins de la mère qui a transformé les trous du corps du nourrisson en orifices, permettant ainsi de différencier l’intérieur de l’extérieur.

Au contraire, chez l’enfant, c’est désormais la pulsion qui crée, qui invente les objets qui seront source de plaisir. Il y a donc une recherche active de plaisir.

Mais il n’y a pas d’objet adéquat à la pulsion, et c’est bien la pulsion qui crée l’objet. C’est elle qui, de façon originaire, invente et construit les objets qu’elle va investir sur la scène de la réalité. Chaque sujet invente et produit ainsi sa propre réalité, avec des objets qui sont les supports de ses fantasmes.

La pulsion d’emprise (der Bemächtigungstrieb)

Comme nous l’avons indiqué, Freud n’aborde la notion de jouissance (Genuss) que sous l’angle de la pulsion d’emprise, dans la mesure où, pour lui, le registre de la jouissance est d’abord une perte de représentation de soi, par l’intermédiaire de l’autre, et à son corps défendant.

Freud emploie ce terme de « pulsion d’emprise » pour la première fois lors de la réédition des Trois Essais, en 1915, dans un nouveau chapitre intitulé « Les recherches sexuelles infantiles », où il approfondit la pulsion de savoir (der Wisstrieb). Freud définit la pulsion d’emprise comme une pulsion de maîtrise exercée sur autrui ou sur le monde, une violence exercée contre le réel, faute de pouvoir le penser et de pouvoir élaborer la réalité. Et c’est grâce à la pulsion de savoir que se produira en partie la sublimation de cette pulsion d’agression à l’égard du réel. Il s’agit de sortir de la maîtrise physique de l’objet, voire de sa maltraitance, dans ce qu’il conserve toujours d’inconnu pour l’enfant, pour accéder à une élaboration psychique de l’autre, ce qui constitue une première forme de passage à l’altérité. Altérité fondée sur la prise de conscience qu’il y a toujours de l’inconnu chez l’autre ; l’autre est toujours un inconnu pour moi, il m’échappe et je ne peux savoir ce qu’il pense.

Mais par la pulsion d’emprise, on est aussi amené à être l’objet de la jouissance et de la puissance de l’autre, lorsqu’on se met dans une position sacrificielle.

La jouissance, c’est donc aussi la pulsion de l’adulte exercée sur l’enfant ou sur l’adulte. Les séductions sexuelles et les viols laissent une trace qui ne peut s’effacer. Et il y a toujours en certaines circonstances, chez l’adulte, homme ou femme, le resurgissement d’une situation où l’on s’est trouvé sans défense devant l’autre, sans possibilité de lui échapper. Ce sont des situations où la jouissance, en tant  que  passion  d’assujettissement  à  l’autre  (qu’il  faudrait  appeler « soumission »), n’est pas élaborable psychiquement.

On peut même dire que, dans certains cas de séduction sexuelle ultérieurs par un adulte, voire par un analyste, on peut retrouver cette situation de dépendance, de soumission, être sans défense devant un autre, renvoyant très souvent à des scènes vécues dans l’enfance, où l’on a été l’objet de satisfaction d’un adulte. La servitude volontaire est ainsi au cœur de la relation à l’autre et se fonde sur cette contrainte de répétition, dans l’impossibilité de penser la séparation (Scheidung).

De la pulsion d’emprise à la pulsion d’élaboration psychique (der Bewältigungstrieb)

Dans le chapitre 2 d’Au-delà du principe de plaisir, en 1920, Freud décrit également ce que peut être la pulsion d’emprise chez l’enfant, après avoir attentivement observé le jeu du « Fort-Da » auquel s’adonne son petits-fils Ernst, quand sa mère s’absente. Dans un premier temps, il cède à la pulsion d’emprise et jette avec colère une bobine attachée à son lit, en criant « Fort » (loin), dans un mouvement d’impulsion et de rage clastique, du fait de son impuissance à retenir sa mère qui lui échappe. Ensuite, il poursuit son jeu en faisant revenir la bobine vers lui et en disant calmement « Da » (là). Il ne s’agit plus alors de pulsion d’emprise ni de désir de destruction. Au contraire, il surmonte l’expérience de déplaisir provoquée par l’absence de sa mère, car il peut alors élaborer cette absence grâce à un travail sur lui-même. C’est ce que Freud appelle la pulsion d’élaboration psychique (der Bewältigungstrieb) qui se substitue à la pulsion

d’emprise. Cette étape lui permet d’élaborer l’absence de sa mère et surtout, par là-même, de s’absente d’elle pour accepter de devenir seul, séparé. C’est dans ce processus de double élaboration de l’objet et du sujet que s’opère la séparation, qui restitue ma liberté face à l’objet.

Dans sa découverte de la sexualité infantile antérieure à la puberté, antérieure à la sortie de l’Œdipe, Freud repère dès ses Trois essais, et conjointement à la pulsion de genre, un autre processus, celui de la soudure (die Verlötung) :

« Il nous apparaît que nous nous représentions le lien (die Verknüpfung) entre la pulsion sexuelle (Sexualtrieb) et l’objet sexuel sous une forme trop étroite. L’expérience des cas considérés comme anormaux nous apprend qu’il existe dans ces cas une soudure (Verlötung) entre pulsion sexuelle et objet sexuel, que nous risquons de ne pas voir en raison de l’uniformité de la conformation normale, dans laquelle la pulsion semble porter en elle l’objet. Nous sommes ainsi mis en demeure de desserrer (ou assouplir : zu lockern ) dans nos pensées la connexion entre la pulsion et l’objet. Il est vraisemblable que la pulsion de genre (der Geschlechtstrieb) est d’abord indépendante de son objet et que ce ne sont pas davantage les attraits de ce dernier qui déterminent son apparition. »[18]

Ce texte est capital dans la mesure où il soutient que c’est la pulsion qui crée l’objet qu’elle va investir. Il n’y a pas de lien adéquat, permanent, légitime, nécessaire entre la pulsion et son objet. Non seulement il n’y a pas de lien légitime, nécessaire, qui permettrait une « soudure » entre le sujet et l’objet, mais on assiste à une « errance » permanente. Cette errance est liée au fait que c’est la pulsion qui, dans sa toute-puissance, va déterminer l’objet, d’une part en le qualifiant et d’autre part, en décidant de ses modalités d’investissement. La pulsion a ainsi cette capacité de transformer l’objet et en même temps de déterminer la façon dont elle pourra l’investir.

C’est le noyau de la sexualité infantile et ultérieurement, celui de toute sexualité humaine qui se vit aussi bien dans la rencontre que dans la séparation.

La jouissance (Genuss) chez l’enfant

Si l’on se rapporte à l’index des œuvres complètes de Freud en allemand [19], on constate que l’emploi du mot Genuss y est rarissime, alors que les occurrences de Lust (plaisir) et de Befriedigung (apaisement, satisfaction) sont très nombreuses. Pourtant, il est fréquent que le mot Lust soit indûment traduit en français par

« jouissance », notion qui correspond à l’allemand Genuss. Il faut reconnaître que la tentation est forte pour les psychanalystes français contemporains de parler de « jouissance », là où Freud parle de Lust, plaisir au sens d’apaisement des tensions, puis de recherche du plaisir.

Ainsi, l’une des premières, Marie Bonaparte, dans sa traduction de « L’homme aux rats », mentionne-t-elle « l’horreur d’une jouissance à lui-même inconnue » [20], alors que Freud emploie le mot Lust :

« Au moment les plus importants du récit, on remarque sur son visage une expression très singulièrement composite dans laquelle, si je l’analyse, je ne puis voir que de l’horreur devant son plaisir (Lust) à lui-même inconnu. » [21]

Freud emploie ici le terme Lust qui signifie « plaisir », et non « jouissance », contrairement à ce que choisissent certains traducteurs, sur les pas de marie Bonaparte. Dans le plaisir, il n’ y a pas comme dans la jouissance une perte de représentation, cette perte de maîtrise qui est à la source de l’angoisse. L’angoisse est toujours du registre de la dissolution du je et de la perte de l’activité de représentation : je ne pense rien, je suis face au vide. Lacan disait que l’angoisse est sans objet : j’ajouterai qu’elle signe l’abolition du je et du sujet.

Au terme de ce parcours, on peut souligner que Freud est parti du système de pare-excitation pour conjurer l’envahissement de la jouissance maternelle à la source de toute perte de limite corporelle.

Il poursuivra par une recherche du plaisir qui reste fidèle répétitivement aux premières expériences de plaisir. Mais cette contrainte de répétition voue le sujet à des retrouvailles avec les premières expériences de dissolution subjective dans la jouissance maternelle, face à laquelle l’enfant se détourne ou se replie sur lui- même, à une recherche du plaisir qui sera fidèle aux traces des premières expériences de plaisir.

Dans la construction de l’œuvre de Freud, la jouissance renverra toujours à cette dissolution de soi par l’envahissement de l’autre maternel, qu’on pourrait aussi bien désigner comme le grand Autre.

Cette jouissance maternelle, comme orgie de désubjectivation, Freud en parle ainsi dans une lettre à Lou Andreas-Salomé du 30 juillet 1915 (année où il écrit les Trois essais) :

« Je ressens rarement un tel besoin de synthèse. L’unité de ce monde m’apparaît comme allant de soi, ne méritant pas d’être mentionnée. Ce qui m’intéresse, c’est la séparation (die Scheidung) et l’organisation de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie originaire (Urbrei). » [22]

Or c’est cette bouillie originaire qui est à la source de tous les totalitarismes et de tous les fondamentalismes où l’on cherche à se perdre dans le groupe, par horreur de l’individuation, comme le décrit avec lucidité Edgar Morin, dans son Autocritique en 1958 :

« Finalement, sous la pression d’un désir de communier dans la lutte cosmique, de risquer l’épreuve de vie et de mort, je décidai que, jusque dans la régression barbare où elle avait puisé son énergie, l’URSS portait en elle l’espoir de l’humanité. » [23]

De 1895 à 1930, il y a une constante dans la démarche freudienne. Le sujet ne peut se construire que dans la séparation d’avec l’objet. Or le malaise de la culture vient du fait que le moi souhaite « être en indivis (non séparé) avec l’objet externe. » [24]

S’il est une éthique de la psychanalyse pour Freud, elle est de l’ordre de la séparation, comme finalité de la cure analytique. Il en fait la remarque à Eitingon, à propos de la fin d’une cure :

« J’ignore si l’on pourra encore obtenir quelque chose au cours de cette semaine. Les difficultés de la séparation  [25](Abschiedsschwierigkeiten) commencent déjà. » [26]

Ainsi sommes-nous confrontés avec Freud à l’alternative suivante : soumission ou séparation. Et cette éthique de la psychanalyse est conforme à la conception que se fait Freud du « malaise dans la culture ».


 

[1] Nous reviendrons plus loin sur le problème de traduction pour Geschlechtstrieb.

[2] Les lettres de Multatuli (pseudonyme de Edward Douwes Dekker, penseur anarchiste néerlandais de la fin du XIX) siècle) ont été publiées en 1906 par W. Spohr. On peut noter au passage que Freud, qu’on accuse souvent de conformisme bourgeois se réfère à un penseur anarchiste sur les questions de la sexualité !

[3] S. Freud, OCPF VIII, « Sur les éclaircissements sexuels apportés aux enfants », p. 149-151.

[4] L. Andreas-Salomé, lettre du 2 avril 1919, Correspondance avec Sigmund Freud, paris, Gallimard, 1970, p. 122.

[5] Ibid. p. 156

[6] Je renvoie le lecteur à ce sujet au témoignage d’Abram Kardiner (Mon analyse avec Freud (Belfond, 1978) et à celui de Hanns Sachs, Freud, mon maître et mon ami (Denoël, 1977)

[7] Freud écrit Nahrungseinfuhr (introduction de nourriture). Or, curieusement les deux éditions allemandes (Anf. et NB) corrigent par le terme plus usuel de Nahrungzufuhr (apport de nourriture), terme qui méconnaît cette dimension d’intrusion du sein ou de la nourriture, chez le nourrisson, et dans son enveloppe corporelle.

[8] Die Verständigung.

[9] Hilflosigkeit signifie absence d’aide, absence d’appui, ce que le mot « désaide » choisi dans la traduction ne rend pas vraiment. Cette absence d’appui, de racine, a une dimension métaphysique et existentielle. Dans une lettre du 2 novembre 1896, après la mort de son père, Freud écrit à Fliess : « La mort du vieux m’a beaucoup affecté. J’ai maintenant le sentiment d’être sans racines (entwurzeltes Gefühl) » [ Lettres à Wilhelm Fliess, Paris, Puf, 2015, p. 258]. Wurz signifie « racine » et Entwurz « déraciné ». C’est d’ailleurs ce qui va le pousser à entreprendre son auto-analyse.

[10] Ibid. p. 626 (les italiques sont de Freud)

[11] Ibid. p. 627

[12] S. Freud, Trois Essais sur la théorie sexuelle, 1987, Gallimard, p. 94.

[13] S. Freud, OCPF VI, Paris, Puf, 2006, p. 80.

[14] L’emploi de Geschlecht n’a rien à voir avec l’usage anglo-saxon du mot gender qui renvoie à la façon dont est vécu l’être homme ou l’être femme.

[15] S. Freud, Trois essais, op. cit., p. 165 ; OCPF, op. cit., p. 161.

[16] S. Freud, » Les théories sexuelles infantiles » (1908), OCPF, op. cit. p. 226-242.

[17] S. Freud, Trois essais, op. cit., p. 80.

[18] Ibid., p. 80.

[19] S. Freud, Gesammelte Werke, Gesamtregister, Frankfurt am Main, S. Fisher, 1968 (1100 pages)

[20] S. Freud, « L’homme aux rats », dans Cinq psychanalyses, Paris Puf, p. 207, trad. fr. de M. Bonaparte et R.M. Loewen

[21] S. Freud, « Remarques sur un cas de névrose de contrainte. Extrait de l’histoire de maladie » (1909d), OCPF IX, Paris, Puf, 1968, p. 145-146.

[22] Lou Andreas-Salomé : Correspondance avec Sigmund Freud, Gallimard, 1970, p. 43-44.

[23] Edgar Morin : Autocritique, Julliard, 1958, p. 38.

[24] S. Freud : Le malaise dans la culture, Ch.7, PUF, 1995, p.73.

[25] cf. Peter Gay in Freud, une vie, Paris, Fayard, p. 350. Il traduit Abschied par « la difficulté des adieux ( terme signifiant départ, séparation, congé, retraite, cérémonie des adieux).

[26] Lettre de S. Freud à M. Eitingon du 23 juin 1912 (ibid.).