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Christine Genin – Louise Ackermann, « Satan féminin » et poétesse trop libre pour son siècle

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Publié dans « Fières de lettres » dans  Libération le 6 mai 2022
Portrait de Louise-Victorine Choquet, Mme Ackermann, par Paul Merwart. (Gallica)

Chaque mois, la Bibliothèque nationale de France met en lumière l’œuvre d’une écrivaine, à télécharger gratuitement dans Gallica. Aujourd’hui « Ma vie » et « Poésies philosophiques » de Louise Ackermann, décriée et saluée pour son athéisme et la puissance de ses poèmes, derrière lesquels on voyait un « génie mâle ».

Louise Ackermann est une figure singulière dans le paysage littéraire du XIXe siècle. Elle est très différente des autres femmes de lettres de son temps : trop solitaire, veuve mais vertueuse, sans enfant, et son corps est en décalage avec l’audace de ses écrits : « C’était une vieille dame d’humble apparence. Le grossier tricot de laine, qui enveloppait ses joues, cachait ses cheveux blancs, dernière parure qu’elle dédaignait comme elle avait dédaigné toutes les autres. […] elle ressemblait à une loueuse de chaises. » Cette poétesse que l’on traite de « génie mâle » ou de « démon » reste largement incomprise de ses contemporains tant son style et ses propos vont à l’encontre des idées reçues sur la poésie féminine.

« Les plus belles horreurs littéraires qu’on ait écrites depuis les Fleurs du mal »

Si ces Contes (1855) ne rencontrent pas beaucoup d’écho, il en va tout autrement des Poésies philosophiques. Publiés d’abord en plaquette à Nice en 1871 puis chez Lemerre en 1874, ces vers puissants expriment ses convictions de libre penseuse. Le recueil s’ouvre par un manifeste, Mon livre où elle revendique son droit à la parole : « Quoi ! ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme,/En est-il moins un cœur humain ? […] Au lieu de m’enfermer tremblante en fond de cale,/J’ai voulu monter sur le pont. » Elle glorifie les luttes de l’humanité contre la religion : Satan prend la parole, qui s’enorgueillit d’avoir arraché l’homme à son ignorance. Elle s’adresse à Pascal pour l’admirer dans son combat contre le Sphinx mais regretter sa soumission à la croix. Les Malheureux évoque indirectement son deuil, pour rejeter l’illusoire consolation de l’immortalité et des retrouvailles dans l’au-delà. Elle fait écho aux drames de son temps : la Guerre, écrit en février 1871, est dédié à son neveu tué à Gravelotte. Son pessimisme radical prend des accents frappants, par exemple dans les derniers vers du Déluge. Lire sur Gallica .

Avec ce recueil, Louise Ackermann accède à une notoriété de scandale : la poésie, à moins d’être lyrique, n’est pas alors un domaine féminin ; qu’elle ose faire profession publique d’athéisme augmente le scandale, tant il est entendu que le sentiment religieux est « inné chez la femme ». Après un article d’Elme Caro qui fait du recueil un événement, il est largement commenté par tous les journaux, dans une polémique qui fait intervenir les grands noms de la critique. La presse conservatrice la traite de « pythonisse proudhonienne » ou de « Satan féminin », tout en se moquant de son apparence et de son âge. Dans le camp progressiste, on ne tarit pas d’éloges mais le lexique utilisé reste très masculin. Jules Barbey d’Aurevilly opère une synthèse en écrivant son admiration pour ces poésies « impies, athées, — résolument athées, — navrantes, navrées et superbes », tout en se montrant stupéfait que ce soit cette « matrone simple et grave », qui écrive les « plus belles horreurs littéraires qu’on ait écrites depuis les Fleurs du mal de Baudelaire. Et même c’est plus beau, car dans le mal, – le mal absolu, — c’est plus pur ». Elle en devient presque un homme (« cette Origène femelle, est parvenue à tuer son sexe en elle et à le remplacer par quelque chose de neutre et d’horrible, mais de puissant ») ou l’une de ses Diaboliques (« quelque chose comme un démon, et, moralement comme esthétiquement, c’est intéressant, un démon ! ») publiées la même année et qu’il lui dédicace : « A la grande diabolique, les petites. »

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