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olivier lenoir / Humain, trop humain. Un cycle pour épris de liberté / 

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Il y a d’abord la présence insistante rassurante et discrète à la fois de la musique, sa ritournelle répétitive nous accompagne et soutient la scansion des séances comme une accroche salutaire au cœur des tempêtes improbables qui s’annoncent. Elle réunit sans les banaliser ni les agglomérer les situations si disparates qui nous sont présentées. Et pourtant, sans fanfare ni meurtre ni cascade, à la manière hitchcockienne tellement plus discrète, le suspens est bien présent, haletant même. Et pourtant, faudrait-il s’en étonner, malgré la rumeur qui l’affirme, rien ne serait plus banal, dépassé et trop souvent monotone qu’une séance d’analyse. C’est le paradoxe assumé et réussi au-delà de toute contradiction, nous sommes au spectacle, nous voici voyeur du fond de notre cachette, voyeur des mystères, des tortueux méandres qu’elle emprunte, elle l’impénétrable Psyché dans sa nudité la plus ambiguë, violente et crue aussi, faut-il y croire et nous y croyons.

♦ D’entrée, comme il se doit, Ariane tisse son fil, dans la douleur, en pleurs… On va la suivre. C’est elle la patiente impatiente qui décide et façonne ses séances or elle est chirurgienne, spécialiste du scalpel, ça promet. Serait-elle bousculée par l’horrible réel des attentats ? Son mal est bien pire, il est intime. L’analyste, Dayan, un fameux, n’a qu’à bien se tenir s’il y arrive : humain trop humain mais on ne le sait pas encore, il y va de sa prestance, après tout il est supposé savoir n’est-il pas ? Alors, faisant face, comme il peut, on découvre ce pauvre Pierrot[1], déjà mal à l’aise et pourtant il assume : c’est son rôle, il est psychanalyste.

♦ Alors Camille : voici Camille, courant d’air vif, accessoirement blessée mais s’il y a quelques bras cassés dans cette série d’éclopés, malgré ses plâtres, aux deux bras pour faire bonne mesure, la plus déliée c’est elle, sa parole est fraiche et vivante. Nous allons voir combien on a pu la brutaliser : en cause c’était la place du père, il lui en fallait un, sa mère a depuis longtemps failli. Le sien se découvre fragile et défait, hâbleur, indélicat, son entrée en scène sera pour plus tard, pour l’instant ils sont connectés disent-ils : elle tente d’y croire. Camille fera son parcours, un sacré parcours, elle saura marquer sa place, elle ne sera plus un pion manipulable, c’est une graine non de pion mais de champion.ne, elle est nageuse et pas en eaux troubles malgré l’attention suspecte de son entraineur, une belle graine de femme et la connexion qui vient sera la sienne comme une grande qu’elle ambitionne.

En amorce comme on dit au cinéma, le fils : il est clair que tout est sombre autour de ce pauvre père. Bien que sachant parait-il, devant son fils le pauvre Pierrot se découvre englué de maladresse et d’incompréhension, en complet décalage et fausse bienveillance face au fiston désabusé qui le remet en place, non de dieu mais d’humain trop humain, perdu comme chacun ici, on va le comprendre. À peine ado que déjà il annonce la couleur à ce père perdu : dans la série, ça promet et le spectacle ne fait que commencer, l’amorce avant l’explosion : un prélude au drame familial et intime, tout y passera !

♦ Alors Chiban : comme chacun il en a des mystères engloutis, de l’insu trop bien caché dont sa faconde étourdissante prétend l’inexistence. Ultrafin dans sa brutalité, il les connaît déjà toutes, les ficelles, les combines de chacun. Avant même de commencer il sait tout sur Dayan ! Quant aux siennes, ses ficelles qui le tiennent solidement croit-il, c’est une autre affaire. Perspicace comme un flic, recherche et intervention, un vrai pro du BRI mais brisé d’ailleurs, de là-bas au loin, il est du sud et de là-bas si loin dans sa mémoire il lui faudra aussi découvrir ce qu’il a tant voulu proscrire, refouler dit-on. Avec lui, c’est une affaire d’homme, sa faiblesse l’interroge mais la recherche va le dépasser. Avec lui on change de dimension, il y a la mort qui rôde : en toile de fond les attentats se sont déroulés tout à côté dans le quartier. Qui va gagner ? Au détour, incidemment il nous fait la démonstration idéale de l’acte manqué si bien réussi : à chacun sa séance croit-on, le patient serait seul dans sa bulle ? Lui saura mélanger les genres et croiser les mondes si clos croit-on. Des croyances il y en a dans la série, nous en sommes pétris à l’insu de notre plein gré comme il est dit. Il lui faudra y passer lui aussi, à reculons, comme les autres, maugréant, comme nous, il se prend au jeu et se met au travail, archéologie de l’intime.

♦ Puis un couple en désaccord parfait, un vrai chef-d’œuvre d’incompatibilités qui justement les relient, là est leur perfection. Comment réconcilier ou briser un tel ouvrage si patiemment tissé, irritant au possible mais si solide. Toujours hostiles, aussitôt alliés face au pauvre Dayan qui n’en peut mais. On souffre pour lui et l’écho de ses faiblesses en coulisse lui font une belle auréole. Devant lui, eux les jouent toutes, les mascarades et jeux de rôles qu’ils échangent en le prenant à témoin. Avec ce couple, la ronde devient infernale et s’élargit.

La ronde la voici : à chacun sa séance bien entendu mais nous y sommes tous réunis, lui Dayan le passeur, eux, moi, je, nous, somme de tous les tracas, drôle d’addition, les mains plongées dans le cambouis de l’âme où ça ne sent pas si bon. C’est de la merde qu’il s’agit, les vécés sont bouchés et notre analyste s’y colle. Le brave est un peu dépassé. Dans sa détresse il fait appel à sa mère – non – raté – ce n’est que celle de ses enfants et c’est déjà là son problème : la femme, qui est si peu la sienne, l’avait-il oubliée ? Il faudra régler cette affaire là aussi.

Oui, nous y sommes, inclus, voyeurs, témoins et partenaires, sommés dans le jeu à la place de l’Autre, qui n’existe pas comme chacun sait. Hors l’image, en tiers du tiers qu’est Dayan l’analyste mais bien présent sinon le spectacle n’aurait pas lieu. Nous sommes au théâtre, la catharsis est à l’œuvre. Les comédiens, inspirés, merveilleux, n’ont d’existence que pour nous, devant nous, à la mode de cet étonnant couple si bien réglé dans sa haine : Leonora – Damien. Et la ronde s’emballe, Damien – Dayan – Leonora, deux, trois puis la nouvelle pousse annoncée en quatrième, l’impossible s’est produit, madame est enceinte ! Quatre et nous y sommes cela ferait cinq… La somme est trop grande, le fœtus ici fait tache et sera malproprement évacué sur le divan dont il enrichit l’histoire. C’est encore la mère – ah non, lapsus – la femme qu’il appelle en renfort pour effacer cette tache mais ce rôle ne lui convient pas, à lui de s’en défaire de ses taches. C’est lui le tâcheron, l’aurait-il oublié ?

Alors encore, la ronde se poursuit, ça résonne de l’un à l’autre que chacun arraisonne ou s’arrime car même si ça fait mal on a besoin d’arrimage au risque que le lien ne se tende, bien au-delà du raisonnable, jusqu’à se briser. L’abandon de la raison trop raisonnante, c’est le prix à payer pour l’accomplissement et cela se fait dans la douleur. Chacun en paie le prix. À sa mesure Chiban en fait le compte en espèces et Dayan ne peut s’y soustraire, tout s’effondre autour de lui mais Chiban seul ira jusqu’au bout du sacrifice.

♦ Alors enfin et décidemment il faut un recours : à défaut du commandeur, absent comme convenu, il est cet ancien compagnon de route de notre fragile analyste, son garant disparu et mythifié. Par ultime chance sa veuve assume du haut de sa tour d’y voir un peu plus clair. Elle est bien connue de tous, un majestueux bouquet pas si rassurante, figure olympienne et hiératique qui bientôt devra se déporter elle aussi, s’emporter d’une divine colère devant ce pauvre analyste épris d’amour pour la belle Ariane quand le fil va se briser… Et le suspens croit et la mort rôde.

C’est un prodige que cette série sur la psychanalyse, thème pourtant abstrait intemporel pour un spectacle et dépassé comme on veut le faire croire et même combattu comme anachronisme suranné. Miracle qu’à chaque seconde en revienne par le biais tout cru des mots la force de la vie dont la pulsion ne masque pas les désagréments importuns : allez-y voir à votre tour, humains trop humains, tous épris d’une liberté… Que nous avons tous perdue ?

Nice, le 2 mars 2021
Olivier Lenoir
Psychanalyste membre de l’ALI
Et du Groupe Niçois de Psychanalyse Lacanienne
 

[1] Les rôles et les noms des comédiens s’interpénètrent si bien qu’on pense le casting comme un witz à notre intention, fait dans ce sens, double bien sûr.

– Frédéric Pierrot dans le rôle de Philippe Dayan, vrai pierrot lunaire.

– Camille est Céleste (Céleste Brunnquell) bien évidemment céleste dans son rôle aérien si leste et promise à l’Olympe des jeux qu’avec ses tendances suicidaires elle voudrait trop tôt rejoindre.

– Ariane (Mélanie Thierry) dont le fil se tend au fil des séances au point de se rompre comme le montre le générique.

– Clémence Poésy dans un rôle extraordinairement ingrat rigide et terre à terre, sans clémence et sans poésie, elle est Leonora l’épouse torturée de Damien, Pio Marmaï le tendre survolté.