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Luc Garcia / La conflagration de la honte

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Texte paru dans Lacan Quotidien N° 873 du Lundi 16 mars 2020

Sur le bout de la langue, un poison sans goût se paie plus cher qu’une injustice. En cotation, l’aile droite de chiroptère cru du Wuhan dans son bouillon froid pèse lourd car l’intégrité de corps est touchée. Masques et préservatifs sont en plein boum pour protéger l’index des contaminations. Le silo de gel hydroalcoolique est encadré par le gouvernement, tandis que le brent plonge. Dans les interstices des constats de ce tourment mondial, viennent se placer quelques images de guerre.

Trois millions de Syriens dans la province d’Idlib, au nord-ouest du pays, sont le dividende accessoire des opérations comptables terminées. Les corps valent toujours moins que ce qu’ils fabriquent. En temps de guerre, les réfugiés sont périssables et plongent dans le néant des illusions qu’ils portent à leurs dépens. À Idlib, l’illusion a le nom d’un idiot utile qui s’appelle Erdogan, cet homme qui promet un jour sur deux qu’il va faire un malheur et le lendemain déclare qu’il l’a déjà fait.

Ni une phrase ni une équation. La Turquie siège à Mons en Belgique comme membre de l’OTAN, achète un système de missiles à la Russie, qui bombarde trois mois plus tard les positions turques en Syrie ; des diplomates français, qui font mine que tout est sous contrôle, souhaitent que la France n’isole pas la Turquie, choisissant de voir le doigt plutôt que la lune ; Erdogan veut récupérer l’autoroute M4, l’axe majeur d’écoulement du pétrole de l’État islamique qui se finançait par cette diffusion en contre bande à chaque plein que nous faisions (c’était aussi ce pétrole-là que nous avions dans nos réservoirs) ; alors la Russie comme toujours soutient Assad, dit-on. Il en résulte que le type qui fait le sale travail pour plomber les terroristes que personne n’aime s’appelle Vladimir Poutine. Voilà pour l’écriture du petit télégraphiste occidental qui conclut en principe que tout cela n’est vraiment pas bien (formulation académique) ou nécessite l’organisation d’élections (formulation sociale).

Or, Le boutiquier de Damas fait partie d’une minorité régionale chiite essentiellement située à proximité de la région d’Idlib qu’il nettoie patiemment, avec une méticulosité qui n’a rien d’accessoire. Dans quelle mesure Poutine n’exploite-t-il pas un règlement de compte d’Assad avec son propre pays pour pouvoir y mettre un pied, voire un peu plus ?

Se pose alors la question du point à partir duquel, tant du côté des commentateurs que des organismes politiques, la question syrienne est rabattue sur une affaire d’empathie, d’accueil ou de générosité. Lacan fait remarquer que « mon égoïsme se satisfait fort bien d’un certain altruisme, de celui qui se place au niveau de l’utile, et c’est précisément le prétexte par quoi j’évite d’aborder le problème du mal que je désire, et que désire mon prochain »[i]. À écouter les incessants témoignages désolés qui ne cessent de défiler sur les plateaux à propos de la Syrie et des réfugiés, il reste un goût amer. Ces incessantes déplorations finissent le plus souvent par le constat fatigué d’une impuissance parfaitement située sur les secteurs bombardés. Lacan mentionne ainsi l’existence d’une zone « où je maintiens, ces prochains, au niveau du peu de réalité de mon existence »[ii]. Nous pourrions considérer le conflit syrien, que l’on ne sait pas nommer, comme cette parcelle utile qui finira par rendre supportable la vie du travailleur fatigué.

Faire équivaloir les civils bombardés d’Idlib avec les réfugiés de Turquie entretient un malentendu dont la conséquence comprend, et la stratégie discursive d’Assad, et le point aveugle humanitaire grâce auquel, autour de Moscou, plus personne ne bouge. Le diplomate standard déplore : si un civil d’Idlib sous les bombardements est condamné à un refuge turc auquel il ne pourra de toutes les façons jamais accéder, c’est qu’il est déjà mort. Modeler cette confusion, par des subterfuges géographiques ou discursifs, fait qu’au nom d’un désastre sanitaire, on maintient l’attentisme politique et militaire. Le pari est gagné ; son fonctionnement ne date pas d’aujourd’hui. On pourra évoquer les Sudètes de 1936 ou 1945, qui avaient vu les déplacements de population les plus importants jusqu’à ceux de ces dernières années en Syrie. Ce n’est pas tant que les mêmes causes produiraient les mêmes effets ; c’est plutôt que la naïveté feinte ou le cynisme politique s’expriment toujours par le mot d’ordre vivons cachés, vivons heureux des démocraties européennes. Celles-ci trouvent là le confort de leur éternel fauteuil aux consonances chrétiennes. Tant que le cœur saigne dans un bain de larmes pour des innocents malheureux, tout va bien. Dès lors, parler de la Syrie aujourd’hui ou égrener des scrupules, c’est du pareil au même.

Le nord-ouest de la Syrie est une enclave qui réunit une population hétéroclite et surprenante, avec ses civils bringuebalés et ses djihadistes aguerris. Pour entretenir les scrupules, on nous sert une phrase magique et simple : comme les Russes et Assad veulent anéantir les djihadistes, les dommages collatéraux sont inévitables. Une lèvre un peu tordue, un raclement de gorge ou une chatouille étudiée du menton suffisent généralement à accueillir le regrettable constat.

Or, en matière djihadiste, la région est riche de plusieurs milliers de combattants : ce sont eux la véritable monnaie d’échange. Suite à ce que certains, pas si rares, considèrent être l’échec de l’État islamique, des groupes sont actuellement occupés à repenser le djihadisme de demain. Si l’on parle souvent des combattants que ledit État a enrôlés et dont beaucoup sont morts, on oublie plus facilement d’évoquer les déçus du recrutement initial — parmi lesquels, d’ailleurs, de nombreux Français.

Sur cette scène ignorée de tous ceux qui trouvent plus commode d’observer l’astre turc, se déroule une guerre de clans dont on parle peu, voire jamais. Quand sonne l’heure des successions, l’arme la plus redoutable du djihadiste est l’horloge. La Turquie est alliée de Poutine pour cette simple raison : un guerrier n’a jamais tant besoin qu’un adversaire structuré. C’est plus pratique, on peut le convier à la table des négociations comme on dit subtilement. En soutenant, de manière aléatoire le plus souvent, tel ou tel courant djihadiste, Erdogan se rêve en chimiste habile. De temps en temps, son allié russe remet une pièce dans la machine lorsqu’il estime qu’il faut rééquilibrer les différents courants, comme sur une table de mixage, et donc les maintenir présents sur le secteur qu’il convoite. Le déçu de l’État islamique est le client parfait pour Vladimir Poutine. Que ce client pense qu’il est son ennemi ne changera rien à Moscou où la fin, toujours, justifie les moyens — c’est la fameuse diplomatie du pragmatisme théorisée par Lavrov, le malin ministre des affaires étrangères ; elle permet aussi de comprendre pourquoi Poutine organisait les déplacements en bus de la population Tchétchène pour fêter dignement la tuerie de Charlie Hebdo[iii].

Ainsi, les courants djihadistes actuels (notamment Hayat Tahrir al-Cham, le plus emblématique d’une reconversion réussie hors Al Quaida, Hourras ad-Din et le Mouvement islamique du Turkestan dont les exactions sont d’une violence insensée) ne subissent à peu près aucune perte. Tandis que les réfugiés turcs viennent d’horizons très divers, notamment d’Afghanistan, ce pays avec lequel Trump a signé un accord de paix truculent avec les islamistes au pouvoir qui sont des talibans, dans le confort d’un silence assourdissant[iv].

La seule guerre qui vaille oppose en fait Poutine à Assad, qui sont, ces deux-là, sur le même terrain et veulent la même chose : un pays vide de Syriens, rempli de pétrole et de devises avec une ouverture sur la Méditerranée dont rêve la Russie qui dispose déjà de la base navale de Tartous et celle aérienne de Hmeimim inaugurée en septembre 2015 ; tant que des djihadistes logeront là, Damas comme Moscou savent qu’ils ne risqueront rien. Au même moment, Assad a repris contact secrètement avec l’Arabie saoudite, puisque leurs intérêts commerciaux sont communs.

En attendant, les images défilent et elles sont commodes. « Le regard est cet objet perdu et soudain retrouvé, dans la conflagration de la honte, par l’introduction de l’autre »[v] rapporte Lacan ; au point qu’il nous soit permis de nous demander à quoi donc servent ces images de réfugiés qui s’échouent et qui errent ? La lecture naïve est celle de la monnaie d’échange. Ces images abreuvent nos regards et notre honte change lorsque naît la bonne conscience de la désolation. Tant que nous sommes désolés, le maître avance sans vergogne. La conflagration, ce terme guerrier à l’origine qui désigne un conflit entre parties adverses, c’est l’explosion de la honte et sa néantisation aussi bien. Un tiraillement qui s’impose comme une drogue pour dissoudre toute compréhension sur le mal qui s’y joue — et si jamais les réfugiés étaient, juste une seconde, cette monnaie d’échange que l’on rêve de faire d’eux, c’est uniquement pour que nous puissions croire que nous n’y sommes pour rien. C’est le paraphe ultime dont les totalitaires ont besoin.

[i] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 220

[ii] Ibid.

[iii] Information à retrouver ici.

[iv] Information à retrouver ici.

[v] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 166