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Sabrina Champenois / Sexisme: vent de «pas nuque» au Japon

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Publié sur le blog de Libération le 16 mars 2022 

D’après un article de «Vice», certains établissements scolaires nippons interdisent la queue-de-cheval pour protéger les garçons d’une excitation sexuelle. Tollé, bien compréhensible.

Dans la série « décidément on n’arrête pas le progrès», voici un épisode stupéfiant autant qu’affligeant en provenance du Japon, rapporté par Vice le 10 mars : un ex-enseignant de collège indique que «des administrateurs d’écoles lui ont dit que les filles ne devaient pas porter de queue-de-cheval car exposer la nuque pourrait “exciter sexuellement” les élèves de sexe masculin». L’homme explique : « Ils craignent que les garçons ne regardent les filles, ce qui est similaire au raisonnement qui sous-tend le maintien de l’obligation de ne porter que des sous-vêtements blancs», qui sont imperceptibles à travers les uniformes – pilier du système éducatif japonais.

Il n’existe pas de données nationales, mais l’application de cet interdit capillaire ne serait pas si rare et participerait du burakku kosoku, ensemble de règles drastiques que les établissements scolaires appliquent comme bon leur semble malgré les protestations de certains parents et élèves, et en dépit de recommandations gouvernementales pour l’assouplir. Sachant que le burakku kosoku, qui a émergé dans les années 1870, circonscrit aussi bien (entre autres) la garde-robe que la couleur des cheveux ou la forme des sourcils. L’objectif est celui que visent tous les uniformes : ne faire qu’un corps, indistinct et (en apparence du moins) égalitaire, et endiguer les expressions de l’individualisme.

L’article de Vice suscite depuis sa publication un déferlement de commentaires outrés. Et pour cause : interdire la queue-de-cheval suinte un archaïsme qu’on pouvait espérer tout bonnement impossible, aussi traditionnelle la société japonaise soit-elle, surtout depuis la vague mondiale #MeToo. La nuque est érotique, objecteront certains, et d’autant plus quand le reste est couvert. Mais le cheveu détaché a lui-même mauvaise réputation car notoire arme de séduction massive. D’ailleurs, l’emprisonner (par le strict chignon) ou le contenir (par la sage queue-de-cheval) a souvent été recommandé, tandis que l’avoir court a longtemps été sulfureux de la part d’une femme – mais on ne refera pas ici la roborative liste complète des injonctions contradictoires en la matière.

Quand finira cette prise de tête antédiluvienne ? Et quand arrêtera-t-on de réduire les garçons (les hommes de demain, donc) à des instincts si basiques qu’il faudrait même couvrir ces nuques qu’ils ne sauraient voir ? Sans compter que l’histoire a largement démontré l’aiguillon de l’interdit, et que plus on corsète, plus forte est l’envie de faire sauter le carcan. Diaboliser la queue-de-cheval, c’est l’ériger en vecteur du désir, et sanctuariser la nuque, c’est souligner son potentiel sexuel. Et une coiffure des plus banales de devenir éminemment excitante…