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Juan Pablo De Arriba / Comment lire Lacan et ne pas devenir « Lacanien » ?

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Image George Digalakis
Texte publié en espagnol sur le site
EN EL MARGEN

Conseils aux psychanalystes sauvages

La psychanalyse a longtemps senti le rance : ses écoles, ses questionnements, ses discours. Il est très difficile de le parcourir sans s’imprégner de quelque chose de cette atmosphère moisie : remarquez-le, quelques années après certains groupes d’étude, de consommation à doses suffisantes la bibliographie la plus « pure » — pas l’autre, l’« appliquée » — ; après avoir compris l’histoire de la psychanalyse – ses institutions, sa position de renégat, ses dissidences, et toutes ses bassesses les plus sophistiquées —, vous pourrez retrouver quelques bons jeunes praticiens transformés en grands exégètes aux intentions cachées ; et s’ils n’y parviennent pas — complexe d’infériorité —, alors ils se grouperont autour de quelque nouveau grand exégète qui se postulera sur le marché intérieur des sociétés analytiques : c’est lui qui vient dire le vrai « quoi » caché dans le mi-dire que tout le monde a évité jusque-là. Les grands exégètes consacrent le meilleur de leurs années à recueillir les citations suffisantes ou nécessaires pour justifier leur lecture : et comme ce sont de grands lecteurs, des savants, aussi persévérants que tenaces, ils finissent généralement par convaincre. Con-convaincre : le chœur répandra le discours, il dira son propre message à l’envers autant de fois que nécessaire jusqu’à ce qu’il ressemble à une École avec une majuscule — oEcole : sonne mieux, semble-t-il, si vous le dites en français.

Tels sont quelques-uns des fondements fondamentaux de tout « bon Lacanien » : le « bon Lacanien » ne lit pas Lacan, mais interprète ce qu’il a dit par ce qu’il n’a pas dit, ce qu’il a dit par ce qu’il dira, ce qu’il dira. Dire pour ce que Lacan lui-même aurait dit, ce qu’il avait dit pour ce que d’autres auraient dit aussi… et ainsi se construit ce grand et beau « dit-hôtel » où les analystes se donnent leurs banquets d’exégèse et de citations. Cette psychanalyse est toujours traversée par le débat de la vérité — comment pourrait-il en être autrement ? — . L’interprétation demande un appui dans la vérité pour ignorer son caprice : l’exégèse ne dit pas seulement ce que Lacan aurait voulu dire ; ce n’est pas l’explosion d’un dire éclipsé et perdu par le farrago de l’urgence et de la compréhension dans lequel tout texte se perd. L’exégèse dit, tout d’abord, signifiait vraiment. Bien sûr, ce n’est pas une position qui convient à tout le monde : c’est pourquoi il s’agit de soutenir cette vérité chez quelque « untel » qui fait de l’Autre le garant de la vérité — ne sommes-nous pas, peut-être, des sujets modernes, enfants du cogito cartésien ? — . L’exégèse impose ainsi la figure du prophète : celui qui l’a déjà dit et n’a pas été entendu, celui qui l’a déjà anticipé et n’a pas été compris, ou celui qui le dit en ce moment mais se plaint d’être ignoré. Comme ces signifiants bizarres qui pullulent dans le discours de Lacan, nous nous retrouvons ici avec ces « lacaniens bizarres » qui auraient pu dire la vérité de Lacan, comme Lacan aurait aussi dit la vérité de Freud, comme Freud aurait dit la vérité de… bien, mettons ici : « des hystériques. »

N’est-ce pas une « formation » en psychanalyse ? Un « bon psychanalyste » n’est-il pas l’accumulateur de citations inutiles, celui qui lit ce que personne ne lit, celui qui sait dire ce que tel non-père a voulu dire quand il n’a pas dit ce qu’il a dit, ou l’a dit dans un autre chemin ? « Vraie et fausse psychanalyse » n’est pas qu’un article de Lacan daté de 1956 : c’est notre formation la plus intime, notre chemin le plus parcouru. Si la formation dite analytique de la plupart de nos compatriotes — je ne sais pas si ce sera comme ça sous d’autres latitudes, bien que le virus se répande clairement — s’est aujourd’hui sclérosée dans cet interminable ping-pong de similitudes et de différences entre Freud et Lacan, ce n’est pas seulement parce qu’ils incarnent le rôle du père et le retour du fils prodigue dans le roman familial de tout « bon psychanalyste » ; c’est parce que ce sont eux qui plus que quiconque ont incarné la position d’une « vraie psychanalyse » — la leur — et celle des autres, toujours fausse. La formation du psychanalyste à ce jour, bien qu’elle soit la revue d’anthropologie, de biologie, de mathématiques ou de topologie, n’a cessé de ressembler à une initiation aux arcanes d’un credo, hors duquel n’existent que la barbarie, l’incrédulité ou la plus belle des erreurs.

C’est bien sûr un problème sérieux si l’on pense que la psychanalyse offre une pratique dans laquelle, a priori, aucune voie possible ne peut être tenue pour acquise. La règle fondamentale ne dit pas autre chose : associez librement (si vous voulez et si vous pouvez). Le fait est qu’il n’y a pas de chemin préétabli ; qu’il n’y a, quoi qu’on en dise et qu’on le répète, d’autre « voie principale » que celle du consensus d’une imposture ou de la moyenne des distributions statistiques ; que la vérité peut venir sous les formes les plus inattendues et n’est presque jamais la bienvenue. Comment justifier le dogmatisme « intellectuel » d’une pratique qui se soutient dans l’inconnu du savoir, dans l’incohérence radicale de tout mot prétendu vrai, voire dans l’impossibilité même de sa pratique ? C’est entendu : comment nous lisons, comment nous abordons notre formation, est, en quelque sorte.

Comment lire Lacan sans devenir ce « bon Lacanien » ? : tel est le véritable obstacle que tout psychanalyste qui se met à rôder dans les écrits et les séminaires doit pouvoir surmonter. La dépasser, pourvu qu’elle n’entende pas renoncer à ce que Lacan lui-même n’a cessé de démontrer comme « le grand secret de la psychanalyse » : qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, que le psychanalyste s’autorise. Bref, qu’une lecture n’a d’autre fondement que l’exercice de sa pratique : une lecture ne se fonde pas, elle se pratique. Toute recherche de fondamentaux – et l’on sait l’avidité « orale » qui caractérise les premières années de formation professionnelle – ne débouche que sur l’inanité de l’abîme : dans le fondamental il n’y a plus que des lectures. Lectures, ce qui ne veut pas dire « interprétations », « opinions », ou « points de vue ». Non, lire signifie : pratiquer les paroles, commenter le texte, découper et ponctuer, se soumettre à ce qui y est écrit et à ce qui ne l’est pas. Mais aussi : ton et énonciation, style et esthétique du dire, création du texte à venir. Sans lecture, il n’y a pas de formation, et la formation n’est rien de plus que le développement d’un en train de lire. Une lecture qui se révélera multiple et dispersée, selon la prédisposition et l’humeur de chacun, mais qui dans son parcours suit le développement de la ligne brisée qui la détermine. Est-ce à dire que nous sommes enfermés dans une seule et unique lecture, qu’il n’y a pas d’issue à la lecture qui nous forme et nous informe ? Ce n’est pas si simple, et je soupçonne même que peut-être la question est mal posée. Laissons-la marquée, en attendant son éventuel développement.

Une lecture n’a d’autre fondement que sa pratique : le crétinisme de tout « bon lacanien » est de boucher la fêlure de sa lecture aux bords imaginaires de la citation d’autorité. En ce sens, il n’y a pas de différence avec tout autre « -isme » : le freudisme, le marxisme, le kantisme, sont les formes sous lesquelles une lecture se contracte comme vérité-d’auteur. Lecture à moyen terme, pourrait-on dire, en hommage à l’analytique existentielle de Heidegger : ça se comprend, c’est la forme du quotidien. Dans son existence masquée, le psychanalyste moyen sait qu’il lit et qu’il a une lecture (ou, mieux : qu’une lecture l’a).), et c’est ainsi qu’il est reconnu comme plus ou moins kleinien ou plus ou moins millérien — y a-t-il vraiment des freudiens ? — . C’est-à-dire : il sait que ses pieds sont soutenus par des déclarations et des concepts, des arguments et des coupures de presse. Mais comme c’est une forme « impropre », une forme qui ne peut être maniée et reconnue dans ce qui la fonde — c’est-à-dire seulement dans une lecture —, elle s’arrête au nom de « l’un ». C’est cette détention — qu’elle soit comme inhibition, symptôme ou angoisse — qui fonde la position de tout « bon lacanien » : n’est-il pas temps que nous commencions à esquisser les formes minimales de cette « psychopathologie de la formation analytique » ? Et n’est-il pas temps que nous puissions aussi imaginer un possible traitement pour nous guérir de nos lectures symptomatisées et de leurs inhibitions imaginaires ? Il n’y a pas de « route principale » ici non plus :

Qu’il soit lu s’oublie derrière ce qui se lit dans ce qui se voit : et qu’est-ce qui se voit, sinon des « statues » ? Dans cette stagnation le « un » — das Mann, selon la paraphrase heideggerienne — trouve les fondements de sa formation : « un » doit lire Freud et Lacan s’il veut être psychanalyste — combien d’entre nous ont reçu et répété cette formule aussi canonique qu’inhibitrice ? Du même geste on marque qu’il n’y a pas d’autre formation que celle d’une lecture, en même temps qu’on l’écrase sous la forme d’une lecture standard : « il faut ». Comme tous les « il faut », sa formulation même introduit les « mieux vaut ne pas » qui se chargent de la lecture : « il faut » lire Lacan, mais « mieux vaut ne pas » Jung — sous peine de mysticisme — ou Hartmann – à moins que ce ne soit pour critiquer ego-psychologie—. « Il faut » lire Hegel, mais mieux vaut pas Deleuze, car c’est là que commencent les secousses. Le chemin est déjà tracé : bien qu’il soit possible de lire n’importe quoi — la possibilité formelle de tout « je » créé dans le libéralisme moderne — il y aura des choses qui ne se liront que sous la marque de la déviation, de l’erreur. Sans doute, les « bons lacaniens » lisent Freud, mais toujours dans le cadre de leurs « antécédents » (le père est toujours au début dans les filiations œdipiennes) ; c’est vrai, les « lacaniens » pourront aussi lire Klein, mais toujours comme le boucher qui ne savait pas où couper. Ils savent que la lecture introduit le registre de la vérité, mais ils la leur donnent déjà parés du corset de l’objet même de leur lecture : leur « lacanisme » a déjà décidé ce que sera la « vraie » psychanalyse, et en dehors d’elle, ce c’est faux.

 « Comment lire Lacan sans finir “lacanien” ? »  se décline alors en : « comment lire au-delà du piège du binôme du vrai et du faux ? ». Car de là il n’y a pas d’issue : « Lacanien » est déjà une façon d’identifier un nom propre comme vérité de la psychanalyse. Et ce n’est pas très différent de tout autre nom avec lequel on entend passer au crible ce que représente la « vraie » psychanalyse pour chaque clergé. L’enjeu est clair : peut-on lire un auteur sans écraser la pratique de la lecture sous l’écho du « C’est toi qui me suivras » ? N’est-ce pas le même exercice que l’analyste fait dans le transfert, de dos ou de face à un discours dont même ses silences font partie ? Ou va-t-on devoir reconnaître que l’analyste est celui qui ne sait pas lire sans s’identifier au nom propre qui bouche le vide de la vérité ultime ? Mieux vaut renier toute formulation de la lecture en termes de vrai et de faux : pouvez-vous l’imaginer ? Ça serait génial. Mais attention : cela exigerait un travail de lecture et de discussion, pluriel et horizontal, permanent, et non la délégation de la lecture et de sa critique aux trois ou quatre noms dans lesquels la pensée de beaucoup est sclérosée.

La vraie terreur qu’un « bon psychanalyste » veut exorciser n’est pas tant celle d’une « vraie » psychanalyse impossible, toujours idéalisée, toujours à venir. Au contraire, la « vraie » psychanalyse se constitue dans cette attente ; plus encore, c’est cette attente : la « vraie » psychanalyse, c’est ce que Freud attendait du fond chimique de la matière et Lacan du mathème et du nœud. Disons, pour faire court, que la « vraie » psychanalyse est structurée comme une attente (on retrouve déjà ici cette vocation prophétique qui bat dans toute lecture théologique de la psychanalyse). Mais qu’est-ce que cette même attente offre hic et nunc c’est plutôt un fort, une forteresse d’où attaquer, désavouer, ignorer, expulser, exiler et humilier toutes ces autres versions dans lesquelles la « vraie » psychanalyse dénonce les dérives actuelles de l’erreur et du mensonge. La « vraie » psychanalyse est une machine à annuler le développement hétérodoxe et parfois désordonné de la psychanalyse comme fausse.

Il n’y a pas de « vraie » psychanalyse : soit ; le nihilisme postmoderne peut très bien s’entendre avec une telle conclusion (en effet, nous vivons dans un tel désenchantement). Mais qu’en est-il de l’inverse ? Parce qu’il n’y a pas de « vraie » psychanalyse n’est que la moitié de la question. Le schisme vient avec son complément : qu’il n’y ait pas de fausse psychanalyse suppose de reconnaître la psychanalyse comme psychanalyse même dans ses délires et dérives. La « vraie » psychanalyse découpe des noms dans le vrai, raconte une histoire : celle de la vérité et de ses déviations ; mais sans l’étiquette du vrai et du faux, l’histoire de la psychanalyse cesse d’être ce bref chapitre de l’histoire des idées pour devenir le coven sauvage des trahisons et des malentendus qu’elle a toujours été. Qu’il n’y ait pas de fausse psychanalyse suppose de mettre Freud sur le même terrain que tous ses disciples, même les dissidents. Réunir Lacan à la même table avec Reich et Otto Gross. Sans le rêve d’une « vraie » psychanalyse, les psychanalystes devront se reconnaître non seulement dans leur propre version de la psychanalyse, celle officielle de leur moi et de leurs idéaux, mais dans toutes les versions où ils ne se reconnaissent pas, dans celle psychanalyse sauvage qui borde les frontières comme dans le discours le plus empesé répété par les professeurs de psychanalyse dans les cloîtres universitaires.

Il n’y a pas de fausse psychanalyse : une affirmation plurielle et affolante, sans doute, mais la seule voie possible pour le psychanalyste de commencer à dépasser sa propre réflexion narcissique, jusqu’à atteindre la voix des autres qui parlent dans son discours même si l’analyste s’accroche à vouloir continuer à les ignorer. Qu’il n’y ait pas de fausse psychanalyse suppose d’ouvrir le jeu à toutes ces autres psychanalyses où chacune projette les fantômes de son hérésie, afin de pouvoir y reconnaître les formes de l’impensé. En tout cas, il y aura des psychanalyses moins critiques de la psychologie du milieu néolibéral et individualiste dans lequel elles se fondent, mais c’est loin d’être faux. Dans tous les cas, il y aura des psychanalystes désespérés d’être reconnus par l’establishment médical comme une forme dérivée des « sciences naturelles ». La psychanalyse est, entre autres, un signifiant qui se prête aux lectures les plus hétérogènes, non pour autant équivalentes entre elles, mais, au contraire, pleines de conséquences disparates. Peut-être faudrait-il pouvoir mettre de côté toute cette question exégétique dans laquelle s’enlise notre formation, pour commencer à s’occuper des pratiques de nos lectures : qu’est-ce que cela veut dire, dans votre domaine, prendre des concepts par ce biais ? Qu’est-ce qui s’ouvre et qu’est-ce qui se ferme quand les choses sont définies de telle ou telle manière ? Quel savoir autorise et légitime une position épistémique telle que celle qui se dégage de telle ou telle lecture ? Il faut donc discuter et soulever les effets de lecture, de positions et de pouvoirs, plutôt que des vérités et des mensonges. N’est-il pas surprenant que certaines lectures de la psychanalyse trouvent un si bon accueil chez les défenseurs des libertés de l’individu libre et responsable, dernière mythologie du rêve moderne ? Ne devrait-il pas attirer notre attention, plutôt que de se plonger dans la citation de la citation de la citation, pour trouver notre prétendue connaissance reproduite dans les slogans les plus triviaux qui circulent dans la propagande évangélique de la télévision ouverte ? Ne faut-il pas s’interroger sur le lieu d’où on lit, et surtout, où on entend faire sa lecture, devant toute cette mythologie du texte sans auteur, du savoir anonyme, qui suinte dans les cathédrales psychanalytiques ?

Comment lire… – un nom importe-t-il désormais ? – sans devenir théologien ? Air ! Un peu d’air ! Il faut sortir la psychanalyse de la Sainte Trinité auteur, texte, interprétation ; défaire chacun de ces endroits où la morale du troupeau s’arrête à « ce oui » et à « ce non », pour retrouver la question des conditions de possibilité et des effets de ce qui est introduit comme phénomène ; ouvrir la psychanalyse, non à ce « dehors » où elle n’est jamais la bienvenue, mais à son à l’extérieur, celui qu’il portait toujours avec lui-même si c’était de manière péjorative, celui qui savait le casser autant de fois que nécessaire pour que ceux qui étaient à l’intérieur — même s’ils ne le savaient pas — puissent encore respirer ; une apologie de l’exilé et du déviant, une défense des mauvaises lectures plutôt que la compréhension des fidèles. Choisir la trahison fut-elle innocente et non délibérée, devant cette obéissance de vie où s’épuise la formation du pratiquant (et avec elle, le peu qui lui restait de curiosité) : mieux vaut développer une lecture stérile que de reconnaître éternellement l’écho de la seule vérité dans laquelle le groupe trouve sa « masse ».

 Soyez lacaniens si vous voulez — ou freudiens, ou millériens, peu importe — ; je préfère lire.


Juan Pablo De Arriba est psychanalyste, diplômé et docteur en psychologie de l’Universidad del Salvador. Il a complété sa résidence en psychologie et chef des résidents à l’hôpital interzonal « Dr. José Penna », de la ville de Bahía Blanca. Il a enseigné à l’université dans diverses chaires de carrière en psychologie à l’USAL (siège de Bahia Blanca) et à l’UNISal. Il travaille actuellement comme superviseur de la résidence de psychologie sociale et communautaire du secrétariat de la santé de Bahía Blanca et de la résidence de psychologie du HIG Dr José Penna. En 2018, il publie son premier livre, « Rêves dans la psychose : critique et clinique », édité par Letra Viva, fruit des recherches menées pour sa thèse de doctorat.