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Géraldine Mosna-Savoye / J’aime pas les gens qui doutent

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Comme ce Hors-Série fait l’éloge du doute, je me dois donc de vous parler du doute. Et ça tombe bien parce que ça fait plusieurs temps que, à l’inverse, j’ai des doutes sur le doute. Ce qui n’est pas forcément le cas de ceux qui aiment l’évoquer et même le convoquer. 

C’est une chose d’ailleurs qui m’a toujours fasciné, non pas que l’on se serve du doute comme d’une méthode, ce que font des philosophes très bien, comme Descartes par exemple, telle cette citation : 

“Pour examiner la vérité, il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute autant qu’il se peut.”

Non ça, ça semble une bonne idée. Mais comme le dit Descartes “une fois dans sa vie”, pas tout le temps.
Et c’est ce qui m’a donc, toujours fasciné, cette célébration du doute comme principe 1er, et donc, comme principe stable, incontournable, permanent, enfin comme principe quoi.
Au fond, ce qui me frappe, c’est ce paradoxe qui consiste à ne pas douter du doute. 

Qu’on y voit forcément l’exercice d’un esprit critique, le signe d’une intelligence qui fonctionne à plein. Qu’on loue l’éternel questionnement qu’il génère, l’instabilité à laquelle nous voue la suspension du jugement. 

Mais on ne s’inquiète pas beaucoup, je trouve, de ce que l’on fait à ce pauvre doute, qui ne demandait rien, et peut-être pas de diriger nos vies. 

Douter du doute

Moi aussi, je doute. Moi aussi, j’ai plein de questions.
D’abord, je me demande : pourquoi le doute a-t-il autant le vent en poupe, du scientifique à l’indécis en passant par le complotiste (pardon de vous mettre tous dans le même sac) ?
Pourquoi serait-il l’attitude la plus susceptible de nous conduire à la lucidité ? Pourquoi est-ce mieux de douter que d’avoir des certitudes ? 

Comment faire, d’ailleurs, pour distinguer un bon d’un mauvais doute ? Et où s’arrête le doute ? Est-ce qu’on peut l’arrêter ? Et comment ? C’est quoi la bonne limite ? 

Et puis aussi, pourquoi est-ce qu’il faut aimer les gens qui doutent et pas les cons qui ne changent pas d’avis ? Parce que les 1ers ont une forme de fragilité, parce qu’ils affichent leurs errances ? Alors que les 2nd s’entêtent, s’obstinent, aveuglément ? 

Mais quelle différence entre s’obstiner à douter et s’obstiner à croire ? N’y a-t-il pas une obstination à croire en son doute ? 

Ne pas se fier au doute

Comme dirait un médiateur dans un débat sur les technologies : le problème du doute, ce n’est pas le doute en tant que tel, c’est l’usage qu’on en fait. Mais quel est le bon usage du doute ? Et le problème, est-ce vraiment son usage en tant que tel ? 

Non, je crois qu’on a vraiment un problème avec le doute, en tant que tel. Car celui-ci ne repose sur rien, il suspend tout. Et le fait est qu’une fois qu’on a tout suspendu, il n’y a rien, et on est bien obligé d’avancer quand même. 

Et on aura beau relire toutes les Méditations de Descartes, on sera bien contraint d’aller dans un sens ou dans un autre. On sera bien condamnés à se fier à quelque chose ou à quelqu’un, à Descartes par exemple. Quitte à en douter après d’ailleurs. Quitte à s’en vouloir aussi. 

Voilà, et c’est à ça que je voulais en venir : à force de prôner le doute, l’exercice du doute, l’usage du doute, le doute, le doute, le doute, on n’en vient pas seulement et bizarrement à pervertir le doute en principe, mais on en vient surtout à ne plus trouver de quoi douter. 

Car comment, et de quoi, douter si tout est déjà suspendu, si de fait rien n’est certain, si tout nous semble d’ores et déjà faux ?
Conclusion : ne vous fiez pas au doute (mais lisez le Hors-Série qui sort aujourd’hui…).