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Jean-Claude Maleval / Dysphorie de genre, un fourre-tout précoce

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Image : Seth – Mural Festival 2014.

Texte publié dans Lacan Quotidien N° 918 – Jeudi 4 mars 2021

L’argument de l’Appel contre les pratiques médicales sur les enfants diagnostiqués « dysphorie de genre » développe un argumentaire d’autant plus convaincant qu’il prend grand soin de ne pas confondre les problèmes soulevés par ladite « dysphorie de genre » chez l’enfant et l’adolescent avec ceux posés chez l’adulte.

Dans l’abord de ces phénomènes, le devenir très différent de la demande de changement de sexe chez les uns et chez les autres constitue un point majeur de différenciation. Certes, dans les deux cas, il se produit des « détransitions » : certains regrettent leur démarche et choisissent de revenir dans leur sexe initial. Cependant, la fréquence du phénomène n’est pas comparable : il est exceptionnel chez les adultes qui se sont engagés dans le changement de sexe ; tandis que la non-persistance du projet est d’une extrême fréquence chez les enfants et les adolescents. Bien que les études chiffrées soient peu nombreuses, celles dont on dispose sont suffisamment éloquentes quant à la disproportion des résultats : 5 % de regrets chez les adultes qui sont allés au bout de leur démarche[i], tandis que 88 % d’enfants et adolescents s’avèrent avoir abandonné leur projet à l’âge adulte[ii]. Les chiffres varient, certes, en fonction des études, mais toutes font état d’un même écart considérable.

Elles constatent, en outre, que le rêve précoce de changement de sexe se différencie mal de fantasmes homosexuels : son devenir le plus fréquent étant une orientation homosexuelle du sujet à l’âge adulte, choix beaucoup plus élevé que dans la population générale[iii].

L’enfant tendant ordinairement à se conformer au regard que les adultes portent sur lui, il est surprenant que la valeur prédictive du diagnostic de dysphorie de genre chez l’enfant ou l’adolescent s’avère particulièrement médiocre (12 %). Cette donnée devrait inciter à l’aborder avec une grande prudence, sans se précipiter à le conforter.

La dysphorie de genre présente une étrange particularité. Bien qu’introduite en 2013, dans un Manuel de psychiatrie, le DSM-5, cette notion ne doit pas être considérée comme désignant une pathologie ; néanmoins, sa prise en charge impliquerait, avant tout, prise de médicaments, voire interventions chirurgicales ! La dysphorie de genre est un concept qui réfère à un comportement de l’homme neuronal et qui engage à une médicalisation de l’existence.

On enseigne volontiers aujourd’hui que le transsexualisme serait la forme extrême de la dysphorie de genre. Or ces deux phénomènes englobent des positionnements radicalement incompatibles. La revendication de la fluidité des genres propre à certains dysphoriques récuse fortement une approche binaire de la sexuation à laquelle restent fortement attachés les transsexuels. La dysphorie de genre est une notion fourre-tout, qui colle à une demande, plus ou moins explicitement formulée, sans se préoccuper de dynamiques issues de logiques subjectives différenciées, appelant des prises en charge au cas par cas.

Ne fût-ce que par son caractère le plus souvent transitoire chez l’enfant et l’adolescent, un traitement médical de la dysphorie de genre ne devrait pas être entrepris avant que le sujet ne soit en mesure d’y donner un consentement éclairé. C’est une des préconisations de l’Appel auquel les cliniciens soucieux de la subjectivité ne peuvent que souscrire.

[i] Karpel L., Gardel B., Revol M., Brémont-Weil C., Ayoubi J.-M., Cordier B., « Bien-être psychosocial postopératoire de 207 transsexuels », Annales médico-psychologiques. Juillet 2015, vol. 173, n° 6, p. 511-519.

[ii] Devita Singh, A Follow-up Study of Boys with Gender Identity Disorder, University of Toronto, 2012.

[iii] Ibid.