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Philippe Albert  / Longtemps Serge Gainsbourg…

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Longtemps Serge Gainsbourg m’a exaspéré. Surtout à la fin de sa vie. Mais quelle déchéance ! Quel manque de dignité ! Mais qu’il aille donc se faire soigner ! Qu’il cesse de se donner en spectacle ! Mais n’y aura-t-il donc personne pour lui porter secours ? Ne trouvera-t-il donc jamais sur son chemin une bonne âme (de préférence un psy, bien sûr) pour l’empêcher de brûler ainsi sa vie ? Je ne parvenais pas à penser ce bougre de Gainsbourg. Pour un peu, je l’excluais de l’espèce humaine. C’est qu’il me faisait perdre mon confort intellectuel, qu’il me mettait en danger ! Je me souviens avoir été quelquefois pris de dégoût, de colère aussi. Je n’allais pas jusqu’au mépris, bien sûr. Mes belles valeurs humanistes m’interdisaient d’aller jusque-là.

Et puis, il n’y a pas si longtemps que ça, sans doute parce que la vieillesse, cette fidèle compagne de la mort, me prend doucement par la main, j’ai cessé d’essayer de penser l’alcoolisme — et bien d’autres choses encore. Et, à propos de Gainsbourg, deux bêtes questions se sont imposées à moi : ce diable d’homme aurait-t-il écrit autant de belles chansons s’il n’avait pas bu et fumé autant ? Et sans la bouteille et la clope, aurait-il vécu aussi longtemps ?

Franchement, aujourd’hui, je suis persuadé que non. Gainsbourg, sans sa Gitane et son whisky, serait mort bien avant. Il se serait suicidé, aurait été victime d’un accident, d’une grave maladie, ou encore — il s’agit là d’une autre mort — il aurait sombré dans la folie. En tout cas, il n’aurait pas déployé le talent que nous lui reconnaissons en général. L’alcool et le tabac l’ont aidé à vivre.

Pures spéculations, me direz-vous. Oui, oui, et oui. Je le revendique. Je vous l’ai dit : j’ai cessé de penser, de réfléchir. Je vous livre simplement ce que je ressens au plus profond de moi-même.

Oui, vous avez bien lu : j’ai écrit « ce que je ressens au plus profond de moi-même ». Bon, je mériterais d’être brûlé pour hérésie sur le bûcher de la psychanalyse-faussement-humble-qui-se-vautre-dans-sa -belle-pensée. Sur l’autel du condescendant-aveuglant-lacanisme-qui-jouit-de-l’énigmatique-de-son-gourou-et-le-mime, je mériterais d’être écorché vif. Pensez donc : un psy qui ressent ! Et bien, qu’on me brûle après m’avoir écorché vif ! Et qu’on me laisse essayer d’être comme WINNICOTT, qui écrit : « Lorsque je pratique la psychanalyse, je vise à : rester vivant, rester en bonne condition, rester éveillé. Je vise à être moi-même et à me comporter comme il faut. »

L’alcool aiderait donc l’alcoolique à vivre. Au moins à survivre. Et bien, et il s’agit là d’une provocation délibérée, que l’alcoolique boive ! En d’autres termes, ce qui m’intéresse chez l’alcoolique, ce n’est pas son alcoolisme. En fait, je m’en moque un peu (c’est un euphémisme). Ce qui m’intéresse chez l’alcoolique, c’est l’homme ou la femme qui, comme chacun de nous, se débrouille dans la vie avec les armes qu’il a. Ce qui m’intéresse, c’est l’être fragile que je reconnais comme étant si peu différent de moi. Lui, il n’a trouvé que l’alcool pour l’aider à vivre. Et moi, qu’ai-je trouvé ? Et vous, qu’avez-vous trouvé ?

Qui, une nuit de solitude et de doute, ne s’est pas dressé dans son lit, épouvanté par le néant, l’absurdité de la vie ? Qui n’a pas ressenti, au moins une fois, la morsure glaçante de l’éternité ? Oui, nous connaissons tous le gouffre de l’impensable. Sur celui-ci, notre mère, cette première secourable, a tissé la trame d’un voile, celui qui a craqué cette nuit-là. Il s’agit d’un trompe-l’œil, mais c’est sur cette trame que nous avons brodé nos plus belles croyances. Non, on ne peut vivre sans croire. En Dieu, à la psychanalyse, à la médecine, à la famille, à l’amour. Et nous voilà à louer les vertus de la pétanque, de la musique, du water-polo, ou de la littérature. Et nous ne saurions vivre sans notre collection de timbres ou de grenouilles en porcelaine, notre guitare ou notre belle voiture. Et nous construisons notre vie, solidement sommes-nous persuadés, sur ces croyances. Puisque je vous le dis que nous sommes tous des croyants !

L’alcoolique, lui, et là je continue de parler de ressenti, n’a trouvé que l’alcool pour masquer son gouffre. Peut-être parce qu’il manque la trame du voile. Peut-être. Sur ce point, laissons les théoriciens théoriser. Ça leur fait tellement plaisir. Cependant, l’alcoolique sait bien, comme chacun de nous, qu’il ne s’agit pas d’aller remplir son gouffre. Il sait qu’il est sans fond. Il ne faut pas prendre l’alcoolique pour un imbécile. L’alcool, c’est liquide, comprenez-vous. Ca coule avec un joli bruit de cascade. C’est ça qui fait du bien. Il faut donc alimenter la source. Sans cesse.

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’exonérer l’alcoolique de son éventuelle violence, de nier les souffrances de son entourage. Il ne s’agit pas d’être complice, ou compatissant. Il ne s’agit pas non plus d’être dans la froide neutralité, de jouer les sphinx, ou encore les vieux sages. Surtout pas ça ! Non, il s’agit, je crois, d’abandonner ce que Jean-Pierre DESCOMBEY[1] appelle « des spéculations théoriques coupées de la clinique », et de renoncer à une « ambition soignante, toute-puissante dans sa visée, aveugle dans sa motivation ». Il s’agit, je crois, d’essayer d’être, comme WINNICOTT, vivant et éveillé. Humain, quoi. Je ne parle pas d’amour, je parle de reconnaître l’alcoolique comme l’un de mes semblables, donc peu différent de moi.

Bien sûr je parle d’approche thérapeutique, de clinique. De la vraie. De celle qui a une odeur. Pas de celle qui sert de vignette pour aller illustrer, justifier une quelconque théorie fumeuse coupée de la vie. Je parle d’une relation authentique entre patient et thérapeute, dans laquelle, pourtant, chacun reste à sa place. Il s’agit, je crois, de dire par nos actes, nos paroles, notre façon de sourire, de serrer la main, d’accueillir ou de raccompagner à la porte : « Alcoolique, mon frère, toi, je ne t’aime pas puisque je ne te connais pas, mais je ne te déteste pas non plus. Je te reconnais tout simplement. Tu es mon semblable, et pourtant tu te crois si différent. Tu te trompes, et je vais te montrer que nous sommes très proches, qu’il n’y a pas d’abîme entre nous. L’abîme est en chacun de nous. Tu veux arrêter de boire ? Quel courage tu as ! Je ne sais pas si je peux t’aider, je ne sais pas même si c’est bien raisonnable que tu cesses de boire. En fait, je ne sais rien. Mais, si tu veux, ensemble, nous pouvons essayer d’y comprendre quelque chose. »

Et, je vous en prie, si je suis écorché vif et brûlé, faites-moi plaisir : mélangez mes cendres à une bonne bouteille de Bourgogne, et allez en arroser tous les livres traitant de la psychanalyse.              

Philippe ALBERT

Psychologue freudien   

[1] Jean-Paul DESCOMBEY, Alcoolique, mon frère, toi, L’HARMATTAN, 1999