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Jean-Pierre Winter / Quelle transmission pour la psychanalyse ?

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Image  : José Perez

Texte paru dans le séminaire de l’AEFL 2003 – 2004 :  LE PHÉNOMÈNE LACANIEN. QUELLE TRANSMISSION POUR LA PSYCHANALYSE AUJOURD’HUI ? UNE LECTURE DU SÉMINAIRE XXII : « RSI »

Je vais essayer de vous parler de la transmission de la psychanalyse, sur un mode qui je l’espère serait moins théorique, ou désaffecté, qu’il ne l’est d’habitude. Et donc pour cela j’ai préféré, j’ai choisi de vous parler, d’une certaine façon de comment la psychanalyse m’a été transmise à moi. Quitte à ce que ça soit ensuite entendu comme un premier pas vers une théorisation, mais la théorisation ça pose un problème que Lacan soulève déjà dans le Séminaire « Encore », dès le début, quand il dit qu’un écrit — et quand il y a théorisation il y a écrit — qu’un écrit n’est pas à comprendre, il est à déchiffrer. Et ça c’est quelque chose que beaucoup de gens ont retenu, mais on oublie la suite de son propos, parce qu’il parle là très précisément de l’écrit psychanalytique. Puisqu’il fait référence justement à son œuvre, en disant « ce n’est pas grave que vous ne me compreniez pas, vous comprendrez plus tard ». Il fait allusion aussi à ceci qui me paraît très important, et qui est sûrement une source de dessèchement dans la transmission de la psychanalyse depuis un certain nombre d’années, il fait allusion au fait qu’il n’y a aucune preuve, mais vraiment aucune preuve que ce qu’on écrit, de la psychanalyse, ait le moindre rapport, quelle que soit la théorie, ait le moindre rapport avec la pratique qu’on.

C’est-à-dire que d’un côté il y a la pratique analytique, le fait d’écouter des gens, de répondre par le silence ou par une interprétation, et puis ensuite il y a le compte-rendu théorisé qu’on en fait, et jusqu’à preuve du contraire, c’est le cas de le dire, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas le moindre indice que ce qu’on en écrit est en lien, ne serait-ce qu’en lien logique, avec ce qu’on fait. Ça apporte un certain nombre de conséquences, et notamment celle-ci, c’est que se posera forcément à celui qui fait le choix d’une théorie plutôt qu’une autre, la question de savoir en quoi cette théorie-là lui rend plus ou moins service, par rapport à la pratique qu’il a. Plus ou moins service ça veut dire aussi en quoi elle sert plus ou moins ses résistances, à l’analyste, et ses résistances à écouter l’inconscient de celui qui vient lui parler. Ou l’inconscient tel qu’il se manifeste chez celui qui vient lui parler. Donc c’est un point, je crois, tout à fait important, parce que d’une certaine manière, ça met un certain nombre de théories analytiques sur le même plan, les raisons pour lesquelles on les choisit ne sont pas nécessairement – puisqu’on en choisit une plutôt qu’une autre, lacanienne, freudienne dite orthodoxe, kleinienne, etc. – les raisons pour lesquelles on s’insère dans une théorie plutôt qu’une autre ne sont pas toujours des raisons d’ordre conceptuel, mais peuvent être des raisons d’ordre circonstanciel, voire même des raisons d’ordre affectif, ou tout simplement signifiantes. De toute façon avec les concepts, dans l’analyse, on est toujours dans un espace dont on ne sait jamais à priori s’il s’agit d’un espace conceptuel ou s’il s’agit d’un espace signifiant. On est toujours à la limite entre les deux.

Je vous en donne un exemple, simple : au moment de la dissolution de l’École, freudienne, donc l’École de Lacan, se posait, et c’est l’une des choses qui ont été avancées pour justifier la dissolution de l’École, se posait la question de la passe. La passe, pour ceux qui ne le savent pas, d’un mot c’était le protocole que Lacan avait imaginé pour essayer de savoir ce qui pouvait bien se passer dans la tronche de quelqu’un qui décidait de devenir psychanalyste, étant donné que puisqu’il était passé par l’expérience du divan, il savait quel était le destin de son psychanalyste dans son psychisme, dans le lien qu’il avait avec lui, et donc l’énigme, le paradoxe, c’était que sachant ce que l’analysant fait de son analyste en fin de parcours, comment il peut venir dans la tête de quelqu’un l’idée de devenir lui-même psychanalyste, et donc de subir le même sort, le sort qui est d’être jeté. Abandonné, oublié, laissé tomber. Comme une vieille chaussette, comme un objet a.

Donc il montait tout un truc pour essayer d’avoir une version… comment dire, une version plus objective que celle qu’on peut en avoir dans l’analyse, de ce qui se passe à ce moment-là, sous le nom de passe, étant donné que, c’est un fait, avéré, pour tous les praticiens, dans la cure elle-même, dans la cure de quelqu’un qui devient psychanalyste, il est vrai qu’on n’apprend pas grand- chose sur ce qui fait que quelqu’un devient psychanalyste. Avec le recul on peut dire aujourd’hui avec une quasi-certitude que dans l’expérience de la passe, on n’en apprend pas plus. C’est-à-dire qu’on ne sait toujours rien. Mustapha Safouan me faisait la confidence une fois que les seuls passants pour lesquels il avait l’intuition que quelque chose de la psychanalyse s’était transmis, c’était ceux qui dans le processus de la passe faisaient l’aveu qu’ils ne savaient pas pourquoi ils étaient devenus psychanalystes. Alors que ce qu’on leur demandait, c’était de rendre compte de pourquoi ils l’étaient devenus. Donc tous ceux qui, croyant bien faire, avaient trouvé dans la cure que c’était pour telle et telle raison, étaient black-boulés de toute façon au départ.

Donc le processus consistait à choisir deux passants, qu’on appelait des passeurs, c’est-à-dire deux personnes qui étaient à peu près au même point du parcours analytique, c’est-à-dire sur la voie de devenir psychanalystes, de leur transmettre séparément ce qu’on avait appris de sa propre cure, ce qui veut dire que le témoignage sur sa propre cure est quand même quelque chose à quoi Lacan accordait une certaine valeur, et ensuite ces deux passeurs se chargeaient devant un jury de retransmettre, chacun à leur façon, et comme ils le souhaitaient, comme ils l’entendaient, de retransmettre ce qu’ils avaient entendu. Ensuite le jury se prononçait sur le point de savoir si oui ou non ils avaient entendu là quelque chose qui pouvait ressembler à de la graine d’analyste, ou si c’était une imposture, ou en tout cas quelque chose de prématuré.

Donc comme je vous l’ai dit, de toute façon, même avec ce processus extrêmement sophistiqué, en partie inspiré par des institutions religieuses d’ailleurs, de type dominicaines, même avec ce processus — des institutions religieuses qui se chargeaient de savoir si oui ou non c’était vrai que la personne qui postulait avait reçu la grâce ou pas, parce que c’est un problème, dans les institutions, notamment catholiques, quand quelqu’un dit qu’il a reçu la grâce, est-ce qu’il sait de quoi il parle, est-ce qu’il dit vrai, ou est-ce qu’il baratine ? – donc on mettait en place des protocoles qui permettaient d’évaluer ça.

Donc la passe c’était un peu quelque chose de cet ordre-là. Finalement on n’a rien appris. Et Lacan a fait le constat très tôt, en disant que la passe est un échec. Ce dont il faut bien reconnaître que la plupart des Associations analytiques issues de l’École freudienne n’ont pas fait grand cas. On a beau leur seriner que Lacan dit que c’est un échec, ils font comme s’il n’avait pas dit ça, j’ai même entendu des analystes dire qu’il était de mauvaise humeur le jour où il a dit ça. C’est un échec incontestable, et tout ce qui s’est produit sous l’égide de la passe depuis ne fait que renforcer la conviction que je peux avoir, qu’effectivement c’est un échec. C’est-à-dire : on n’en apprend rien. Donc à quoi ça sert ? Sûrement à renforcer des pouvoirs locaux de petits potentats dans des associations, mais pas à en apprendre plus long sur qu’est-ce qui fait qu’on devient psychanalyste.

Alors le problème probablement, enfin l’un des problèmes, c’est que, d’une certaine façon, pendant les années où Lacan a produit l’essentiel de son enseignement, à part dans le cadre très précis de la passe, on n’a pas eu de témoignage sur ce que c’était que la pratique de Lacan. On a entendu des hurlements contre les séances courtes, on a entendu des hurlements contre la ponctuation, mais le témoignage direct sur la pratique de Lacan, on n’en a guère eu, et il me semble que ça fait défaut.

Parce que si on n’a pas ce matériel, pour évaluer de quoi il s’agissait, et surtout pour commencer à élaborer, théoriser, ce que c’était que cette pratique, la théorie lacanienne ne devient qu’une pure succession de mots d’ordre, ou de mots de reconnaissance, ou d’affiliations. Il n’y a que la pratique, le témoignage de la pratique, soumis à la critique des uns et des autres, qui permettra de se faire une opinion, et, au-delà de l’opinion, de forger, de corriger, ou d’améliorer la théorie dont on se sert.

C’est en ce sens que je vais essayer de vous dire deux ou trois choses de cette pratique, non sans ponctuer cette introduction en vous disant que mon rêve ce serait qu’un jour un analyste fasse le compte-rendu d’une cure, de l’un de ses patients, un peu sur le mode de ce que Freud a fait dans les Cinq Psychanalyses, et que soit publié dans le même temps par le patient lui-même, le récit de sa propre cure. La même. Et qu’on puisse comparer. La théorie, que l’analyste a du travail qu’il a fait, et le témoignage qu’il peut avoir du travail qu’il a fait avec ce que le patient en disait et en comprenait au moment même où il le vivait. C’est un double témoignage qui aurait certainement beaucoup à nous apprendre. Évidemment c’est un rêve. Mais je vois difficilement comment on pourrait articuler la théorie à la pratique autrement qu’en en passant par ce rêve.

Alors moi j’ai eu la chance de faire mon analyse avec Lacan, de bien connaître Françoise Dolto et de travailler avec elle à différentes choses, et c’est une chance que les plus jeunes d’entre vous ici n’auront plus, mais il faut dans l’existence se donner les moyens de repérer qui dans son époque, dans son actualité, est quelqu’un d’intéressant. Avant même que tout le monde ne s’en soit aperçu, évidemment. Et puis d’y aller, quand on en a le courage.

Alors là il ne s’agissait pas de courage, il s’agissait de signifiants, justement, et de mise en acte de ces signifiants, dans la demande d’analyse, et je vais essayer de vous en parler dans quelques instants.

Depuis la mort de Lacan, depuis maintenant presque vingt-cinq ans, on a rapporté de la pratique de Lacan un certain nombre de choses, ce qu’on a appelé les bons mots de Jacques Lacan, il y a même un psychanalyste qui s’est chargé d’en publier un catalogue. Les bons mots que Jacques Lacan faisait en public, mais aussi ceux qu’il lui arrivait de faire pendant les cures. Ce catalogue s’appelle, je crois, « Les 300 bons mots de Lacan ». Et ce qui m’a frappé dans ce genre de livre ou dans ce genre de catalogue, cette espèce de rumeur, autour des bons mots de Lacan, c’est le fait qu’ils sont présentés comme décontextualisés, d’une part, et que d’autre part ils sont retransmis comme s’ils se suffisaient à eux-mêmes, et donc indépendants du transfert qui les porte, ou qui les crée, et surtout des éventuels effets, et c’est ça le plus important, que ces « bons mots » avaient pu avoir dans la cure, et qui faisait qu’ils n’étaient justement pas simplement des bons mots, mais éventuellement des interprétations.

Or Freud nous a appris, et Lacan lui-même d’ailleurs, il l’a répété bien souvent, que la justesse d’une interprétation, l’efficacité d’une interprétation, efficacité au sens de son efficace, au sens où elle produit des effets, se vérifie non pas à la brillance de l’interprétation, ni même à l’assentiment ou à la dénégation du patient, mais au fait qu’elle apporte un sens nouveau, ou en tout cas un matériel inédit jusque-là dans la cure, qui témoigne des effets de subjectivation de sa propre histoire, que cette interprétation a eus pour le patient.

Or quand on extrait du contexte un bon mot de Jacques Lacan, en disant : et bien voilà son patient lui a dit ça, il lui a rétorqué que… et puis on s’en tient là, on est dans le registre du bon mot de chansonnier, ou du bon mot d’humoriste, et rien ne témoigne jusque-là qu’il s’agisse effectivement d’une interprétation d’analyste. Parce que ça peut être drôle et faire flop. Sur le plan de la production d’un sens nouveau, ou sur le plan de la production d’un matériel inédit jusque-là.

Le matériel inédit, ça n’est pas que tout à coup ça fasse surgir je ne sais quel souvenir d’enfance auquel le patient n’avait pas pensé, c’est le fait qu’il va pouvoir dire ou se dire quelque chose que probablement il savait déjà très très bien, même consciemment, mais que jusqu’à cette interprétation, il n’avait pas pu s’autoriser à dire. C’est ça, le matériel nouveau. Comme disait Lacan, l’inconscient, ce n’est pas de ne pas se souvenir, c’est ne pas savoir ce qu’on sait. Et donc, en général, l’interprétation n’a pas d’autre effet que de permettre une ouverture de la parole, dans les lieux où elle est complètement confisquée. Fermée. Et c’est cette deuxième partie-là, cette partie des effets d’ouverture que peuvent avoir les éventuels bons mots de Jacques Lacan, c’est ça qui nous manque le plus souvent dès lors que l’on parle de transmission à partir de l’expérience.

D’ailleurs, la question elle-même, on en parlait tout à l’heure avec Élisabeth, la question elle-même c’est, par exemple, le maniement de la langue, et la question de l’équivoque. Ce qui se transmet dans le grand public, le grand public c’est vous, c’est-à-dire dans les Fac, dans les associations analytiques etc. ce qui s’en transmet, c’est que l’équivoque, ça serait simplement de renvoyer au patient que le mot qu’il vient d’employer a deux, trois, quatre, voire plus, de sens. Et donc d’épingler le mot, en le sortant de son contexte, justement, et de le renvoyer au patient, en lui disant, ou en lui faisant entendre avec plus ou moins de finesse que là, il ne s’en rend pas compte, mais que le mot qu’il a employé peut s’entendre autrement. Et l’exemple qu’Élisabeth me donnait, c’était, tel patient dit qu’il est presbyte, et son analyste fait entendre qu’il y a là un jeu de mot très sexualisé.

Ce n’est pas ça l’équivoque lacanienne. En dix ans d’analyse chez Lacan, Lacan ne m’a jamais fait un seul jeu de mots. Jamais. Il n’a jamais épinglé un seul des mots que je disais en le sortant de son contexte, pour me faire entendre que ça résonnait autrement. Il ne l’a jamais fait comme ça. C’est-à-dire aussi bêtement. Mais il a pu lui arriver de le faire comme par exemple le fait l’analyste, très probablemnt lacanien, de ce film qui est en ce moment sur les écrans, qui s’appelle « Confidences trop intimes », avec Luchini, où, quand Luchini va voir l’analyste de sa « patiente », pour essayer d’obtenir son adresse, il lui dit « j’aimerais bien savoir où il habite », et l’analyste lui répond : « mais tout le monde, aimerait le savoir ». Ça c’est la pratique de l’équivoque. C’est répondre, c’est s’adresser, c’est ce que Lacan appelle dans le Séminaire XI, s’adresser à la belle derrière les volets. S’adresser à l’inconscient, en ayant l’air de continuer de s’adresser à la conscience. Et pour ça jouer dans un espace intermédiaire entre celui que se partagent les neurologues, et celui que se partagent les philosophes.

C’est-à-dire entre le cerveau et la conscience. Dans un lieu qui s’appelle… qu’on peut appeler de différents noms… mais qu’on peut appeler tout simplement la vie psychique. Ou l’espace psychique. Qui est un espace dans lequel travaille le psychanalyste, et c’est bien pour ça que si on parle avec des neurologues, ou avec des philosophes, on ne peut pas se comprendre, étant donné qu’on ne travaille pas dans le même espace. On travaille dans un entre-deux. Entre le neurologique, dont on tient compte, dont on tient compte de l’existence en tout cas, et la concience, dont on tient compte aussi. Et c’est dans cet entre-deux qu’on travaille, et il s’agit, dans nos réponses à nos patients, de rendre compte de cet entre-deux. C’est-à-dire de rendre compte du fait qu’on parle dans cet entre-deux. Et ne croyez pas que l’affaire est gagnée, parce que l’idée d’une vie psychique, qui est quand même la plus belle invention, et l’invention même de la psychanalyse, la psychanalyse c’est d’avoir inventé un espace, qui témoigne, qu’il y a une vie psychique… Bien sûr il y a des tas de gens qui avaient fait ça avant, les poètes, les artistes etc. mais ils ne l’avaient pas systématisé. C’est-à-dire que ce qu’ils avaient éventuellement aperçu, c’est qu’il y a des moments psychiques, dans la vie, mais d’une manière générale… d’ailleurs il suffit encore aujourd’hui de parler avec certains écrivains qui dans leurs œuvres témoignent de la connaissance qu’il y a une vie psychique, pour s’apercevoir que dans leur vie, ils n’en ont pas la moindre idée. On peut parler avec des écrivains qui sont d’extraordinaires partisans de la vie neurologique de l’homme, alors que leur œuvre parle de tout à fait autre chose. Donc cette vie psychique, qui est à mon sens la grande découverte freudienne, et la grande redécouverte lacanienne, cette vie psychique, pour s’y insérer, pour entrer en contact, en communication avec elle, on ne peut le faire, à la différence de ce qui se fait justement dans la neurologie, ou dans la philosophie, on ne peut le faire qu’avec tact. On ne peut le faire que dans la dimension de l’équivoque. Parce que la vie psychique, elle est tellement… fragile, elle est tellement délicate, que celui qui voudrait y entrer comme un éléphant dans un magasin de porcelaine la détruirait au moment même où il prétendrait la construire. Il ne s’agit donc pas de jouer à l’almanach Vermot avec chaque parole émise par son patient, mais lui permettre, comme dans l’exemple du film, je prends mon bien là où je le trouve, pas besoin d’aller chercher ça dans des expériences totalement inédites, il s’agit d’avoir suffisamment le sens de la phrase, pour… et bien tout simplement ne pas confondre le signifiant avec le mot.

Un signifiant ça peut être une phrase. Et transmettre l’équivoque du signifiant, ça peut être transmettre l’équivoque de toute une phrase, voire même éventuellement de tout un paragraphe, pour peu que ce paragraphe soit ce qui revienne de façon itérative dans le discours du patient.

Alors ceci étant, c’est extrêmement difficile de témoigner — évidemment on est à la plus mauvaise place — de témoigner de ce que c’est que l’expérience analytique côté patient, parce que, d’abord ça tient à la pudeur, dès lors qu’on s’intéresse à la vie psychique, on s’intéresse à la pudeur, on peut avoir peur, aussi éventuellement craindre de s’hystériser en public, c’est-à-dire de faire de sa propre expérience un spectacle, ou aussi il peut y avoir une espèce d’attitude que je dirai convenue, qui a été la nôtre pendant des années, du temps de la défunte École freudienne, et qui pourrait s’énoncer de la façon suivante : on ne parle pas de soi, puisqu’il est entendu que tout ce qu’on peut en dire sera de l’ordre de la bêtise. Ou en tout cas, à côté. On ne peut pas répondre de ce qui a été les effets de la cure. Les effets qu’elle a pu avoir sur notre vie, en dehors évidemment de l’expérience très particulière et orientée qui était celle de la passe, mais dont je viens de vous dire qu’à mon sens elle n’a pas été particulièrement probante.

Alors je voudrais essayer néanmoins, malgré tout ce que je viens de vous dire, de témoigner d’un point ou deux, pour n’être pas simplement critique, dans ce que vous apporte ce matin, et dire comment les choses se sont présentées à moi. Comment ça s’est passé. Évidemment je ne pourrai pas vous rendre compte de tous les développements, pour les raisons que je viens d’invoquer, mais au moins sur un ou deux points, je vais essayer de vous faire sentir, de vous rendre transmissible, quelque chose que je considère comme avoir été une particularité, un trait particulier de la pratique de Lacan.

Ce trait c’est sa capacité, à attendre, que ce qui est de l’ordre du signifiant, surgisse pour le patient, dans le réel. Je dirais que c’est un des traits particuliers de sa pratique, c’est cette extraordinaire patience, qu’il avait, pour attendre que quelque chose qui avait déjà été repéré dans les entretiens préliminaires, je vais vous en donner un exemple tout à l’heure, revienne dans le réel, au sens où, comme il le dit à différents endroits, au sens où il n’est pas de cas où le sujet ne soit pas amené à rencontrer dans sa réalité, de tous les jours, quelque chose qui soit soutenu par le symbolique, et donc par le signifiant.

Il s’agit juste d’attendre, à un moment donné, il va y avoir un croisement, entre l’ordre signifiant, et le réel que rencontre le sujet. À ce moment, c’est là qu’il faudrait être réveillé, et qu’il faudra, d’une certaine manière, ramasser la mise. Et l’équivoque sera d’autant plus sensible qu’elle mettra en jeu la question de savoir si ce qui s’est produit comme événement doit être entendu du côté du symbolique, ou du côté du réel. C’est l’ordre d’indétermination qui fait qu’on ne sait pas s’il s’agit du réel ou du symbolique, qui fait qu’à ce moment-là les choses deviennent interprétables. C’est ce que Freud disait à sa manière en disant qu’il n’est pas question, je dis bien à sa manière, mais si vous y réflechissez cinq minutes avec moi, vous allez voir que Freud disait exactement la même chose, quand il disait qu’il n’est pas question de faire une interprétation à un patient avant que le transfert se soit cristallisé. Et que pour ça il fallait attendre longtemps.

Or je vois bien, moi, j’entends bien, dans les contrôles notamment, que les analystes, notamment les jeunes analystes, ont envie d’interpréter tout de suite. Alors qu’une interprétation, si elle peut produire des effets, c’est parce que l’imaginaire, et le symbolique, qui est en jeu dans le transfert, va à un moment donné, venir à la rencontre du réel du patient. Mais ça ne se produit pas du jour au lendemain, il s’agit d’attendre que ça se produise. C’est-à-dire que se produise l’événement dont le patient va se demander s’il est dû au hasard, ou s’il est dû à sa volonté, ou s’il est dû à son désir inconscient, et ne le sachant pas, c’est par l’interprétation que cette question lui sera renvoyée.

Ceci étant… au moment de la demande d’analyse, quelque chose de cela est déjà à l’épreuve, dans la mesure où la demande d’analyse, si elle est soutenue par un désir d’être en analyse, et pas simplement par une demande, est déjà un événement qui met en jeu le croisement du réel, c’est-à-dire c’est un acte, de demander une analyse, et c’est un acte qui ne survient pas n’importe comment, ni à n’importe quel temps, ni dans n’importe quelle formule, à destination de l’analyste. La manière dont ça se joue, c’est-à-dire pourquoi tel jour, pourquoi tel moment dans la vie, pourquoi dans ces mots-là, tout cela témoigne, à ce moment, que quelque chose d’un acte est en train de se produire, donc une certaine ouverture de l’inconscient, qui va se refermer très vite, rassurez-vous, mais au moins un acte est produit là, et ce qui va être mis en jeu dans ce qu’on appelle les entretiens préliminaires, c’est la capacité, et de l’analyste, et du patient, à modifier le rapport que le sujet a à sa parole à ce moment-là, modification qui va s’entendre dans la capacité de l’analyste à faire résonner quelque chose de la spécificité du moment d’acte/demande d’analyse, et de l’analysant à entendre que justement là où il croyait qu’il n’y avait que du hasard, il se pourrait bien qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’une implication subjective.

Cette capacité d’attente est donc ce qui faisait qu’il ne se précipitait pas sur l’interprétation. Je me souviens un jour en contrôle, parce que j’étais en contrôle aussi avec lui, au bout d’un certain nombre d’années, je voulais parler d’un patient, j’ai commencé en lui disant « je ne comprends rien à ce qu’il me raconte ». Et il arrête le contrôle en me disant : « il a bien de la chance ».

Donc il attendait que les choses fassent retour, pendant la durée de la cure, dans le réel, et, ce qui m’a le plus stupéfié, c’est que, évidemment, ça se produisait. Ce retour dans le réel avait lieu. Mais quand je dis retour dans le réel, ce n’est pas forcément un réel dont j’aurais pu penser que moi je l’avais agencé. Il s’agit non pas de la réalité psychique, dans ce que je suis en train de vous dire, mais d’un réel pur. C’est-à-dire quelque chose qui peut venir tout à fait de l’extérieur, à mon insu.

Il aurait eu de nombreuses occasions de pointer l’équivoque de telle ou telle chose, ou telle phrase que je pouvais dire, d’ailleurs, en général, il se contentait de ponctuer, c’est-à-dire de couper, à cet endroit-là, et ça résonnait ou ça ne résonnait pas, mais seule la scansion pouvait éventuellement faire résonner ce que j’étais en train de raconter. Quand il est intervenu en disant quelque chose, c’était toujours parce que ce que j’étais en train de dire, ou ce que je n’étais pas en train de dire, croisait quelque chose de la réalité du moment. Ou de la réalité au sens le plus banal du mot. C’est-à-dire, encore une fois, pas forcément me concernant, moi, et je vous en donne un exemple.

En fait, tout commence, dans n’importe quelle cure, tout commence par le premier coup de fil. Je vous en donne un exemple du côté de ma pratique d’analyste. Je reçois il y a quelques années un coup de fil, d’une dame, j’étais en séance, qui me dit « allô, bonjour, j’aimerais savoir, combien ça coûte une séance ? » Je ne sais même pas si elle a dit bonjour. « Allô, j’aimerais savoir combien ça coûte une séance ? » J’étais en séance. D’habitude je dis « rappelez-moi dans un quart d’heure », mais là l’effet de surprise a joué de telle manière que je rétorque « et d’habitude, comment on vous appelle ? »

Alors il y a un petit temps de silence, et elle me dit « mon nom ne vous dira rien ». Là c’est moi qui me tais, et je lui dis (ça prend une seconde, hein), je lui dis « dans votre cas, ça m’étonnerait ». À nouveau un temps de silence, et d’une toute petite voix fluette (je change le nom, évidemment, mais vous allez comprendre tout de suite), elle me dit « je m’appelle Bourgeois ». Voilà une bourgeoise qui commence par demander combien ça coûte. Et je lui dis « et bien vous voyez ! » Et je lui donne rendez-vous sans répondre à la question qu’elle avait posé, et ça a fait une très belle analyse.

C’est dire que déjà, indépendamment de la voix comme support, ce qui se dit dans le premier échange peut être tout à fait essentiel. Comme vous allez l’entendre là, dans ce qui a été le cas pour moi. Il y a déjà quelque chose du réel qui se dépose. Quelque chose, bon. Tout simplement dans le fait que là le signifiant s’entend comme une phrase qui vient à une place où elle ne devrait pas être. En général quand on appelle quelqu’un on lui dit « bonjour, je m’appelle untel ». Donc elle a dit son nom là sous une autre forme. Métaphorique.

Alors il se trouve que quand je passe mon premier coup de fil à Lacan, on est au début des années 70, la chance, enfin si on peut appeler ça comme ça, veut que plutôt que de tomber sur sa secrétaire, Gloria, je tombe sur Lacan lui-même. Directement. Habituellement il y avait ce filtre de la secrétaire, là je ne sais pas pourquoi c’est lui qui a répondu au téléphone. Donc je suis un peu ému, et surpris, je suis très jeune à ce moment-là, et je lui dis d’emblée que j’aimerais bien avoir un rendez-vous, et que je voudrais faire une nalyse avec lui. Et il me pose immédiatement cette première question, qui me décontenance totalement, il me dit « mais qu’est-ce qui vous fait croire que c’est à moi que vous devez demander ça ? » Vous pouvez imaginer que j’avais préparé bien des réponses à de nombreuses questions, mais sûrement pas à celle-là. Ce qui m’oblige à répondre du tac-au-tac. Qu’est-ce que ça veut dire répondre du tac-au-tac ? Ca veut dire mettre en jeu le cogito mais au sens de Lacan, pas au sens de Descartes. C’est-à-dire, répondre, en ce sens, où là où je suis, je n’y pense pas. Je pense pas, même. D’ailleurs je réponds sans penser, je réponds là où je suis. Puisque c’est du tac-au-tac. Parce que là où je pense, c’étaient toutes les réponses que j’avais préparées, avant de savoir quelle question il allait me poser, là où je pense, je n’y suis pas. Puisque j’y pense. Hein. C’est pour ça que Descartes, sur ce plan-là, ça méritait, effectivement, la correction qu’y a apportée Lacan. Qu’il lui a infligée. Donc, devant répondre de là où je suis, du tac-au-tac, je lui fais part, un peu presque… dépité d’avoir à être aussi banal, de la réalité du moment, et je lui dis « et bien voilà »… je répète que c’est au début des années 70, je vis en communauté, et dans cette communauté, c’était la mode, au-dessus de l’appartement que j’occupais, avec mes copains, il y avait une autre communauté, dans laquelle des psychiatres italiens, venaient à raison d’une fois tous les quinze jours, pour faire leur analyse avec Lacan, et ils m’en avaient parlé une ou deux fois, et à cette occasion, donc, on causait, de Lacan, de tas d’autres choses, et je lui dis, ça « voilà, ils m’ont parlé du travail qu’ils faisaient avec vous, et ça m’a donné envie de venir vous voir ». Et Lacan me répond, du tac-au-tac lui aussi « qu’est-ce que vous avez à voir avec l’Italie ? » Et je lui réponds, parce que c’était vrai mais je ne le savais pas, je lui réponds : « Tout ».

Je ne vais pas vous raconter ma vie, mais tout ce qui est important dans ma vie a un rapport avec l’Italie. Alors ce qui m’interroge dans cette histoire, ce n’est pas la capacité, tout banalement analytique, qu’il a eue de relever ce signifiant qui paraissait être le plus anodin dans ce que je racontais, parce qu’il y avait des choses qui moi à l’époque me paraissaient bien plus signifiantes que le fait que ça soit des Italiens, le fait que j’étais en communauté par exemple, je pensais que j’allais super l’intéresser, avec ça, puisque c’était la mode, que je fréquentais les psychiatres, j’avais vingt ans, donc je me disais ça va l’intéresser, les psychiatres, la communauté, tout ça, bon… Rien à cirer. Ce qui l’intéresse, c’est l’Italie. Donc ce n’est pas seulement le fait qu’il se soit intéressé à relever un signifiant qui était le plus anodin donc forcément le plus chargé d’intensité psychique, et qui, en bon analyste, est facile à relever puisque, après tout, c’était tellement anodin que, effectivement on peut se poser la question de savoir pourquoi j’avais cru bon de le préciser, pourquoi je n’ai pas dit tout simplement « j’ai rencontré des psychiatres, qui font un travail avec vous. » Qu’est-ce que ça change ? Par exemple si vous voulez vous représenter la chose, si j’avais eu besoin d’ajouter c’est des psychiatres maghrébins, on aurait pu me soupçonnner de racisme, hein…

Donc dans cette précision-là, il y a toujours quelque chose d’extrêmement important, et qui témoigne d’une certaine position subjective, de la personne qui parle, et c’est pour ça que l’analyste le moins doué peut relever ça. Ça me rappelle d’ailleurs une blague d’un juif polonais qui était très très pauvre quand il était en Pologne, et qui a toujours voyagé en quatrième classe, en train, et puis un jour il émigre, il vient en France, et, par le plus grand des hasards il fait fortune. Mais une fortune extrêmement rapide. Quand je dis rapide, il n’a même pas le temps de la subjectiver, sa fortune. Toujours est-il qu’il a les moyens de voyager en première classe, donc il prend le train pour une ville de province, mais il prend le train en première classse, comme il l’a toujours pris en quatrième, donc il amène sa nourriture, son saucisson, son pain, son beurre etc. et il se retrouve assis en face d’un type confortablement installé avec son journal, en costume trois pièces cuisine salle de bains, impeccable et tout. Il ignore totalement ce type, quand le train démarre il ouvre son sac à provisions, en sortent des effluves de cornichons, de gefiltefish etc. et puis l’autre croise les jambes, les décroise, montre qu’il est plus ou moins incommodé, il s’en aperçoit, et il se dit en lui-même « quel mal élevé je suis, quand je pense que je suis en train de manger tout ça, et que je ne lui en propose même pas » (éclats de rires dans la salle) et puis il se dit « il faudrait que je lui en propose mais je ne peux pas faire ça de but en blanc, donc je vais engager la conversation ». Et il lui dit, en lui tapotant sur le genou « alors monsieur, vous aussi vous êtes français ? » Et l’autre lit son journal, et lui rétorque « français, oui, aussi, non ». (rires)

Voilà. C’est pour vous dire que le signifiant se loge dans ces espaces-là. Et mon histoire d’Italiens, c’était à peu près la même chose.

Donc ce n’est pas ce côté-là qui est le plus intéressant dans l’affaire, c’était, dans l’après-coup évidemment, sur le moment je ne m’en suis pas rendu compte, c’était que dans ma réalité, j’avais rencontré à mon insu le signifiant que j’allais pouvoir insérer dans la trame de mon discours, pouvoir le lui donner, et dont il allait pouvoir se saisir, immédiatement, pour mettre en place ce qui, du fait qu’il l’a saisi, a eu un effet de mise en place du transfert immédiat. Parce que quand vous avez affaire à quelqu’un qui dans ce que vous dites attrape comme étant le plus signifiant ce qui pour vous est le plus anodin, il y a un transfert qui se met en place. C’est même par là que le transfert se met en place, pas seulement dans l’analyse. Dans la vie, tout simplement.

Alors voilà un exemple, je crois, d’intervention, dont j’ai pu saisir qu’il ne s’agissait pas simplement d’un bon mot, et, si néanmoins il vous en faut un quand même, je vais vous en raconter, mais, toujours en essayant de vous réserver le mode opératoire, que j’essaie de vous transmettre.

Il se trouve que, à l’époque dont je vous parle — ça fait drôle de dire à l’époque, mais enfin ça fait quand même trente-cinq ans, je ne sais pas trop si ça a changé, depuis — il se trouve que quelqu’un à l’époque, qui était extrêmement attentif à la pratique de Lacan, et avec qui je partageais ce fait que quand on sortait de séance, on se réunissait souvent au café d’à-côté pour essayer de comprendre ce que Lacan nous avait dit, donc un jour on était au café – ceci dit ce n’est pas une pratique qui est liée simplement à Lacan, les analysants de Freud faisaient la même chose, il y avait des conclaves, à Vienne, où se réunissaient Jones, Reik, Ferenczi, Adler etc. et chacun disant « j’ai dit ça à Freud, il m’a répondu ça, qu’est-ce que tu comprends ? » parce que Freud avait une grande pratique de l’équivoque, dans l’interprétation. Et donc l’équivoque ça suppose une certaine mise en circulation de la parole.

Il se trouve que cette année-là, j’étais avec mes camarades qui s’interrogeaient sur la pratique de Lacan, on était au café, et ils me demandaient… à l’époque Lacan demandait un prix qui n’était ni rédhibitoire ni trop faible, mais qui supposait quand même que je travaille beaucoup pour pouvoir le payer, et pour pouvoir vivre, à côté… donc quand il m’annonce qu’il va rentrer le 15 septembre, je me réjouis tout à fait, en pensant que moi je vais rentrer le 1er septembre, et que j’ai donc 15 jours pour accumuler un peu de fric pour pouvoir le payer. Or j’apprends, dans ce café, par divers camarades de jeu, avec qui on partageait la même salle d’attente, qu’il n’est pas du tout rentré le 15 septembre, qu’il est rentré le 1er septembre. Et que, en plus, il appelé un certain nombre de ses analysants, mais pas moi. En leur demandant de venir dès le 1er septembre. Je range ma jalousie dans ma poche, vous remarquerez que c’est le meilleur endroit pour ranger sa jalousie (rires), je vous invite tous à le faire, je n’en dis rien, à tort, évidemment, je ronge mon frein, c’est le cas de le dire, jusqu’à ce que je rencontre, dans la salle d’attente, une de mes collègues, qui, là, me fait part de sa jubilation, du fait que Lacan lui a téléphoné dès le 1er septembre pour lui demander de venir. J’ai mis 20 ans à pouvoir lui réadresser la parole (rires).

Mais là bon, il n’est plus possible d’y couper, donc à peine allongé je lui dis « je suis extrêmement jaloux ». Et il me répond — et là vous voyez, à nouveau on est dans la rencontre avec quelque chose du réel — et il me répond « vous êtes jaloux ? et bien dans ce cas-là, vous me paierez toutes les séances que vous auriez dû faire si je vous avais appelé le premier septembre » (explosions de rire)

A partir de là il y a deux options : ou je paye, et c’est un certain type de lien qui s’instaure, un lien de dépendance, esclavagiste, ou même pire, ou je prends ça pour une interprétation de mon masochisme, puisque je vous dis que de toutes les façons je n’aurais pas eu les moyens de payer s’il m’avait appelé le 1er septembre, donc je prends ça comme une interprétation de mon masochisme, et comme une prise en compte par lui, mais sur le mode humoristique, une prise en compte de ma réalité matérielle, et j’en ris avec lui, et je ne paye pas, et on verra bien ce qui va se passer.

J’ai choisi la deuxième option. Vous riez, mais, si vous avez lu le bouquin de Gérard Haddad « Le jour où Lacan m’a adopté », pour ceux qui ne l’ont pas lu je vous suggère de le lire, parce que ça fait partie justement de ces témoignages qui peuvent servir de matériel, vous y verrez que l’on peut choisir la première option. Gérard raconte — je peux le dire puisque c’est dans le livre, et que justement Gérard Haddad faisait partie des gens avec qui on se retrouvait au café pour essayer de piger quelque chose à ce qui se passait — il raconte cette scène, ça se passe aussi autour des vacances, où à un retour de vacances de Pâques, il dit à Lacan qu’il a travaillé sur un auteur qui est un curé qui voulait se convertir au judaïsme, auquel Lacan avait fait une vague allusion un jour dans un séminaire, un élève d’Elie Benamosegh, il raconte ça, il dit qu’il a fait un article, pour la revue Histoire, et Lacan lui dit à la fin de la séance « payez-moi deux séances ». Il paye une séance, et Lacan lui dit « payez-moi la séance d’hier ». Et Gérard, je m’en souviens très très bien, revient au café, il ne le raconte pas exactement comme ça, mais j’étais là, il revient au café et nous dit « vous vous rendez compte l’importance que Lacan accorde à Aimé Pallière, il m’a demandé de payer deux fois, pour bien insister sur l’importance que ça avait ».

Et donc quelqu’un lui demande « qu’est-ce que t’as fait ? » Et il dit « j’ai payé ». Bon.

Mais il a eu tort, il a eu tort, je suis désolé de le dire, il a eu tort, parce que ce que Lacan… et d’ailleurs c’est l’une des jeunes femmes, qui n’était pas en analyse, qui le lui a fait entendre, parce qu’aucun d’entre nous ne l’avait entendu, qui lui a fait entendre qu’il avait dit à Lacan « je n’ai pas aimé hier », « Aimé Pallière », hier où il aurait dû être là, où il n’était pas là, et que Lacan, toujours sur le mode de l’interprétation du masochisme, lui a fait entendre quelque chose de ça en lui demandant de payer « hier ».

Ce qu’il n’a pas entendu, donc du coup il a payé. Donc c’est vous dire que l’analysant a toujours une espèce de lattitude dans le choix qu’il fait, quand l’analyste pratique par équivoque, il a une certaine liberté d’entendre les choses dans le sens qui convient à sa structure. Ce n’est ni bien ni pas bien, mais c’est justement une affaire qui se passe à deux. Tout ça pour vous dire qu’on n’a pas la même structure. (rires)

Donc je n’ai pas payé, et il ne m’a jamais demandé de payer, il n’a même jamais fait allusion au fait que je lui devais quelque chose, et ça m’a ouvert la possibilité de m’interroger sur ce que c’est que la signification du masochisme dans la jalousie.

Troisième exemple de ce que j’appelle sa capacité à se saisir du signifiant quand il chute dans le réel, en tant que je vous disais tout à l’heure qu’il pouvait aussi se saisir d’un réel qui pouvait sembler éloigné, même du patient, tout en le ramenant à l’intérieur de la cure.

Alors ça m’engage un petit peu plus de vous raconter ça, mais ce n’est pas grave, d’autant moins grave que je pense à ce que me disait justement Françoise Dolto un jour qu’elle publiait le livre d’entretiens que j’ai eu avec elle, elle disait les seuls collègues qui m’intéressent sont ceux qui parlent de leur histoire analytique. Et elle a bien raison parce que si vous y réfléchissez, c’est à peu près les seuls dont on peut apprendre quelque chose. Les autres on ne peut en apprendre que des formules toutes faites. Il y a un risque à prendre de ce côté-là dans notre communauté, et il faudra bien qu’on le prenne si on ne veut pas demain être complètement être débordés par les psychothérapies, dont on parlera peut-être tout à l’heure.

Je veux dire que si on arrive à un point de non-témoignage absolu, de ce qu’est réellement notre pratique, il ne faudra pas s’étonner que ce qui pourra apparaître dès lors comme humain prenne le pas sur ce qui n’apparaîtrait que comme purement artificiel ou purement théorique. Donc dans les tous premiers entretiens je lui avais expliqué que l’une des raisons pour lesquelles je voulais faire une analyse, c’était parce que dans cette vie communautaire qui était la nôtre à l’époque où la fauche occupait une place honorable, il m’était arrivé, pour nourrir la communauté, de voler un rôti dans un supermarché, et de me faire prendre, ce qui m’avait amené à être… parce qu’il y avait eu une plainte, à ce qui m’avait amené à un procès, qui avait été sans réelle conséquence puisque je n’avais eu qu’une toute petite peine avec sursis, sans inscription au casier judiciaire, mais enfin je lui raconte ça, et je lui dis que ça m’avait fait peur, que tout d’un coup je m’étais fait peur, et que j’aurais aimé savoir ce qui se passait, qui m’avait conduit là. Il avait écouté tout ça sans dire un seul mot, mais absolument rien de rien.

Deux ans après, justement, l’un des psychaitres, parce que c’était encore la mode, on était en 72, on n’est qu’en 72, l’un des psychiatres italiens qui m’avaient servi de… de… support pour prendre mon élan, se fait prendre, lui, en piquant des bouquins dans une librairie, pas loin de chez Lacan, à la Hune. Simplement, entre temps, il ne s’était pas rendu compte qu’on avait changé et de mœurs, d’idéologie, et surtout de gouvernement. De sorte que, il est pris en flagrant délit, et, jugé sur place, et envoyé immédiatement en prison. Il y avait une loi de comparution immédiate à l’époque, je ne sais plus comment il s’appelait… or j’apprends cet événement par une amie commune, qui se trouvait être sur le divan de Lacan aussi. Le lendemain matin, ça se passe le soir, le lendemain matin, à l’époque en communauté on avait plutôt l’habitude de se lever vers midi, midi et demie, une heure, à sept heures du matin, on vient me réveiller en me disant « on t’appelle au téléphone ». Ce qui n’était jamais arrivé, qu’on m’appelle à sept heures du matin. J’y vais, en bougonnant, à peine réveillé, et quand je prends l’appareil, je demande « qui c’est ? » Avec un ton pas content. Et j’entends « c’est Lacan ». Je regarde ma montre et je dis « arrête de déconner, tu as vu l’heure ? » Et je comprends au silence qui suit que c’est effectivement Lacan. Donc je m’excuse, et je demande de quoi il s’agit, non pas sous la forme de « qu’est-ce que vous voulez mon brave homme ? » (rires)

Et c’est surtout de ça dont je voudrais faire le témoignage, c’est lui, qui me dit, de but en blanc « de quoi s’agit-il ? » Et l’inconscient… c’est absolument extraordinaire, la communication, d’inconscient à inconscient, quand il y a le transfert, parce qu’il n’a pas eu besoin de m’en dire plus pour que je sache exactement de quoi il voulait me parler. Et je lui réponds « écoutez Monsieur, je n’en sais pas plus que vous, je l’ai sûrement appris par la même personne ». Et on ne s’était toujours pas dit de quoi il s’agissait. Un peu comme si on était sur écoute. Il me rétorque « bon… » (c’est essentiellement pour ça que je veux vous faire ce témoignage), il me rétorque « bon, et bien, allez à la Santé » (à la prison), donc il en savait quand même un petit peu plus que moi, « demandez-lui ce qui s’est passé, et rapportez-moi ça cet après-midi. »

Je lui dis « mais enfin, Monsieur, on ne rentre pas dans une prison comme dans un moulin ».

Et en raccrochant il me répond : « À cet après-midi ».

Alors vous allez voir là, dans la suite de cette affaire, que d’abord la pratique analytique, ce n’est pas juste une pratique comme je disais tout à l’heure de l’Almanach Vermot, ça ne consiste pas simplement à jouer sur le double sens, le sens sexuel des mots, etc., qui a des fois d’ailleurs sur les patients un effet plus traumatisant qu’interprétatif, c’est aussi un certain type d’engagement sur le rapport entre le signifiant et le réel. Mais là les effets que ça a eu, je vous en parle pour vous montrer que ça signifie que l’inconscient, c’est le désir de l’autre. Et que le transfert, c’est la mise en acte du désir de l’autre.

Et vous allez voir ce que… quand on est pris dans cette opération, qui est que le désir c’est le désir de l’autre, on peut soulever des montagnes. Si c’est pris dans l’intensité transférentielle. Il y a quelque chose dans le transfert, de la force du désir, dont je voudrais, là, essayer de témoigner, et c’est probablement un des exemples qui vous permettraient d’accéder, justement, à ce à quoi le transfert peut conduire.

Donc à la suite de ce coup de fil, je téléphone, un peu bouleversé, à un ami gauchiste, grande gueule, maoïste, avocat, qui avait fait les barricades, qui enflammait les amphithéâtres, etc. en lui disant « il faut que j’aille à la Santé cet après-midi ». Et il me répond « on entre pas dans une prison comme dans un moulin ». (rires) Je lui dis « je sais, je l’ai déjà dit ». Je lui dis « écoute, ça va, juste ce que je veux savoir, c’est comment on fait. » À l’époque j’étais étudiant en droit, en plus. Comment on fait pour entrer dans une prison si on veut voir quelqu’un. Nom de Dieu. Il me dit « il faut être ou de la famille, ou bien il faut être l’avocat de la personne. Il faudrait donc que ton ami commence par me désigner comme son avocat, et après je verrai ce qu’on peut faire ». Je dis « oh la la tout ça c’est beaucoup trop long, moi je n’ai que jusqu’à cet après-midi ». Je dis « qui c’est qui décide ? » Il me dit « c’est le Procureur de la République ». Je dis « et bien il faut que je voie le Procureur de la République, ce matin ». Il me dit « je ne sais pas s’il est disponible, et puis moi ce matin… » Toujours est-il qu’on se retrouve au Palais de justice à onze heures.

Et je vois mon copain gauchiste, grande gueule et tout, que j’avais toujours vu meneur de foules, entrer quasiment à reculons dans le bureau du Procureur de la République, courbé, glissant sous le tapis, et revenir cinq minutes après, en me disant « bon ben… » presque avec un air dépité « il veut bien te recevoir ». Donc j’entre dans une immense salle de style Empire, où il fallait faire à peu près trente mètres pour pouvoir arriver jusqu’au bureau du Procureur, pas de chaise devant le bureau… c’était bien organisé, et lui en train d’écrire ou de faire semblant bien sûr, et au bout d’un moment il lève les yeux vers moi, et il me dit « qu’est-ce que vous voulez ? » Je dis que je veux vois un ami qui est en prison depuis hier, et il me demande pourquoi, et alors là, évidemment il s’agit d’avoir l’esprit de décision, je dis « parce que je suis son psychanalyste » (rires) Sous-entendu « délégué », évidemment. Et alors il a cette réponse qui va vous témoigner du fait que les questions qu’on se pose actuellement du côté du pouvoir ça fait un moment qu’ils se les posent : à ce que je viens de lui dire il rétorque « vous êtes médecin ou pas ? »

Et là j’ai une demi-seconde pour me dire que si je lui dis oui alors que je ne le suis pas, c’est moi qui vais me retrouver en taule, et que si je lui dis non je perds toute crédibilité et je n’ai aucune chance d’entrer à la Santé voir mon pote. Et donc je choisis de lui répondre « Freud a écrit : (rires) il n’est pas besoin d’être médecin pour être psychanalyste, et il est interdit d’être prêtre ». Il prend une feuille de papier, il met un cachet dessus et il me dit « vous avez une visite autorisée pour cet après-midi. » Merci Freud.

Donc je me retrouve à la Santé, l’après-midi même on fait venir mon copain au parloir, je ne vous dis pas la tronche du copain quand il m’a vu là, et j’y passe trois ou quatre heures. Puis je vais directement rue de Lille, et je rapporte à Lacan le peu de choses que le copain m’a dit, à savoir qu’il a piqué un bouquin, il s’est fait prendre, il s’est retrouvé en taule. Il écoute tout ça, et à ce moment-là, au moment où je lui rends compte de ce que je crois être une réponse à sa demande, donc je ne suis pas installé sur le divan, je m’apprête à aller sur le divan, pour faire une séance, pour faire ma séance, pas la sienne, et je m’aperçois à son regard qu’il n’en est vraiment pas question, et du coup, un peu désemparé, je crois utile de faire un commentaire, genre « maintenant qu’on est copains tous les deux » (rires) « qu’on a un patient en commun… on partage la même éthique… » etc. oubliant complètement pourquoi je suis venu le voir, je me fends donc du commentaire suivant « c’est quand mêm dingue de piquer des bouquins ! » Moi ! Et il me répond « mais pas du tout mon cher, ce qui est fou, c’est de se faire piquer ! C’est de se faire prendre ».

Ce qui évidemment a totalement modifié le rapport que j’avais à ma propre histoire. En tout cas ce passage-là. Alors si je vous raconte tout ça, en dehors des raisons que je viens de vous dire, c’est parce qu’il me semble que ce qui est tout à fait extraordinaire là dans la pratique de Lacan, c’est sa capacité d’avoir attendu pendant deux ans, il n’a pas attendu sur le pied de guerre, hein, il ne s’est pas dit « je vais attendre qu’il se passe quelque chose », non, mais il a attendu au sens où il a suspendu le moment de l’intervention. Il l’a suspendu au temps de son efficacité. C’est-à-dire au moment où ça pouvait faire sens pour moi. Donc ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est cette capacité d’attente, parce que, après tout, vous admettrez que, vu le nombre de patients qu’il avait, il y a des tas de gens à qui il aurait pu téléphoner, pour savoir ce qui s’était passé. Et des tas de gens beaucoup mieux en place que moi. Il aurait pu téléphoner à quantités d’avocats, par exemple, à des gens influents, qu’il connaissait. Non, ce n’est pas à eux qu’il pense, inconsciemment, mais il se laisse guider par son inconscient. Ce n’est pas à eux qu’il pense inconsciemment à ce moment-là, c’est à celui qui a un rapport avec le psychiatre italien qui se retrouve en taule.

Il y avait là quelque chose, donc, où il se laisse faire, et je crois que l’analyste… la pratique de l’analyste, c’est la capacité à se laisser faire, par le transfert, et je vais vous en donner un autre exemple de début de cure, il se laisse faire par la coïncidence, entre l’événement extérieur, le réel, et ce qui est le dire dans la cure, depuis le début, à mon insu, parce que si ça se trouve je n’ai pas cessé de continuer à en parler, de cette histoire, puisque c’était ça qui me préoccupait. Et sans m’en rendre compte.

Et que ça soit fait consciemment ou inconsciemment, finalement peu importe, il s’est laissé faire et c’est ça, qui compte, pour pouvoir porter le fer à la fois sur la jouissance, c’est-à-dire « mon cher vous vous êtes fait prendre, c’est que vous avez eu envie d’aller en prison, et bien puisque vous avez envie d’aller en prison, allez-y donc ». Et je peux vous dire que ça m’a guéri une bonne fois pour toutes.

Quand on dit que le signifiant est là pour susciter la jouissance et en même temps pour la borner, vous en avez un excellent exemple. Parce que là, la jouissance, elle a été bornée. Et définitivement. Vous allez voir ce que c’est, quand vous irez en prison. Et puisque vous avez des commentaires en plus à faire sur la chose, nous allons nous en emparer, pour vous faire travailler sur ce dont il est question pour vous, dans ce genre d’affaire.

Alors je disais, dans « se laisser faire », il s’agit de… comment dire… il s’agit d’anticiper sur la fin de l’analyse, étant entendu qu’au début de l’analyse, l’analyste est en position de Grand Autre, il s’agit néanmoins d’anticiper sur le fait qu’il occupera la place de l’objet a en fin de cure et que « se laisser faire » consiste à laisser apercevoir qu’il est déjà, dès le début de la cure, l’objet a.

Je vous en donne deux exemples, que j’ai utilisés dans un autre contexte mais peu importe. Le premier qui est tiré de… alors là ce n’est pas ma cure mais c’est une cure avec Lacan, et le deuxième qui est tiré d’un film de Woody Allen. Premier exemple c’est un jeune psychologue, comme on en voit beaucoup aujourd’hui, qui demande une analyse, en mettant en avant, ce qui n’est pas forcément vrai, en mettant en avant le fait qu’il veut devenir psychanalyste. Qu’il veut faire une cure pour devenir psychanalyste. Ce qui, comme vous le savez, est certainement la plus mauvaise raison qu’on puisse avoir de demander une analyse. Mais ce n’est pas parce que quelqu’un met ça en avant qu’il faut la lui refuser, il faut attendre quelquefois, pour savoir ce qu’il y a derrière. En l’occurence Lacan reçoit cette personne, avec cette demande-là, et le patient essaye de le séduire, plus ou moins, en lui faisant état de ses lectures, de ses études, de ses diplômes etc. Lacan le reçoit à intervalles réguliers mais ne l’allonge toujours pas. Ce qui finit… étant donné que c’est un étudiant de psycho, il sait que ça se fait sur le divan, ce qui finit par l’agacer un petit peu, de temps en temps il fait mine de demander s’il peut y aller, et il comprend que non, et puis un jour il fait part du fait qu’il est excédé, et il dit à Lacan « mais enfin pourquoi est-ce que vous ne m’allongez pas ? ». Et Lacan lui répond : « ah mon cher, si vous saviez ce qu’est ma vie ! » (rires) décryptage : le type sort de là, exalté. Ça y est, il m’a à la bonne, il commence à me parler de lui, c’est formidable ce qui m’arrive ! Et, ce dont il ne se rend pas compte, dont il ne se rendra compte que beaucoup plus tard, justement dans un exercice de passe, ce dont il se rendra compte plus tard : ce n’est qu’à partir de cette intervention de Lacan qu’il a commencé à parler à Lacan de « sa » vie. Parce que jusque-là, il ne cherchait rien d’autre dans les séances qu’à convaincre Lacan qu’il voulait être psychanalyste, et qu’il fallait qu’il le prenne en analyse. Mais de ses symptômes, et de sa vie, il n’en disait rien. Comment je comprends la chose ? Je pourrais utiliser éventuellement le concept d’identification collective, puisqu’on est dans une Fac de Psycho, mais je crois que ce qui est plus intéressant c’est de pointer la dimension par où Lacan se fait l’objet du discours du patient. C’est-à-dire en somme… le discours du patient, à ce moment là, c’est quoi ? C’est, adressé à quelqu’un, car ce n’est pas dit comme ça en l’air, adressé à quelqu’un qui est la personne qu’il a en face de lui « je veux devenir analyste ».

S’en faire l’objet de ce discours, c’est-à-dire « vous voulez devenir analyste ? Et bien ça tombe bien parce que ah si vous saviez ce qu’est ma vie ! » Donc : vous voulez devenir analyste, soyez donc « mon » analyste. À partir de là évidemment, comme on va le voir dans l’exemple tiré de Woody Allen, le patient a peur, parce que c’est à la fois ce qu’il veut mais évidemment une place qu’il ne veut pas occuper, et la position se retourne. Et quand Lacan dit « ah mon cher si vous saviez ce qu’est ma vie ! », il est exactement dans la position de l’objet a. Il est l’objet du discours du patient. L’exemple tiré de Woody Allen qui éclaire encore mieux ce que je suis en train de raconter, c’est tiré de Zelig. Je ne sais pas si vous avez vu ce film ? Zelig ça raconte l’histoire d’un psychotique, psycho-hystérique, qui devient un semblant d’objet a dans le discours de tous les gens qu’il rencontre, il est nazi avec les nazis, juif avec les juifs, nègre avec les nègres, artiste avec les artistes etc. Et donc aussi psychiatre avec les psychiatres. Et c’est un tel phénomène… parce qu’il se transforme physiquement, pas seulement par le maquillage et l’habillement, mais il y a une vraie transformation, il devient « l’autre » qui s’adresse à lui. Donc avec les psychiatres il fait pareil, il est psychiatre avec les psychiatres. C’est à chaque fois une impasse évidemment. Jusqu’au jour où Woody Allen met en scène la rencontre avec une fort jeune et fort jolie psychiatre — ça se passe au début du siècle, mâtinée un petit peu de psychanalyse — avec un protocole digne des TCC d’aujourd’hui, avec camera cachée, etc. Bon. Ils sont en face-à-face, elle vient s’asseoir en face de Woody Allen, et il lui dit « bonjour, je suis psychiatre ». Et alors que les autres répondaient toujours « non ici le psychiatre c’est moi », et que ça se terminait par rien, la jeune psychiatre lui répond « et bien ça tombe bien, puisque moi je suis malade ». Et à ce moment-là, allez voir le film si vous ne l’avez pas vu, ou louez-le, à ce moment-là, panique de Zelig, panique mais en même temps, il tombe en amour. Et d’ailleurs ça va devenir une histoire d’amour, entre eux. Parce qu’elle le prend au pied de la lettre si vous voulez, mais prendre au pied de la lettre c’est se constituer comme objet du discours. Donc ne pas offrir de résistance. Ne pas avoir peur de ce que le patient dit et de la place où il veut vous mettre. Et évidemment il s’agit d’être, dans cette place, en position de semblant d’objet, pas en position d’objet réellement, il ne s’agit pas que ça tourne au masochisme. Voilà, comme j’ai longuement parlé je vais m’arrêter, c’était deux trois éclairages, pour vous permettre de… éventuellement qu’on discute, de dire que c’est à partir du matériel… je reviens à l’empirisme freudien initial, ça n’est qu’à partir du matériel qu’on peut élaborer une doctrine analytique, même si c’est la doctrine analytique qui permet qu’on ait du matériel. Mais on ne peut pas se passer du matériel. Et le matériel pour un analyste, comme en a témoigné, à sa manière, assez éblouissante, Françoise Dolto, le matériel pour un analyste, avant que ce soit le matériel analytique qu’il tire de sa pratique avec ses patients, c’est le matériel analytique qu’il tire de sa pratique en tant qu’analysant. Et après tout Freud, il a procédé comme ça. Alors vous me direz « oui mais c’était le premier, il ne pouvait pas faire autrement », c’est possible, mais moi je pense que quand on commence à pratiquer l’analyse, on est toujours le premier, et c’est exactement ce que Freud nous disait quand il nous disait « en abordant chaque nouveau cas, oubliez tout ce que vous savez ». Voilà.