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Norbert Bon / Hasard et nécessité

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Texte à retrouver dans les Billets d’actualité  sur le site de l’ALI

Sont parus récemment, à quelques mois d’intervalle, deux ouvrages d’astronomie. L’un de l’astrobiologiste Nathalie Cabrol, À l’aube de nouveaux horizons[1], l’autre de l’astrophysicien Jean-Pierre Bibring, Seuls dans l’univers[2]. Deux scientifiques qui se posent la question de savoir s’il existe d’autres formes de vie extraterrestre ou si, au contraire, nous sommes seuls dans l’univers.

« Une odyssée fantastique »

Nathalie Cabrol, directrice scientifique du SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence), travaille à la recherche d’exoplanètes où la vie serait possible et de signaux provenant d’extraterrestres. Quête passionnée dans ce qui lui semble « l’odyssée la plus extraordinaire jamais entreprise par l’humanité. » (N. C., p. 19) Elle espère beaucoup des missions d’exploration à venir de Vénus et de Mars, deux planètes qui ont pu se trouver, il y a quelques milliards d’années, dans des conditions climatiques proches de celles actuelles de la terre et qui auraient pu voir une forme de vie, aujourd’hui disparue, se développer. Elle s’appuie aussi sur les connaissances acquises dans les dernières décennies grâce aux différentes missions d’exploration de l’univers lointain permises par les télescopes spatiaux et les progrès technologiques dans le recueil et l’analyse des données. Lesquelles ont identifié au moins 3200 étoiles dans une toute petite région de notre galaxie et près de 5200 exoplanètes : « Une simple extrapolation des données de la mission Kepler sur le nombre d’exoplanètes existant uniquement dans notre galaxie suggère que des milliards de planètes de type terrestre pourraient être situées dans la zone habitable d’étoiles semblables au soleil. » Ajoutant à cela que « près de 200 types de molécules organiques complexes (les précurseurs de la vie) ont été détectés dans des nuages interstellaires proches du centre de notre galaxie » (N. C., p. 25), la chercheuse, analysant de façon très fine les conditions singulières de l’apparition de la vie sur terre, voit confortée, statistiquement, sa conviction qu’il y a nécessairement de la vie ailleurs : « … penser que nous sommes seuls dans l’univers est une absurdité statistique. » (N.C., 4ème de couverture). A la question : « La vie et la conscience sont-elles donc le résultat inévitable de l’ordonnancement de l’univers ou le fruit du hasard ? » (N. C., p. 315), si Nathalie Cabrol admet qu’il est trop tôt pour trancher, elle penche assurément du côté d’une « grammaire de la vie » opérant au niveau des atomes, des molécules inorganiques, puis organiques, puis de l’ADN, comme un agencement de lettres, à l’instar du langage humain. « Aussi, les probabilités suggèrent que de nombreux autres schémas analogues du processus vivant pourraient exister ailleurs, de la même façon que les synonymes fournissent différentes façons de transmettre la même information en grammaire. » (N. C., p. 316)

Elle n’en situe pas pour autant l’avenir de l’humanité dans la perspective de la conquête illusoire d’autres planètes : « Il serait tragique pour l’humanité d’axer ses ambitions spatiales sur l’idée d’échapper à une planète qu’elle a ravagée. » (N. C., p. 329). Plutôt que d’utiliser les connaissances que nous recueillons de l’exploration de l’espace à chercher comment transformer des environnements planétaires hostiles pour les rendre vivables, il s’agirait d’utiliser « l’ingéniosité qui cause si souvent notre perte » pour préserver « l’intégrité de la terre […], la biosphère, sans quoi, l’odyssée humaine s’arrête ici. » (N. C., p. 333)

Un concours de contingences

Jean-Pierre Bibring, astrophysicien à l’Institut d’astrophysique spatiale et professeur de physique à l’université Paris-Sud (Orsay), a notamment été l’un des responsables des opérations scientifiques qui ont permis à Philae de se poser sur la comète Tchourioumov-Guérassimenko en 2014. Appuyé, lui aussi, sur les découvertes récentes dans l’exploration de l’univers, il analyse l’évolution vers le vivant depuis le Big Bang : l’expansion de l’univers, la formation des systèmes planétaires, celle propre au système solaire, la formation des atomes, puis des molécules, des molécules organiques puis l’apparition de vésicules isolant un intérieur de l’extérieur et possédant la faculté de réplication à partir du couple ARN/ADN. Au sein de cette évolution, Jean-Pierre Bibring fait valoir, en interaction avec des lois génériques, déterministes, indéniables, la part de facteurs contextuels, contingents, d’autant plus importants que l’on est dans le champ d’interactions faibles (électromagnétisme et radioactivité). Mais pas que : ainsi la collision de Théia avec la terre qui a entrainé la formation de la lune, responsable de l’inclinaison de l’axe des pôles permettant la succession des saisons et l’habitabilité de la quasi-totalité de la planète, puis celle qui a entraîné la disparition des dinosaures et modifié le cours de l’évolution des espèces. Laquelle évolution, selon Darwin, par mutations accidentelles rencontrant ou non un contexte favorable, relève également largement du contingent : variations climatiques, éruptions volcaniques, tectonique des plaques, dérive des continents… Si bien que le paradigme autrefois largement partagé d’une évolution nécessaire selon une échelle de complexité croissante avec à son sommet homo sapiens, « satisfaisant tant le dogme de la pluralité des mondes que le principe anthropique » (J.P.B., figures 18 et 19) doit être remplacé par celui d’une évolution faite de nombreux chemins et bifurcations au gré des contingences rencontrées à chaque étape. « Il est étonnant que, alors que cela devient assez largement intégré quand il s’agit du système solaire, on persiste à penser que pour des exoplanètes, un petit nombre de leurs caractéristiques et de celles de l’étoile centrale suffirait à induire des propriétés telles que la stabilité d’étendues d’eau liquide, et “l’habitabilité” qui en résulterait… » (J.P.B., p. 128) D’où cette conclusion : « Ces principes, niant l’existence d’une flèche et affirmant l’existence à chaque étape d’une extrême variété de possibilités, feraient de l’évolution dont nous sommes héritiers l’une d’entre elles : aucun architecte, aucun dessin, aucune nécessité n’y aurait contribué autre que de sélection contingente. » (J.P.B., p. 224). Étant entendu que certaines de ces contingences peuvent relever de la rencontre aléatoire de trajectoires indépendantes déterminées. (J.P.B., p. 228) La terre constituerait ainsi le seul ilot cosmique où la vie existerait. Au-delà, c’est même la pertinence de la distinction vivant/inerte qui est questionnée par l’auteur : « L’inerte aussi opère par codes et contingences. » (J.P.B., p. 177)

La cure, un coup de dé ?

Ce qui m’a paru remarquable dans la sortie de ces deux ouvrages, c’est comment ces deux chercheurs, parfaitement informés et nullement réducteurs dans cette dialectique du hasard et de la nécessité, font néanmoins résolument valoir leur inclination subjective, elle pour la nécessité, lui pour la contingence. Hasard et nécessité est le titre d’un livre, paru en 1970[3], de Jacques Monod, prix Nobel de médecine en 1965, faisant valoir l’objectivité de la méthode scientifique et le fait que la vie et l’évolution sont dépourvues de toute finalité. Le corécipiendaire du Nobel, le biologiste François Jacob publiait de son côté, en 1970, La logique du vivant, une histoire de l’hérédité[4], où il soutient que la question n’est plus d’interroger la vie mais « d’analyser des systèmes vivants, leurs structures, leur fonction, leur histoire. » (F. J., p. 320) Ouvrage salué, à sa parution, comme remarquable par Michel Foucault. François Jacob publiera ensuite, en 1981, Le jeu des possibles, essai sur la diversité du vivant[5] où il souligne cette part de la contingence.

Mon propos n’est évidemment pas de trancher dans cette question où l’on relèvera avec intérêt, à l’heure de l’envahissement des médias par la question du genre, qu’une femme peut se situer psychiquement du côté du nécessaire et du possible, et un homme du côté de la contingence et de l’impossible. Sans transition anatomique… Si je rappelle ces débats autour du hasard et de la nécessité, c’est qu’ils concernent tout autant la psychanalyse que la biologie. Dès 1900, dans L’interprétation des rêves[6], Freud amène la notion de déterminisme psychique, à propos des associations d’idées, où la règle fondamentale trouve son principe. Puis, plus généralement dans le fonctionnement de la vie psychique où il lui apparait « encore plus grand que nous le pensions. »[7]et ultérieurement avec la formulation de la contrainte de répétition. Il n’en néglige pas pour autant la part de la contingence. Il souligne, en effet, que si l’on peut, par l’analyse, retrouver les déterminants ayant pu conduire à tel ou tel symptôme, on ne peut à l’inverse pas prédire les effets à venir de ces mêmes déterminants. Ainsi, à propos de « la jeune homosexuelle », s’il juge satisfaisante l’idée que l’analyse permet de se faire des facteurs qui ont pu la conduire à ce choix d’objet, il relativise les enseignements que l’on peut en tirer : « À supposer que même les facteurs étiologiques qui sont déterminants pour donner tel résultat nous soient entièrement connus, nous ne les connaissons pourtant que selon leur particularité qualitative et non pas selon leur force relative. […] Mais nous ne savons jamais d’avance lesquels de ces facteurs déterminants se montreront les plus faibles ou les plus forts. […] De la sorte la causalité dans la direction de l’analyse peut chaque fois être sûrement connue, alors que sa prédiction dans la direction de la synthèse est impossible. »[8]Et l’on sait la part qu’a pu prendre dans le virage homosexuel de la jeune Margarethe Csonka le fait qu’alors qu’elle s’occupe de façon toute maternelle de l’enfant des voisins, son père fait à sa mère l’enfant que, fantasmatiquement, elle attend de lui. L’histoire de nos analysants montre tout autant la part qu’ont pu prendre dans leur parcours les rencontres bonnes ou mauvaises. C’est aussi ce qui apparait dans la fonction, mal nommée, de la résilience[9]  popularisée par Boris Cyrulnik[10]: la place prise, dans les cas qu’il rapporte, par une bonne rencontre ayant modifié positivement leur trajectoire de vie. Et n’est-ce pas sur cette possibilité que parie le psychanalyste en se proposant comme une bonne rencontre susceptible de modifier sensiblement la destinée prescrite à l’analysant par la conjoncture signifiante à laquelle il est aliéné ? Étant entendu que, grâce au travail de sa propre analyse, le psychanalyste serait à même de ne pas se prêter à la répétition à quoi il est, inévitablement, appelé par l’analysant…[11]

 

[1] Cabrol N., 2023, À l’aube de nouveaux horizons, Seuil.

[2] Bibring J. P., 2022, Seuls dans l’univers. De la diversité des mondes à l’unicité de la vie, Odile Jacob.

[3] Monod J., 1970, Hasard et nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil.

[4] Jacob F., 1970, La logique du vivant, une histoire de l’hérédité, Gallimard.

[5] Jacob F., 1979, Le jeu des possibles. Essai sur la diversité du vivant, Fayard.

[6] Freud S., 1900, L’interprétation des rêves, PUF, 1967.

[7] Freud S., 1901, Psychopathologie de la vie quotidienne, pbp Payot, 1990, p. 276.

[8] Freud S., 1920, « Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose ou perversion, Paris, PUF, 1997, p. 266.

[9] Mécanisme mal nommé car, à la différence des métaux où il désigne la capacité à retrouver sa forme après avoir subi une déformation, il s’agit avec l’humain de transformer son rapport à l’évènement traumatique, et non pas de retrouver une forme initiale.

[10] Cyrulnik B., 1983, Mémoire de singe et parole d’homme, Hachette.

[11] Freud S., 1914, « Remémoration, répétition et élaboration », La technique psychanalytique, PUF, 1953. Non seulement l’analysant répète dans le transfert mais, précise Freud, « Et surtout il commence sa cure par une répétition de cet ordre. » (P. 109).