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Cécile Daumas / On ne se réveille pas trans du jour au lendemain

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Texte publié dans Libération le 4 janvier 2023.
Voir également sur la 5, C l’hebdo, du 25/05/2019 la video youtube
Image : Océan à Paris le 3 juin 2021. (Marie Rouge)

Comment vit-on la transidentité ? Comment s’intègrent les personnes transgenres dans la société ? A l’occasion d’un débat, lundi 9 janvier au Mucem, rencontre avec le réalisateur et acteur Océan.

Est-il «facile» de troquer son identité d’homme ou de femme pour celle d’en face ? On parle beaucoup de fluidité de genre et de transidentités mais la réalité des parcours est bien plus complexe et violente à vivre qu’un simple changement de vestiaire. Pour sa deuxième édition des «Procès du siècle» autour des questions féministes, le Mucem organise le 9 janvier à Marseille un débat autour des transitions de genre. La société suit-elle vraiment ?

Les transitions de genre suscitent de vives oppositions de la part de certains psys ou de la droite conservatrice. Comment participer à ce débat ?

J’accepte de dialoguer dans un contexte safe et bienveillant, je refuse de participer à des débats avec des gens violents. Structurés en Angleterre et aux Etats-Unis depuis plusieurs années, les mouvements réactionnaires et terf[1] sont de plus en plus organisés en France. Par exemple, la militante Dora Moutot a été reçue l’année dernière par la présidente des députés Renaissance Aurore Bergé. Pour contrer cette vague réactionnaire, deux stratégies sont possibles : occuper le terrain et répondre ou bien mettre en place des espaces protégés. Je préfère construire ces lieux de pensée où développer une intelligence par rapport à la question du genre. Cela ne m’intéresse pas de discuter à l’infini du rapport entre sexe et genre, de la pseudo-féminité ou masculinité. Cela ne m’intéresse pas non plus d’être en défense. Apparemment j’existe, je n’ai pas envie de débattre de la légitimité de mon existence. Ces discussions nous ralentissent.

Elles vous ralentissent ?

Si on débat sans fin de la légitimité des personnes trans, on n’aborde pas les questions essentielles comme notre accès aux soins ou comment une société doit s’organiser pour mieux nous accueillir. Pour le débat au Mucem, j’ai participé à la préparation de la conférence, c’est important de mener ce travail pédagogique qui consiste à démonter les préjugés. C’est aussi mon travail en tant que comédien et réalisateur. Il n’y a pas qu’une façon d’être trans, nous n’avons pas tous.tes le même vécu, la même histoire. Farrah Youssef, qui participe également au débat du Mucem, n’a pas du tout la même trajectoire que la mienne par exemple. Femme trans, marocaine, elle doit faire face à des problèmes de transmisogynie, de racisme et de papiers que je ne subirai jamais. La tolérance dans l’espace public est globalement plus grande envers les hommes trans, tout simplement parce qu’on ne nous détecte potentiellement plus en tant que personnes trans après quelques mois sous testostérone. Mais les galères médicales ou administratives sont notre lot à tous.tes. Par ailleurs, chacun·e a une histoire singulière avec son genre. C’est quoi être un homme, être une femme ? Cette question s’adresse aussi au public ! Je préfère ce questionnement réciproque qu’un débat où tout le monde se hurle dessus.

La société est-elle plus tolérante ?

Notre visibilité est plus grande qu’il y a quelques années mais elle n’est pas forcément choisie, quand par exemple, elle est mise en avant par le mouvement terf. Plus de personnalités trans sont visibles mais sur le fond, la souffrance est toujours là, et le nombre de suicides n’a pas diminué. Quand on voit les difficultés des parcours, la violence de la société, ce n’est ni simple ni «cool» d’être trans. Ce n’est ni un effet de mode, ni une « épidémie »[2], comme l’affirme l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco. On ne se réveille pas trans du jour au lendemain, on y réfléchit durant des années. Aujourd’hui, il y a plus de liberté, plus d’informations par internet. Les personnes ont plus accès aux infos, mais cela ne veut pas dire qu’il y a plus de trans. Il faut sortir du fantasme qu’il y en aurait partout. Avant cette nouvelle visibilité, iels existaient mais iels étaient invisibles : au placard, dans des milieux très marginaux ou… dans un cercueil.

Personnellement, quelle est votre situation ?

Je ne pense pas que le privilège masculin concerne les hommes trans. Généralement, les hommes ne me regardent pas comme un mec cis, mais comme quelque chose de chelou ! Quand j’étais lesbienne, j’ai subi des discriminations mais c’est bien plus violent aujourd’hui. J’ai beau être privilégié à tous niveaux, j’ai toujours une angoisse quand je vais chez le médecin. Il n’y a pas assez de psy, d’endocrinologue ou de médecins généralistes formés pour la prise en charge de la transidentité. Je suis suivi par une endocrinologue old school, je dois attendre six mois pour obtenir un rendez-vous, j’aimerais changer de médecin mais je ne sais pas vers qui aller. Et professionnellement, dans mon domaine, la visibilité est assez réduite : vous voyez beaucoup d’acteur·ices trans au cinéma ?

De nombreuses peurs circulent sur les enfants trans, alimentées par de fausses informations…

Les opérations sont interdites pour les mineurs. Les bloqueurs de puberté éventuellement donnés à l’adolescence n’ont aucun effet irréversible. Ils retardent seulement la puberté. Cela donne un temps de réflexion. A 18 ans, un jeune adulte peut reprendre sa puberté. Mais les détransitions sont extrêmement rares, de l’ordre de 1 %. Généralement, les enfants de 10-12 ans qui souhaitent changer d’identité de genre, savent déjà qu’ils sont trans. Il faut savoir les écouter, être capables de les entendre et mettre en place un espace bienveillant et sécurisant pour les accompagner.

[1] Ce terme désigne les féministes qui excluent les trans de leur combat pour des raisons essentialistes.

[2] Elisabeth Roudinesco précise qu’elle parlait des enfants et des adolescents. Elle pense qu’une réglementation est nécessaire pour les enfants de moins de 15 ans.