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France Delville / Le nœud comme nécessaire à la dynamique du parlêtre

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Texte paru dans le séminaire de l’AEFL 2003 – 2004 : LE PHÉNOMÈNE LACANIEN. QUELLE TRANSMISSION POUR LA PSYCHANALYSE AUJOURD’HUI ? UNE LECTURE DU SÉMINAIRE XXII : « RSI »

Parler de psychanalyse aujourd’hui, est-ce pour répondre au fantasme de Bernard Accoyer, qu’il tente de faire passer dans le réel ? Est-ce plaider une fois de plus, face au social, la cause de la psychanalyse ? Redire ce qui la cause ? Ne pas lâcher sur l’ouverture à l’inconscient constitue de toute façon la vigilance de l’analyste. Et c’est cette ouverture qui semble fonder l’utilisation du nœud — mathématique — par Jacques Lacan. D’Accoyer à Lacan en passant par la théorie des nœuds, cela paraît une acrobatie, c’est pourtant une affaire d’Éthique de la psychanalyse.

En dehors du discours humain, que sont liaisons des cristaux, de la molécule etc. ? La pensée est née du désir de classification. Mais en butant sur de l’inadéquation. Elle a godillé du désir de garantie au constat de l’incomplétude (dans les années 30, Théorème d’Incomplétude du logicien autrichien Kurt Gödel, mettant l’accent sur la limite des possibilités de formalisation d’un système, énoncés « indécidables » au sein de l’arithmétique etc.). La notion d’inconscient était déjà revenue vers 1850 sous le terme de « Unbewusstein », sous la plume de Goethe, Schiller, etc. et en 1862, Amiel, écrivait que « la base essentielle, maternelle, de notre vie consciente, c’est notre vie inconsciente que nous n’apercevons pas plus que l’hémisphère extérieur de la lune n’aperçoit la terre, tout en lui étant invinciblement et éternellement lié. « 

LIÉ : les choses sont liées. Et les êtres ? Par de l’Imaginaire et du Symbolique, face aux choses dont nous savons qu’elles ont deux hémisphères, l’un visible, l’autre caché : le Réel, dont Lacan dit que c’est ce qui est strictement impensable… Regard, voix, creusés de perte, tentant de relier l’Un avec l’Autre, à partir du malentendu originaire que la Mère, premier avatar du Grand Autre, nous aurait vus, se serait adressée à nous.

Ce mot de « Lien » Lacan le prononce souvent dans le Séminaire « La relation d’objet », où il dit que la libido est « une LIAISON, au niveau imaginaire, qui LIE le comportement des êtres vivants en présence d’un autre être vivant par ce qu’on appelle les LIENS du désir (…) et d’une façon qui leur donnera la position active ou passive. »    

Lien du désir pas biologique, mais signifiant, plaisir alors « plus lié au repos » mais à une « érection du désir », c’est-à-dire un « DÉTOUR (c’est le terme employé) de la réalité (…) cela apparaît donc plus clair si nous faisons intervenir corrélativement à l’existence de ces deux principes de réalité et de plaisir, l’existence CORRÉLATIVE de deux niveaux qui sont précisément les deux termes qui les LIENT d’une façon qui permette leur fonctionnement dialectique : ce sont les deux niveaux de la parole tels qu’ils s’expriment dans la notion de signifiant et signifié. »

Rien que cela appelait la nécessité du graphe et du nœud, c’est ce que je vais tenter d’expliquer, en disant tout de suite que « mathéma » signifie leçon, enseignement, connaissance, science, ce qui fait des mathèmes lacaniens un savoir sur l’affect. Ce qu’Hérodote avait dit, Lacan l’a cité : « Mes infortunes ont été pour moi des leçons ».

 Le dessus/dessous, Lacan en dit ceci :

« … voici donc le signifiant, et ici le signifié, représentation d’autant plus valable que rien ne peut se concevoir, non seulement dans la parole ni dans le langage, mais dans le fonctionnement même de tout ce qui se présente comme phénomène dans l’analyse, si ce n’est que nous admettions essentiellemnt comme possibles de perpétuels glissements du signifié sous le signifiant, du signifiant sur le signifié, que rien de l’expérience analytique ne s’explique sinon par ce schéma fondamental que ce qui est signifiant de quelque chose peut devenir à tout instant signifiant d’autre chose, et que tout ce qui dans l’envie, la tendance, la libido du sujet, se présente, est toujours marqué de l’empreinte d’un signifiant. »

Par le « détour » la psychanalyse métaphorise la « pulsion de vie comme Éros », et voici comment Lacan dessine le désir : d’abord esquisse de courbe, coupée de la chaîne signifiante. On la trouve dans les EXPLICATIONS SUR LES SCHÉMAS (janvier 58) des « Formations de l’Inconscient ». Lacan tord la chaîne signifiante constituée de                  

en

Lacan y dit que le sujet est PRIS dans cet Autre qu’est l’inconscient, et que le sujet humain est indÉcrochable du discours, plus précisément de la chaîne signifiante. Le discours de la Mère peut être lien « cernant », lorsque l’enfant est son phallus, le discours du Père est structurant lorsqu’il porte « l’organisation du monde symbolique qui s’appelle le Père », il coupe ce qui cerne, et il ne faut pas oublier qu’une coupure a deux bords : elle relie en séparant.

Lacan continue : « Quelque forme que nous donnions à ce terme de chaîne signifiante, dès qu’il y a chaîne signifiante il y a phrase. Et il y a phrase quand quelque chose se BOUCLE au niveau du signifiant. »                                                                          

 Cette boucle, orientée, sert à montrer la rétroaction de la pensée lorsqu’elle veut saisir le sens : Le sens est formé, dit Lacan, quand le dernier mot de la phrase est dit (« Oui je viens dans son temple adorer l’Éternel »).

Et c’est une courbe ouverte et indéfinie qui représente le sujet, vivant. 

 C’est l’essentiel du schéma, dit Lacan, et les deux courbes ne font qu’une, car « le départ du désir se fait au même niveau que celui d’où part la chaîne signifiante. Tout le reste se situe à partir de là. »

Et « c’est dans une conjonction intersubjective que la duplicité du sujet s’exerce. Dès le moment du premier vagissement, le nouveau-né s’articule avec la mère dont il va recevoir l’usage de la chaîne signifiante. L’essentiel du schéma est là. »

 

Ensuite, rencontre avec l’Autre, le message, receiver, sender, et le message a des effets dans le dÉsir du sujet qui l’a articulé, ces effets se produisent par rétroaction, le résultat s’inscrit dans un secteur rétrograde 

Et c’est par nécessité du « non-rapport qui puisse s’écrire » — qui fait que l’autre renvoie le discours inversé — que Lacan a pris dans la Théorie des nœuds, l’orientation du nœud.

L’essentiel du schéma est encore plus essentiel dans le schéma précédent, un simple croisement : « l’entrecroisement de la tendance, dit Lacan, de la pulsion, en tant qu’elle représente un besoin INDIVIDUALISÉ, et de la chaîne signifiante où il doit venir s’articuler. »

Cela ne se touche pas encore vraiment, mais s’articule en A, parce que nous naissons dans un bain de langage. Et Lacan se demande si le langage n’est pas seulement fait pour répondre aux besoins de l’enfant, une coalescence, qui fonderait le sujet, par le couple/signifiant Fort-Da, à partir du premier sujet, la mère. Le réel à partir de là : ira-t-il un autre, ou bien, rester dans la Mère ? « Il faut, dit Lacan centrer les questions sur l’enfant, d’où émane la demande, c’est là que se forme le désir, et l’enfant s’ébauche comme assujet, parce qu’il s’éprouve et se sent d’abord comme profondément assujetti au caprice de ce dont il dépend, même si ce caprice est un caprice ARTICULÉ. »

C’est le TEMPS, logique, de l’érection du désir, qui nécessitait des diagrammes en 3 D. Le temps du nouage des premières inscriptions, le temps du DÉLIEMENT (analusis), par l’analyse.

Ce nouage, Lacan en fait son testament : « Les “catégories” du symbolique, de l’imaginaire et du réel sont ici mises à l’épreuve d’un testament. Qu’elles impliquent trois effets par leur NŒUD, si celui-ci s’est découvert à moi ne pouvoir se soutenir que de la relation borroméenne, ce sont effets de sens, effet de jouissance et effet… que j’ai dit de non-rapport à le spécifier de ce qui semble suggérer le plus l’idée de rapport, à savoir le sexuel. »

Le nœud utile à l’organisation freudienne du moi, entre principe de plaisir et principe de réalité, ne peut être un nœud trivial, simple rond : « c’est d’être trois qu’il y a un lien, un lien de nœud qui se constitue pour les deux autres », et il faut que si l’un s’en va, les autres lâchent, car le symptôme est une chute plus ou moins ralentie (ptoma), et lorsque le rapport à la réalité selon Freud lâche, cela donne les bouffées délirantes de l’Homme aux Loups, perceptibles aux sens de l’injonction de Freud : « la réalité, ne perdez pas la réalité ! » 

Ce nœud articulé, Freud ne l’a pas fait, dit Lacan, mais il a frayé la route, en ceci que : « qu’est-ce qui rÉsiste À l’Épreuve de l’existence, à prendre comme ce qui se coince dans le nœud ? Freud n’avait certainement pas de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel la notion que j’ai, parce que c’est le minimum qu’on puisse avoir. Appelez-les comme vous voudrez, pourvu qu’il y ait trois consistances, vous aurez le nœud. Ce que Freud a fait, n’est pas sans se rapporter à l’existence, et de ce fait, à s’approcher du nœud. »

Freud s’est approché du nœud, dit Lacan, mais avec trois ronds posés l’un sur l’autre, indépendants, à la dérive. Il lui faut donc une réalité psychique qui noue ces trois consistances. Page 55, ce sera le complexe d’Œdipe, p. 87 c’est le Nom-du-Père, quelque chose de religieux, mais il ne faut pas croire qu’il soit si facile de s’en passer, parce « vous êtes tous et tout un chacun aussi inconsistants que vos pères, mais c’est justement du fait d’en être entièrement suspendus à eux que vous êtes dans l’état présent ».

Le rond du complexe d’Œdipe, ou du Nom-du-Père, en tant que structurants, ne se confondent-ils pas avec celui du Symbolique ? L’essentiel n’est-il pas que Lacan prête à Freud la présence de l’objet a en travers de l’omelette ? Toute l’invention de la psychanalyse repose là-dessus.

Les trois effets de RSI par leur nœud : « sens, jouissance, non-rapport sexuel… Non-rapport à le spécifier de ce qui semble suggérer le plus l’idée de rapport, à savoir le sexuel », dit Lacan. Rapport sexuel = qui concerne des êtres sexués, rien de plus, rien à voir avec une quelconque obsession pornographique, style reproche à la Jung…

Mais c’est la suite qui est importante :… qui puisse s’écrire. 

Là, dans l’arbitraire du signe, Freud était déjà. Dans « Sur le sens opposé des mots originaires » (L’inquiétante étrangeté et autres essais, p. 47), il dit avoir trouvé grâce aux « Essais de linguistique » de K. Abel une explication sémantique au fait « que dans le rêve, il semble ne pas y avoir de négation, les oppositions étant contractées en une unité ou représentées par un élément unique. Mieux, le rêve prend également la liberté de représenter n’importe quel élément par le désir de son opposé, de sorte qu’au premier abord, on ne sait d’aucun élément admettant un contraire s’il est contenu dans les pensées du rêve de manière positive ou négative. »

« Dans la langue égyptienne, écrit Abel, se trouve un nombre appréciable de mots à deux significations, dont l’une énonce l’exact contraire de l’autre. Qu’on imagine, si tant est que l’on puisse imaginer un NON-SENS aussi patent, que le mot stark signifie aussi bien stark (fort) que “schwach” (faible). »

Révolution sans pareille, de la part de Freud, d’annoncer que c’est avec du non-sens que l’inconscient nous commande. Mais du non-sens qui n’est pas plat, c’est par associations, à décrypter. Associations ? Que la métaphore soit de la « condensation » ou du « transfert », il faut bien tourner autour, pour la comprendre, meta = avec, en compagnie de, à l’aide de, entre, après, rien que l’on puisse mettre à plat.

ASSOCIATIONS ? Pour Freud, dit Lacan, le savoir inconscient est synchronique. Et (p. 118 de RSI) : « si dans l’inconscient il n’y avait pas une foule de signifiants à copuler entre eux, à s’indexer de foisonner deux par deux, il n’y aurait aucune chance que l’idée d’un sujet, d’un pathème du phallus dont le signifiant c’est l’Un qui le divise essentiellement, vienne au jour. Grâce à quoi il s’aperçoit qu’il y a du savoir inconscient, c’est-à-dire de la copulation inconsciente ; d’où l’idée folle, de ce savoir, en faire semblant à son tour par rapport à quel partenaire ? Sinon le produit de ce qui se produit, d’une copulation aveugle, c’est le cas de la dire, car seuls les signifiants copulent entre eux dans l’inconscient, mais les sujets pathÉmatiques qui en résultent sous forme de corps, sont conduits mon Dieu à en faire autant : baiser qu’ils appellent ça. Et donc on ne peut mieux faire que de suçoter le corps signifié autre, autre seulement par quelque écrit d’état civil. Pour en jouir, ce qui s’appellerait en jouir comme tel, il faudrait le mettre en morceaux, hein ! »

On est tout à fait avec les sœurs Papin, dont je parlerai tout à l’heure.

Sujet/pathème du phallus ?

Sujet affecté de ce phallus qui n’est autre que le signifiant privilÉgiÉ de cette marque oÙ la part du logos se conjoint À l’avÈnement du dÉsir, et, dit Lacan, signifiant choisi comme le plus saillant de ce qu’on peut attraper dans le réel de la copulation sexuelle, comme aussi le plus symbolique au sens littéral (typographique) de ce terme, puisqu’il y équivaut à la copule (logique).

Phallus comme signifiant, donc, et référé au pénis uniquement pour cause de visibilité, de « saillance ». Du SYMBOLIQUE, donc… Le fantasme phallomaniaque passe à côté de cette opération-là, tout est bon à la haine de l’Autre, la femme, bien sûr. Mais le fantasme phallophobique de même : si l’on sort du signifiant, la guerre des sexes, réels, va commencer, une vraie psychose ! Le combat pour les droits du sexe dit faible se jouant sur un autre terrain, bien entendu.

Mais continuons avec Lacan et la copulation sexuelle, la COPULE étant ce qui lie, conjonction (« et »), et verbe « être », faisant lien entre sujet et attribut… Co-pulation, mais pas n’importe comment : non-sens par rapport au signifié mais pas par rapport à l’image sonore qui fait résonner « quelque chose ». Dans le ça : ce qui va faire sens pour un sujet. « La pulsion, c’est l’écho dans le corps qu’il y a du dire » (Lacan, Écrits).

Résonner ? Lacan parle des « résonances sémantiques » d’un mot que l’on ne peut remplacer par un autre qui aurait la même signification, ce serait de l’egopsychology (need qui ne peut être remplacé par demand).

À cela ne fallait-il pas une caisse de résonance, quelque chose de creux, sur la peau duquel le sens tâtonne, du bout des doigts du symptôme ?

Le NŒUD répondait-il à cette nécessité ? J’ai voulu aller vérifier dans la Théorie des Nœuds, mathématique, pourquoi Lacan l’avait trouvé utile. Et je suis remontée jusqu’à son créateur, Leibniz, qui s’occupa aussi, notons-le, de la structure de la musique.

Mais contrairement à divers travaux (Lacan et les mathématiques etc.) qui ramènent les mathématiques à Lacan, j’ai voulu ramener Lacan aux mathématiques, pour relier le discours lacanien à la recherche historique de la structure. Car encore une fois l’origine de la pensée se confond avec un désir exhaustif de classification, et qui bute sur la « chose », das ding, de Kant, qui a repris aux Grecs la distinction entre monde phénoménal — sensible — et monde nouménal inconnaissable du point de vue de la pure raison, et qui échappe même aux lois physiques, théories du Chaos, etc.

Le Réel comme strictement impensable, Lacan ne l’a pas inventé, même si cet impensable est une observation clinique. Mais la cure n’apporte jamais aucune preuve, son effet est tellement effet de nouage — diachronique/synchronique, un peu de présent, un peu de passé, un peu de « vrai », un peu de fiction, un peu de ceci, un peu de cela, et jamais saisissable, jamais rapportable, jamais partageable — que ça tourne et glisse — entre les doigts — au point que même des acteurs ou témoins tels qu’Anna O et Breuer voudront s’en défaire. Peut-être a-t-on rêvé ? Se défaire de la défaite due à l’inconscient. Quand ça s’est « ouvert », l’inconscient, pour Breuer, cela « suscita plus d’idées troublantes qu’il n’était lui-même prêt à admettre »… Cela paraît si simple, d’écouter, dans le fantasme d’un mot à la mode, mais c’est l’activité la plus improbable…

Car le rendez-vous n’est pas assuré. Même Charcot, lorsque Freud va lui parler d’Anna O, n’est pas intéressé, logé à un autre endroit de sa propre chaîne signifiante, c’est la loi du langage, c’est l’eks-terriorité du parlêtre. Déçu, et, de retour à Vienne encore déçu par le manque de résultats de l’hypnose, Freud continue d’interroger Breuer, et c’est à partir de là qu’il va théoriser la psychanalyse. Autre déception pour Freud : la sexualité, pour les médecins en redingote et gibus… c’est dénié, sale. Et pour Breuer : « … de plonger dans la sexualité en théorie et en pratique, me déplaît fort… » Et après la cure d’Anna O, Breuer jure « qu’il ne repassera pas par une telle épreuve ! »

Pourtant, en 1895, parlant de Freud à la Société médicale, cette fois Breuer se déclarera « converti à la croyance en une étiologie sexuelle des névroses ». Freud le remercie, en privé. Nouvelle déception : Breuer lui gâche son plaisir en ajoutant : « Et malgré tout, je n’y crois pas… » (Lettre à Fliess)

Cinq ans plus tard Breuer lui envoie une malade qui résiste, Freud obtient des résultats spectaculaires, et lorsque la patiente retourne communiquer à Breuer son « extraordinaire amélioration », Breuer « bat des mains, s’exclamant à plusieurs reprises : ainsi, il avait donc raison ! ».

L’ICS joue à cache-cache. Et face à ces rendez-vous non assurés, le psychanalyste doit savoir qu’il est un déchet. C’est ce que dit Lacan dans sa conférence à Nice quelques jours avant RSI.

« L’analyste — au moins ai-je essayé de faire qu’il y ait des analystes de cet acabit — est quelqu’un qui réalise — le pire est qu’il faut qu’il le réalise lui-même — que ce dont il s’agit dans l’effet de toute culture, au fond du fond du tourbillon, je veux dire ce qui fait cause — eh bien, c’est un déchet. Tout le monde ne s’en aperçoit pas, mais seul a le droit de s’autoriser d’être vraiment un analyste celui qui s’en est aper­çu. Être un déchet est-ce à quoi aspire sans le savoir qui­conque est un être parlant – je n’emploie ce terme que parce que je ne sais pas à qui je m’adresse, vous êtes trop nombreux. » Ce déchet étant la loi du langage, la seule consolation c’est la remarque qu’en faisait Lewis Carroll : littérature vient de litter = ordure.

C’est tout de même une position inconfortable, et la distance prise pour se reposer, Freud lui-même appelait ça son « punch avec du Léthé ».

La recherche n’est pas du côté de la pulsion de mort, et Breuer était bien éveillé lorsqu’il demanda à la mère de Bertha le journal qu’elle avait tenu au début de la maladie de sa fille, pour pouvoir repérer que les événements qu’elle hallucinait s’étaient produits, jour pour jour, avec exactement 365 jours de décalage : 108 fois elle n’avait pas entendu son père entrer. Mathématique de l’inconscient. Il ne suffit pas d’avoir fait des études de médecine pour avoir la passion du crypté, et donc du trou… Et de ce qui va faire margelle, margelle de signes.

Margelle de signes, « connexe au trou », dit Lacan (RSI p.100), « qu’à ce parlêtre il y a un champ connexe au trou ; c’est dans la mesure où il n’y a ouverture possible, rupture, consistance issue de ce trou, lieu d’ek-sistence, Réel, que l’inconscient est là », et donc « que le symptôme, dit-il quelques lignes plus haut, reflétant dans le Réel le fait qu’il y a quelque chose qui ne marche pas, et bien, dans le champ du réel, quelque chose tient. Tient qu’à ce que je supporte dans mon langage du parlêtre. De ce qui n’est que parlêtre, parce que s’il ne parlait pas, il n’y aurait pas le mot être, et qu’à ce parlêtre il y a un champ connexe au trou, et qu’il y consistance entre le symptôme et l’inconscient. »

L’ICS : sans lui, il n’y a pas d’extériorité, ni de connexe. Seulement de l’UN et personne pour le dire, c’est ce qui est figuré dans toutes les Genèses, des mythes. De cela Freud a été impressionné comme penseur européen classique : « L’auteur de l’Interprétation des rêves a osé prendre le parti de l’antiquité et de la superstition populaire contre l’ostracisme de la science positive. » (Gradiva). Dans la « Guérison par l’esprit », Stefan Zweig : « Toute médecine au début n’est que théologie, culte, rite, magie, réaction psychique de l’homme devant l’épreuve envoyée par Dieu. » Forces obscures, dit l’ethnologie, comme Lévi-Strauss dans « Les Sorciers et la psychanalyse ». Charcot accueillit des indigènes d’Afrique Centrale présentant des symptômes hystériques, dûs à la transgression d’un tabou. Un rituel délie la culpabilité. Tobie Nathan travaille aujourd’hui sur cette Dette.

Zweig écrit que des médecins indépendants ont transgressé les diktats de la médecine académique pour réintroduire la dimension d’un untoward event. Et comment, dans la « médecine scientifique, le malade est considéré comme objet, comment il lui est imposé presque dÉdaigneusement une passivitÉ absolue, tandis que la méthode psychique exige avant tout du patient qu’il déploie la plus grande activitÉ contre la maladie, en sa qualité de sujet, de porteur et de rÉalisateur de la cure. »

Tandis que « l’esprit rationnel et scientifique » (Pinel et Gravier, 1800) transforme les « furieux » et « forcenés » en « aliénés », et en 1838, crée pour eux l’institution de placement d’office. Dans les asiles on va « maintenir et traiter », à l’aide de camisoles de force, bains forcés, opiacés, proscriptions sexuelles avec étuis péniens et moufles, port de corset, isolement. On « explore » les hystériques en les piquant, en les précipitant dans l’escalier pour vérifier s’ils sont vraiment paralysés, on les « torpille » à l’électricité, on les frappe.

Stefan Zweig : « Les progrès inouïs de la science avaient plongé le XIXe siècle dans une sorte de griserie de la raison. (…) L’État arme toutes les puissances qui dépendent de lui pour cette campagne concentrique contre la franchise. (…) Admirablement obéissantes à cette tactique, toutes les puissances intellectuelles (…) ont hypocritement laissé le problème de côté. Pendant un siècle, dans toute l’Europe, la question sexuelle est mise en quarantaine. (…) Un jour, sans la moindre intention révolutionnaire, un jeune médecin (Freud), dans le cercle de ses collègues, se lève… C’est précisément le calme et le naturel avec lesquels il établit qu’une grande partie des névroses, presque toutes, découle du refoulement du désir sexuel, qui provoque l’épouvante glacée de ses collègues. (…) Donc la prise de conscience, que l’ancienne éthique sociale considère comme un danger capital, Freud l’envisage comme un remède. »

La « franchise », nous l’appelons « vérité », ou Réel. De cette vérité pourtant aucun État ne pourra garantir le malade.

En 1918, en Hongrie, plus d’un millier d’étudiants firent une pétition au recteur pour intégrer l’enseignement de la psychanalyse dans les études de médecine, et interrogèrent Freud.

« L’analyste, écrit Freud, ne peut que se montrer satisfait de voir l’enseignement universitaire inscrire la psychanalyse à son programme, mais lui-même peut se passer de l’Université sans aucun inconvénient. Il trouve dans la LITTÉRATURE les indications THÉORIQUES dont il a besoin. » La psychanalyse suit sa PROPRE MÉTHODE. Freud ira même jusqu’à dire que des sorciers peuvent faire mieux que les médecins.

Un exemple de ce que « L’Etat arme toutes les puissances qui dépendent de lui pour cette campagne concentrique contre la “franchise” », est le débat que Freud eut comme expert, en 1920, dans un procès que fit le Lieutenant Kauders au gouvernement allemand parce des psychiatres avaient soumis des soldats accusés de simulation à de trop forts courants électriques, et cela contre le conseiller aulique Julius Wagner von Jauregg, une sommité de la psychiatrie qui aura le Nobel en 28. Les deux hommes s’estiment, et Freud n’attaque pas WJ, il le disculpe de toute intention de « mauvais traitement ». La seule chose c’est qu’il étend le cadre de la simulation un peu trop loin, et surtout, dit Freud : « Tous les névrosés sont des simulateurs, ils simulent sans le savoir et c’est leur maladie ». (Freud est en train d’élaborer Psychologie des foules et analyse du moi.  « Simuler avec la foule quelque chose qui fonctionne comme un corps » dira Lacan en 1974). Cela ne peut être entendu, et donc, le second jour des débats, Freud passera du statut d’expert au statut d’accusé.

La position du psychanalyste est une position inconfortable, car elle s’ancre (s’encre) dans ce non-lieu qu’est l’inconscient (s’il accepte d’être psychanalyste et non sociologue, philosophe, ou maître en quoi que ce soit…), et ne va pas dans le sens attendu par le fantasme social, l’illusion groupale, dit Anzieu. Il ne peut s’agir de l’intérêt bien compris de la société, même démocratique, car aucun signifié ne peut garantir cet intérêt-là, troué d’inconscient, et qui donc échappera toujours, c’est un leurre. L’histoire des civilisations le démontre : aucun système si joliment théorisé soit-il n’a pu garantir la paix, l’égalité, la fraternité… Il ne s’agit que d’idéal, moi idéal, idéal du moi, identifications, projections d’idéologies, certaines moins pires que d’autres, comme dit Churchill de la démocratie. En révélant au signifié sa place de leurre, en libérant le signifiant, le psychanalyste aide un individu à trouver « son » rapport, un meilleur rapport à l’idéal du moi, au moi idéal, aux idéologies, à « traverser le fantasme ».

Et si le psychanalyste a intérêt — et donc son patient — à pouvoir éclairer des moments de la chaîne signifiante dans des champs divers et variés, il ne peut fonctionner dans la cure en tant qu’expert de ces champs. Il y perdrait l’abstinence nécessaire, l’ouverture, l’accueil, le creux, qui sont son outil essentiel : cet évidemment nécessaire sans lequel il se met à projeter sur le patient sa propre vérité, son propre symptôme. Cela devient suggestion et hypnose massives.

C’est ce que dit très justement, dans le Monde du 14 janvier 2004, la sociologue Dominique Mehl, qui, dans son dernier ouvrage « La Bonne Parole », traite de la place qu’occupent les psys dans les médias. D’un côté la vie intime abondamment mise en scène à la télévision, pour la première fois une parole de citoyen ordinaire non estampillée « ni par des institutions ni par des savoirs » prenant en grande partie la place du discours des experts (historien, moraliste, politique etc., tous supplantés, sauf les psys). Parce que « le discours psy est le discours savant qui correspond à la culture de masse contemporaine… peut-être cela va-t-il changer avec la remontée des discours religieux, la perpétuation des situations de précarité économique… mais c’est avec une grille psychologisante que la société, dans sa grande masse, pense actuellement… » Les psys sur les plateaux de télé, c’est l’aboutissement du fait qu’ils sont partout requis, santé, éducation, travail social, services hospitaliers etc. Certains adoptent une posture d’accompagnement, « sont ouverts aux mouvements de société et considèrent que leur rôle est d’aider les individus à vivre les difficultés générées par ces mutations, sans pour autant avoir de normes à édicter. Mais certains adoptent une posture beaucoup plus inquiétante. Au nom de leur fréquentation de la souffrance et de l’accumulation de cas singuliers entendus en consultation, ils estiment être habilités à édicter des règles de fonctionnement social : à supposer, par exemple, que telle évolution familiale — le divorce, l’homoparentalité — risque d’être pathogène et de causer de graves troubles identitaires, ils vont asséner leurs vérités sur ce que doit être un père, une mère. Tant que les psys parlent de relations individuelles, familiales, parentales, leur parole me semble absolument légitime. Mais quand ils se mettent à avoir un discours normatif sur la vie sociale ou politique, il s’agit d’un abus de parole. »

L’expérience clinique fondant les effets d’une causalité psychique, le danger est effectivement d’établir un répertoire de signifiants qui seraient pathogènes. Par exemple le signifiant « religieux ». Un psychanalyste athée doit pouvoir permettre à un analysant de trouver « son » rapport à une religion, et militer par ailleurs, en tant que citoyen, pour toutes les causes auxquelles il « croit ». Ce sont deux actions qu’il doit séparer, sauf à refuser d’entreprendre une cure autour de signifiants qui l’insupportent. « Le plus grand risque serait que les psys, au nom d’une expertise abusive, deviennent des édicteurs de morale, et qu’ils soient considérés comme plus scientifiques, donc plus crédibles, que les religieux ou les idéologues d’antan. »

RAPPORT est le mot important : « Mais quand on interprète un rêve, dit Lacan au début des Écrits Techniques, on est en plein dans le sens, dans quelque chose de fondamental du sujet, dans sa subjectivité, ses désirs, son rapport à son milieu, aux autres, à la vie même. » Son rapport à la vie même. Unique, à dévoiler. Qu’il ne connaît pas lui-même. Le psychanalyste n’est sûrement pas là pour emboîter le pas à tous ceux, qui, depuis l’enfance du sujet, n’ont cessé de dénier ce rapport-là, au nom du « fais comme moi ». Assimilation mortifère. 

« L’éthique psychanalytique qui est d’ouvrir un être à son Désir, dit Lacan, est du domaine du particulier. (…) Je vous l’ai déjà dit, nous devons considérer l’analyse comme reposant toujours sur ce caractère de singularité de la réalisation de l’ex­périence. L’analyse comme science est une science du particulier. La réalisation d’une analyse est toujours un cas singulier, parmi ces cas singuliers qui prêtent tout de même à quelque généralité depuis qu’il y a plus d’un analyste… » De quelle généralité s’agit-il ? Non pas statistique, puisque l’inconscient vient déjouer une quelconque possibilité d’assimiler des « résolutions » de symptômes (si un effet peut être constaté, la cause restera toujours plus ou moins voilée), mais productrice de l’idée de structure, qui, à ce moment, devient un outil propre à « travailler » le texte de l’autre… Notion de structure d’où tout découle…

« LITTÉRATURE» dit Freud, « ’INSTANCE DE LA LETTRE », DIT LACAN. Mais alors pourquoi des MATHÉMATIQUES ?

Parce que la linguistique use de formulations mathématiques. Pour cause de STRUCTURE. Lacan a forgé « mathèmes » comme Lévi-Strauss avait forgé « mythèmes » pour désigner l’organisation des mythes faits pour structurer le rapport de l’homme à la « nature » : les structures de la parenté. Et cela ne s’est pas fait d’un coup, le langage dut supplanter la gesticulation GLOBALE et le BABILLEMENT, puis vinrent des HOLOPHRASES, CONGLOMÉRATS de syllabes n’ayant aucun sens en elles-mêmes mais cherchant à exprimer un événement ou un état, puis symboles sonores plus précis, puis gestes SYSTÉMATISÉS et MOTS. Une survivance d’holophrase, chez les Fuégiens : « Mamihlapinatapai » pour exprimer l’état ou l’acte de deux personnes qui, se regardant, espèrent que l’une d’elle fera ce que toutes deux désirent, mais n’osent pas entreprendre. L’expression de la demande. Passage du global à la coupure, et, de ce fait à la coagulation.

La structure du langage fut déjà étudiée au Ve siècle avant JC en Inde, Panini entre autres classa minutieusement la langue, son modèle présente déjà les caractères d’économie et de cohésion exigés par la linguistique moderne. Chez les Grecs ce sera moins la structure que le rapport langage/pensée : la langue est-elle gouvernée par la nature ou par une convention ? (Platon, dans le Cratyle). Question à laquelle répondra Saussure en séparant signifiant et signifié (ce qu’avaient déjà fait les Stoïciens), disant par là qu’il n’y a pas de rapport nécessaire entre le mot et ce qu’il désigne. Saussure qui a écrit sur le génitif absolu en sanskrit.

Au Moyen âge, toujours la même querelle, pour les réalistes il y a un rapport mot/réalité, pour les nominalistes seules les choses existent. Les concepts, étant des produits de la pensée, sont fluctuants. Mais le grammairien Bacon vient dire que la grammaire pourra être universelle, puisqu’il sera possible de ramener ses règles aux règles générales de la logique. Du 17e au 19e, ça se divise en réglementation de la rhétorique et études historiques. Diachronique/synchronique. Après cela, toutes sortes de « grammaires logiques », Condillac, Humboldt, à partir de Saussure, une linguistique structurale. École de Prague (Jakobson/Troubetzkov), Glossématique (Hjelmslev), Fonctionnalisme (Martinet), Structuralisme américain (Blomfield etc.) Théories génératives et transformationnelles de Chomsky, avec corpus et universaux. Cela rappelle les « invariants » de la théorie des nœuds, des éléments SUR LESQUELS ON PUISSE COMPTER. Mots intéressants de la linguistique, modèle, corpus, distribution, segmentation de la chaîne parlée, analyse combinatoire.

Saussure avait déjà dit : dichotomie langue/parole, diachronie/synchronie, la langue considérée comme SYSTÈME, la langue comme côté SOCIAL, la parole, côté INDIVIDUEL. La langue comme TRÉSOR déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à la même communauté, ou à une SOMME d’EMPREINTES déposées dans chaque cerveau.

Dans sa préface aux Écrits, Lacan avait déjà fait le point avec le linge de Buffon comme tissage, Buffon, naturaliste/philosophe/mathématicien, et c’est dans cette lignée que, semble-t-il, Lacan va chercher le nœud. Dans le Moment de conclure, il dit : mes nœuds borroméens c’est de la philosophie aussi…

Leibniz – philosophe/mathématicien allemand du XVIIe siècle (dont on dit que sa pensée s’est toujours conciliée avec de nouvelles idées, et qu’aucune science – sans parler de la littérature — ne lui aura été étrangère : logique, mathématiques, mécanique, géologie, jurisprudence, histoire, linguistique, théologie etc.) va souhaiter, demander, le nœud, qui n’existe pas encore, il en appelle à une « Geometria situs », une autre que celle s’occupant de grandeurs, longueurs, angles, et POSITIONS RELATIVES des objets.

Sa thèse de baccalauréat, il l’avait faite sur « De principio individui ». Viendront en 1766, « Analysis situs », puis « De arte combinatoria », puis « La Monadologie », où il dit que l’âme est située en un point qui est son point de vue, elle est « un petit monde contenu en un point ». Philosophie systématique. Dans « De principio individui », il argumente contre ceux qui veulent individuer soit par la forme soit par la matière, alors que pour lui l’individu ne s’explique que par les deux à la fois. Cela porte en germe la future Monadologie dont l’individu — la monade — sera le fondement, définie par sa forme (sa loi de développement) et par sa manière (sa place ou situs, dans le contexte de la Création). Développement et place, c’est bien du diachronique/synchronique.

Avant d’avoir 30 ans il pose les bases du calcul intégral et du calcul différentiel, le calcul infinitésimal l’amène à désubtantialiser l’espace et le temps qui deviennent des rapports d’ordre : « le monde pourrait Être un rÊve bien liÉ. »

Le mouvement visible renferme pour lui « quelque chose d’imaginaire », le mouvement est un processus, l’expression d’une force (contrairement au mouvement selon Descartes, qui est un simple déplacement local), ce n’est donc pas mv (quantité de mouvement), mais mv2 (quantité d’action motrice). Cela évoque évidemment le point de vue dynamique freudien, qui s’opposait à la conception statique de l’inconscient de Janet « Nous ne déduisons pas le clivage du psychisme d’une incapacité innée de l’appareil psychique à la synthèse, mais nous l’expliquons dynamiquement par le conflit de forces psychiques qui s’opposent et nous y reconnaissons le résultat d’une lutte active de deux groupements psychiques l’un contre l’autre ».

L’agent, la production selon Marx, qui a inventé la notion de symptôme. Le « frayage » aussi : de toutes les voies possibles, la lumière suit la voie la plus aisée.

« Leibniz est formaliste, écrit Michel Serres, il a cherché sa vie entière le langage des langages, construit nombre de systèmes déductifs, il intuitionne ce qu’est un point d’accumulation, un “voisinage”, une limite. Il propose des transformations continues (Lacan emploie le terme), sans hiatus ni saut ni déchirure, il dessine des connexions ; l’écriture philosophique, dit-il, doit être tracée per linearum ductum, ce qu’on ne peut traduire autrement que par la théorie des graphes. » Ce n’est pas par hasard si la théorie de la liberté lui apparaît sous la figure du labyrinthe, ce n’est pas par hasard si vient sous sa plume tout naturellement le lexique de la topographie, ruptures, clôtures, monade sans trou ni porte, théorie des bords, la ligne comme bord de surface pour caractériser les lois qui la traversent, « mathématique neuve, topologie ou théorie des graphes appliquée immédiatement aux choses du monde. »  

« Analysis situs ». La philosophie dite classique a connu la notion existentialiste d’homme en situation, au moins depuis Platon quand ça ne serait qu’à propos du procès de Socrate, et c’est Kant qui va rechercher une pure autonomie du sujet, coupé du réel. Mais l’existentialisme fait l’individu se saisir face à des déterminations, et en faire quelque chose. La situation, ou situs, était une des dix catégories d’Aristote, l’existentialisme sartrien est une position au milieu du monde, avec ses CONTOURS, et les obstacles que ce monde enferme, et qui conditionnent la réalisation d’un projet personnel. Jaspers a forgé le terme situations limites pour désigner les modes d’êtres, ceux qui sont spécifiques et qu’on ne peut ni récuser ni modifier.

C’est pour donner un exemple de la « Geometria situs » demandée par Leibniz qu’Alexandre Théophile VANDERMONDE, en 1771, dans ses « Remarques sur les problèmes de situation », prit l’exemple des nœuds, parce que ceux-ci ne sont pas définis par leur longueur ou leurs angles, mais par la situation relative de leurs brins, de leurs composés… Ce sera Carl Friedrich GAUSS (1777-1855) qui, faisant référence à Leibniz (« Dessins de nœuds », 1794), établira le « Théorème de la geometria situs » en 1844 : le nœud est défini par ses ENLACEMENTS, qui dépendent de leur position relative. Il va faire des diagrammes (dessins) de nœuds encore utilisés aujourd’hui. Les diagrammes sont des projections de l’espace en 3D sur un plan.

Un nœud est une courbe fermée, le simple nœud trivial l’indique, c’est un rond. Le nœud de trèfle est en continu, ensuite le nœud de huit, l’écheveau etc. Ils se complexifient, ont de plus en de croisements, mais quelles que soient les déformations que le nœud peut subir, il ne change pas de nature, c’est toujours le même nœud si le nombre de croisements est stable, et si les passages supérieurs ou inférieurs sont toujours les mêmes.

La complication vient de ce que l’on peut avoir plusieurs diagrammes pour un même nœud, et des nœuds simples peuvent avoir un diagramme d’apparence compliquée. Il n’est pas forcément facile de reconnaître le nœud à partir de son diagramme. L’un des buts de la théorie des nœuds, c’est d’arriver à classer tous les nœuds possibles. Si on a deux diagrammes, est-ce le même nœud ?

Gauss encourage son élève Johan LISTING à étudier les nœuds, en 1847 celui-ci invente le terme de topologie, le terme de topologie remplace le terme de geometria situs. L’Écossais Peter TAIT (1831 — 1901), au départ physicien, cherche la structure de la matière, comme beaucoup d’autres, dont Thomson (Lord Kelvin), qui dit que « l’atome est un nœud dans l’éther », et la molécule, des nœuds entrelacés, et il fait une étude systématique des nœuds. Tait voulait classer les nœuds pour savoir lesquels concernaient l’atome, et décrire les propriétés physiques et chimiques des atomes à partir des propriétés topologiques des nœuds. 30 ans de travail.

La théorie fut abandonnée, mais des catégories avaient eu le temps d’être établies :

  • Somme connexe
  • Mesures de complexité
  • Principes de classification
  • Tables des nœuds

Les sommes connexes sont l’addition de deux nœuds, les nœuds deviennent orientés, le nœud de trèfle ne change pas quand on le change d’orientation, d’autres peuvent changer, pour Tait « tout nœud se décompose de façon unique en une somme connexe de nœuds indécomposables (premiers) ». Il ne pouvait pas dire pourquoi, ce fut démontré plus tard (1949) par le Théorème de Schubert, la somme connexe est plus un « produit » qu’une somme.

  • Les mesures de complexité s’expriment par le nombre de croisements du nœud, mais si on peut représenter un nœud par beaucoup de diagrammes, on prend le minimum de croisements C (D). Un nœud est dit alterné lorsque les passages supérieurs et inférieurs alternent, non alterné lorsque les passages supérieurs ou inférieurs se suivent.

Tait a classé les nœuds mais n’a pas pu démonter que deux diagrammes représentaient des nœuds différents. Aujourd’hui on va jusqu’à 13 croisements, ce qui fait 10. 000 nœuds. Le NŒUD GORDIEN, c’est lorsqu’on change le passage supérieur en inférieur, ou le contraire, c’est comme si on coupait le nœud pour ce faire. Au XXe siècle, le Groupe de Poincaré établira des méthodes topologiques, et la théorie combinatoire des nœuds. Le Mouvement de Reidemester (1932) permettra de modifier localement un diagramme de nœud (les mots local et mouvement font écho au débat en Descartes et Leibniz).

Quelque chose de la définition du nœud fait écho à la répétition dans le symptôme, c’est le fait que deux diagrammes ne représentent le même nœud que si l’on peut passer de l’un à l’autre par une suite finie de ces opérations,. sauf qu’il n’est pas dit combien de mouvements de Reidemester il faut effectuer pour arriver à transformer D en D’, « ce n’est pas pratique », après 1000 mouvements, il faut peut-être continuer… on ne sait jamais quand on a fini. (Analyse finie/analyse/infinie ?)

Et les INVARIANTS de nœud qui ne se déterminent pas directement à partir de n’importe quel diagramme de nœud, il faut considérer TOUS les diagrammes qui donnent le nœud : là aussi, l’idée d’une chaîne signifiante qu’on ne peut arrêter sur un signifiant isolé, c’est à travers la chaîne « entière » que résonne un sens/non-sens, mais qui fait sens par son « voisinage ».

Alors les mathématiciens cherchent des invariants faciles à déterminer et à partir de n’importe quel diagramme de nœud, et ce sera la tricolorabilité qui permet de démontrer que des nœuds sont différents. Et pour finir, le théorème de Jones permet de distinguer le nœud de son image dans le miroir !

Le lexique de Leibniz fait incroyablement écho aux notions à l’œuvre dans la théorie psychanalytique : « Positions relatives des objets, Principe de l’individu, Analyse en situation, Combinatoire, Point de vue, Petit monde contenu en un point, Philosophie systématique, Loi de développement (diachronique), Situs ou place dans le contexte (synchronique), Le monde comme rêve bien lié, Mouvement visible renfermant “quelque chose d’imaginaire”, Mouvement en tant que processus, avec sa quantité d’action motrice, Point d’accumulation, Voisinage, Limite, Transformations continues, Connexions, Graphe…

Plus particulièrement dans le “Lexique de la topographie”, de Leibniz, la notion de ruptures, où l’on peut entendre le clivage, ou de clôtures (forclusion), monade sans trou ni porte (autisme), théorie des bords (le signifiant), Topologie ou Théorie des Graphes appliquée immédiatement aux choses du monde…

Les textes de Thomé et Soury ne peuvent donc surprendre, démontrant :

– que 16 nœuds — orientés — peuvent être un seul nœud, selon des transformations qui ne les font pas changer de nature

– qu’il y a quantité de nœuds borroméens (c’est-à-dire qu’il suffise de couper un des nœuds pour que tous les autres soient libres), mais qu’il y en a qui ont l’air d’être borroméens, et qui ne le sont pas, les deux derniers de la page 194, et ensuite il y a des aplatissements différents du même nœud

Mais (p. 198), il n’y a toujours pas d’algorithme de reconnaissance qui permette de reconnaître si un nœud est le même ou non.

Surprise — riche de conséquences — de rencontrer encore du “non-démontré”. Mais, disent-ils, en reformulant autrement, on peut dire que “les deux nœuds aplatis coloriés orientés, définissent deux nœuds orientés coloriés distincts, mais ils définissent le même nœud, différenciés uniquement par l’orientation. Ce nœud est appelé le nœud borroméen. Et c’est à partir de cet axiome qu’on va les dire inversibles grâce à une définition de Whitten, mais ce n’est toujours pas démontré. On dirait que ça a été défini par Fox en 62, et démontré par Trotter en 64. Problème d’inversibilité lié à la question des invariants. Donc à force de les chercher, ces invariants, on finit par les démontrer, en rêvant d’induction. C’est cela qui travaillait Lacan, citant Bertrand Russell : Si nous ne trouvons pas de réponse au problème de l’induction alors il n’y a pas de différence théorique de la connaissance entre raison et folie.

Le criminologue, le ‘profiler’, ne recherchent-ils pas des invariants, au sein de la causalité psychique, à coups de signifiants hypothétiques ? Comment le contexte, le synchronique, va faire exploser un signifiant chez un criminel, et comment les ronds de RSI vont glisser jusqu’au moment où un croisement va ‘crocher’ ?

Et comment c’est dans l’intime que ça se passe, à huis clos, et comment c’est peu rapportable, et comment l’enquête n’est jamais finie, ou tout au moins, ‘ce n’est pas pratique’, parce qu’il y a toujours à découvrir ?

Telle l’affaire Papin, qui intéressa les Surréalistes et Lacan, sembla ‘bouclée’, et fut rouverte récemment par Anne Thirode, dont le film ‘En quête des sœurs Papin’, rapporte la longue patience, et comment elle a dévoilé des erreurs, des falsifications, de la part des journalistes, des psychiatres. Bien que le ‘réel’ des corps martyrs, des armes du crime, se soit présenté devant les yeux de ceux qui l’ont découvert, et que les sœurs aient avoué, le mobile est resté obscur, surtout pour les psychiatres qui ne l’ont pas cherché, le mobile, et ont déclaré les sœurs saines de corps et d’esprit pour pouvoir les faire condamner, offrir à la société des ‘responsables’ tandis que le patron, René Ancelin, poursuivi pour escroquerie, était relaxé. La négligence à leur égard (les laisser ensemble après l’arrestation leur permettant de recomposer leurs déclarations, dont on découvrirait que Christine seule les avait établies, et Léa disant ‘amen’) due au fait qu’après la découverte de l’Agent Vérité (le nom du gendarme), et leur incarcération, elles n’étaient plus des êtres humains avec une histoire, mais des mythes utiles à incarner le crime social, ou le crime sexuel, ou le crime de deux folles, elles, les ‘Brebis égarées du Bon Pasteur…’ Et homosexuelles, parce qu’elles étaient à poil, écrivit le journaliste Bocage. 70 ans après, Anne Thirode découvre dans le rapport de police qu’elles n’étaient pas nues quand la patronne est montée sans bruit pour les surprendre. Les surprendre de quoi ? Nul ne le saura jamais. Mais elles n’étaient pas nues puisqu’on a retrouvé couvertes de sang leurs blouses de travail, dont elles étaient vêtues, lorsqu’elles avaient été ‘surprises’, et après le crime, elles avaient endossé des robes de chambre, dont elles n’avaient plus voulu se séparer pour partir à la Maison d’Arrêt.

‘Tout était faux’, écrivit l’écrivain local (une femme), qui, dans les années 60, avait fait une enquête passionnée. Falsifications, contradictions, erreurs, d’un procès pour qui la vérité importait peu, et encore moins la vérité psychique, puisqu’en prison, Christine déclenchera sa schizophrénie, voulant encore arracher les yeux d’un juge, puis les siens propres…

‘Pour en jouir, ce qui s’appellerait en jouir comme tel, il faudrait le mettre en morceaux, hein !’ dit Lacan. Le regard et la voix de l’autre (et le doigt du gant blanc qui vient — vérifiant la poussière sur les plinthes — constituer l’esclave, réduire à néant l’individu), il faudra les faire disparaître du champ de vision, les anéantir à leur tour. ‘Nous nous sommes défendues, ont dit les sœurs Papin, nous ne regrettons rien, parce que nous préférons avoir eu leur peau que ce soit-elles qui aient eu la nôtre !

La peau, là, n’est pas métaphorique, elle est réelle, elle est celle du psychotique. Ainsi que l’œil, celui de l’autre (l’Autre), extrait avec les doigts, et que l’Agent Vérité trouvera sur l’avant-dernière marche. Il aura fallu qu’elle récidive, Christine, en prison, avec cette histoire d’œil, du juge, pour qu’on lui passe la camisole de force. Mais la vérité du sujet, le moment où ça croche, entre R, S, et I ? Où un signifiant explose, comme une bombe ?

Anne Thirode a retrouvé Léa, avant sa mort, pas ex-brebis enragée, mais femme défaite de douleur, et qui avait dit, peu après le crime : je suis morte. Et n’avait plus jamais ouvert la bouche. Pétrifiée. Muette pour toujours. Pour la parole, il faut une adresse. Il faut de ‘l’autre.’

Anne Thirode a fait ‘l’autre’, témoin pour un testament post mortem. Elle a ressuscité des ‘textes’, qui parlent, c’est vrai, lorsqu’on sait que cette petite fille, Christine, avait été mise au ‘Bon Pasteur’ par sa mère, pour cause de pauvreté, en compagnie de sa sœur aînée, Emilia, qui avait pris le voile. Et dans une lettre, la mère dit à ses filles ‘ne vous laissez pas faire, ne prenez pas le voile, mariez-vous, vous qui aimez tellement les enfants’. Homosexuelles ? Pas sûr. Ce qui est sûr, c’est qu’elles étaient collées l’une à l’autre, pour ne pas se laisser dissoudre, pour se ‘défendre’, lorsque les Dieuleveut les avaient embauchées… Au Bon Pasteur, il y avait des châtiments corporels, et on inscrivait les recrues sur le ‘Livre des Pénitentes et Orphelines’, et on faisait d’elles des ‘perles’, à l’usage des bourgeois… Entre l’œil trouvé sur la marche d’escalier par le Sergent Vérité, et le Bon Pasteur, et les Dieuleveut, et les Pénitentes et Orphelines, que d’amputations, le long d’un parcours du signifiant ! Horreur vécue, honneur perdu, de deux petites filles, qui, en grandissant, n’ont certainement pas pu panser — penser — des plaies ouvertes où le regard de l’autre versait de l’acide, cela s’appelle l’humiliation…

Elles les ont ‘alourdies’, les patronnes, et puis ‘enciselées’. D’abord le poids de l’injure réitérée — alourdies de la Dette — et puis scarifier de la parole, inscrire dans le corps tyrannique la tyrannie interdite à dire. Enfin dire. Elles se sont ‘défendues’, ont-elles dit, y compris de ‘l’intrusion’ de la patronne pénétrant dans la maison sur la pointe des pieds, comme chez des voleurs. Bonne qui vole, bonne qui boit, bonne qui couche, étaient les trois catégories de l’ancillarité. Le ‘lien cernant’, elles l’ont arraché au sens propre. ‘Je suis la servante du Seigneur’, dit Marie à l’Ange Gabriel, et elles, perles à bourgeois, vierges (rapport médical à l’appui), perles pures comme la ‘Vierge’, elles l’ont posée, cette perle, ensanglantée, sur la marche d’escalier, sur le chemin des représentants de la Société qui allaient venir constater le ‘passage à l’acte’. Perle, œil, et le rond du réel qui tire sur les deux autres, les fait voler en éclats, et devient rouge, de SANG. Tentative d’écoute dans l’après-coup, de notre part ? On l’a reproché à Lacan. Bien sûr. Mais tout de même, il semble que du nœud de l’affaire, le siècle soit passé à côté.

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