Contributions Familyscopie

Nazir hamad / la question de la filiation dans la famille contemporaine /

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Texte paru dans La revue lacanienne n°19 de l’ALI « Famille je vous aime ?
Les complexes familiaux aujourd’hui ».

Un enfant rentre à la maison révolté contre ses camarades de classe. Ils se sont moqués de lui parce que ses parents n’étaient pas divorcés. Beaucoup d’entre eux vivaient entre deux foyers avec tantôt des familles recomposées, tantôt avec une mère seule.

Traditionnellement en Europe occidentale, les enfants sont confiés à leur mère. Dans très peu de cas, les pères obtiennent le droit de garde lorsqu’ils en font la demande. Aux yeux des juges des affaires matrimoniales, mère rime avec nourrissage et affec­tion. Ils partent tous de l’hypothèse que c’est la mère qui est la mieux à même de répondre aux besoins physiques et affectifs de l’enfant. Le père est souvent associé au rôle éducatif.

Le divorce et la séparation des couples non mariés sont telle­ment fréquents de nos jours qu’une classe de trente enfants risque parfois de contenir une majorité d’enfants de parents ne vivant pas ensemble. Vivre dans une famille monoparentale est une réalité incontournable au point de devenir la norme comme l’anecdote que j’ai racontée plus haut, le laisse entendre.

Pouvons-nous encore parler de la famille comme on l’a toujours fait en nous basant sur nos repères habituels : père, mère et enfants, ou faut-il les abandonner en faveur des nouvelles données qui bouleversent la structure familiale classique ? Autre­ment dit, peut-on imaginer un jour que la famille ne se réfèrera plus à un homme et une femme en position de parents, mais à un parent seul qui assurera une fonction nouvelle qui dispense homme et femme de se confronter à la différence des sexes ?

Essayons de nous limiter ici à ce qu’on peut considérer comme nouveau dans l’évolution de la famille.

Je retiens, quant à moi, trois points que j’estime être suffi­samment significatifs pour avoir des répercussions sérieuses sur l’avenir des liens familiaux : l’instabilité des couples et la fréquence accrue des séparations que connaissent une femme et un homme au cours de leur vie amoureuse ; la prétention de plus en plus répandue d’avoir droit à l’enfant, une prétention récon­fortée par le législateur et par le progrès scientifique ; la tendance accrue à tout normaliser et l’acceptation de l’idée que tout se vaut.

Nous savons que les cas de divorce augmentent de manière constante année après année. Un examen rapide des dernières données statistiques fournies par l’INSEE en 2011, nous révèle qu’entre 1979 et 2009, c’est-à-dire, sur une période de trente ans, les cas de divorce ont quasiment doublé passant de g % à 26 % au bout de cinq ans de mariage. Ces chiffrent n’incluent pas les couples non mariés qu’il est difficile d’évaluer ici. Mais il est possible d’en avoir une idée si on prend en compte les autres chiffres de l’INSEE.

Les chiffres nous apprennent aussi que le mariage est en net recul par rapport au pacs. De nos jours, on compte quatre mariages pour trois pacs. En 2009, 251 478 mariages ont été contractés et 186 537 pacs ont été signés.

On constate aussi une augmentation considérable du nombre d’hommes et de femmes célibataires ou vivant seuls. C’était le cas de 28,6 % des hommes et de 21,8 % des femmes de plus de 15 ans d’âge en 1975. En 2009, 40,9 % des hommes et 33,8 % des femmes.

Ces diverses données statistiques méritent quelques commentaires.

Le divorce et la séparation des couples sont à l’image de l’évo­lution des liens qui les unissent. Le concubinage et le pacs sont des actes volontaires qui relèvent de la responsabilité de deux personnes majeures qui font de leur union une affaire privée. Et bien que le pacs soit régi par la loi 99-944 du 15 novembre 1999, il n’en reste pas moins que ce sont les partenaires qui rédigent et signent la convention auprès d’un notaire ou auprès du tribunal d’instance. Ce ne sont plus l’Église ou l’État en tant qu’institu­tions qui unissent les couples par le lien sacré ou solennel du mariage, mais ce sont monsieur et madame qui concluent un pacte et définissent les modalités de l’aide matérielle à laquelle ils sont tenus. Ce pacte peut être transformé par l’établissement d’un autre modificatif, comme il peut être dissolu par une simple notification.

La séparation n’a plus rien de dramatique. Elle devient une formalité simple qui évite aux partenaires de prendre un avocat voire deux, et de passer devant le juge des affaires matrimoniales avec tout ce que cela implique parfois comme procédures contrai­gnantes. Ily a donc une volonté de simplification et de légèreté de la part des couples et des institutions concernées par le mariage.

Mais si ce choix apporte un certain confort dans la gestion de la mise en place et de la séparation des couples, en revanche, il ne les soumet plus à l’obligation d’en rendre compte devant les instances juridiques concernées. Et pourtant, on ne connaît pas de cultures humaines qui n’aient pas institué le mariage et les modalités de sa dissolution. Cet acte apparaît rarement comme une affaire purement person­nelle qui se fait sans en rendre compte à quelqu’un ou à une instance tierce. La vie en couple et la famille se décident par deux partenaires certes, mais toujours en référence à une instance tierce comme l’État par ses représentants, l’Église, le chef tribal, voire le totem. Il faut être trois pour que le couple devienne vivable. La vie intime de couple appartient strictement aux partenaires dans la mesure où le consente­ment est mutuel. Mais cette intimité quitte le cercle étroit du couple quand l’un des deux partenaires refuse son consentement ou subit des agressions. De tels faits nour­rissent normalement les faits divers.

Le mariage pour le meilleur et le pire n’a plus cours de nos jours. Homme et femme n’acceptent plus le pire. Ils ont tendance à construire un couple sans idéal de couple. Personne ne songe plus à l’idée de « vieillir ensemble » comme cela était le cas pour beaucoup de générations. Il n’est pas rare de rencontrer une femme avec des enfants de plusieurs lits. Ces femmes « aiment l’amour », selon l’expression consacrée de quelques-unes que j’ai eu l’occasion de connaître dans mon travail d’analyste d’enfants. Elles m’ont expliqué qu’elles quittent leur homme pour un autre chaque fois que la vie quotidienne ôte à l’amour son charme. Elles veulent « vibrer comme la première fois. La vie est trop courte pour la perdre auprès d’un homme pour lequel elles ne ressentent plus rien ».

Une chose est sûre. La jouissance sexuelle se revendique sans tabou. Hommes et femmes veulent être gagnants à tous les coups. Les femmes deviennent exigeantes et ne tolèrent plus qu’un homme ne leur procure pas la jouissance rêvée. D’ail­leurs, les hommes le savent, et beaucoup, impuissants ou pas, ont recours aux pilules miracles qui soutiennent leur virilité et qui font durer le plaisir. Y a-t-il encore une place pour la subjectivité ? La banali­sation de gadgets destinés à suppléer à la détumescence masculine nous fait dire que la jouissance sexuelle ne se contente plus de ce qu’un homme offre à une femme et vice versa, la jouissance a horreur de ce que les psychanalystes appellent le non-rapport sexuel.

La logique inhérente à cette quête de jouissance fait que les couples ne tolèrent plus les contraintes que leur impose la loi qui régit le mariage. La nature de ce lien qui fonde en principe un couple et le noyau familial se trouve tout à coup vidée de toute valeur symbolique. Le pacte tend à se substituer à la loi. Il s’agit d’un pacte entre deux où seul « pour le meilleur » prévaut. C’est pour cela que ce pacte n’est plus fondateur des valeurs qui ont tant sacralisé l’idée qu’on se faisait de la famille. Se rencontrer un certain temps « pour le meilleur » rend une rencontre aléatoire, voire sexuellement indifférenciée. De nos jours, et cela ne semble plus choquer personne, une femme ou un homme peut abandonner provisoirement ou complète­ment son orientation hétérosexuelle pour s’installer avec un partenaire du même sexe. « Curieux de goûter à tout », ou de « ne rien rater », semblent devenir des leitmotivs qui poussent des individus de plus en plus nombreux d’ailleurs à aller explorer de nouveaux terrains. Si un homme reste soumis, homo­sexuel ou pas, à la détumescence, des femmes nous apprennent grâce à leurs témoignages, qu’elles échappent à cette castration dans leur commerce sexuel avec d’autres femmes. « Nous n’ar­rêtons que d’épuisement ». Ou encore : « Je ne sais plus ce qui pourrait encore me faire revenir vers les hommes. »

L’expérience clinique avec les enfants et leurs parents nous révèle le nouveau visage de la composition de la famille contemporaine. Les familles sont de nos jours des familles recomposées. Elles sont parfois tellement recomposées qu’on ne sait plus comment nommer le lien qui les lie. Beaucoup d’enfants cohabitent avec d’autres enfants nés d’autres lits, et ne savent plus comment les considérer ni qui ils sont eux-mêmes pour ces derniers. Un enfant pourrait bien connaître plusieurs hommes ou femmes qui occupent pour lui une fonction paternelle ou maternelle, avant de disparaître au bout de quelque temps.

Un enfant pourrait voir sa mère ou son père construire et décon­struire son couple à plusieurs reprises au point de ne plus savoir quelle valeur accorder au nouveau partenaire sexuel ou à la détresse du parent en question. Pis encore, d’autres enfants entrent dans sa vie en tant que quasi-frères et sœurs et puis disparaissent suite à la séparation des parents sans prendre en compte le sentiment de perte qu’on leur fait subir. J’ai entendu des adolescents m’affirmer qu’ils venaient de passer une nuit entière à consoler une mère ou un père pour un nouveau chagrin d’amour.

Et c’est justement cette problématique qui fait nouveauté dans le lien entre les générations. il était une plainte, classique, celle de parents qui avaient l’habitude de s’alarmer quand leurs grands enfants tombaient amoureux l’année de leur bac ou pendant la période des examens. Ils avaient peur que l’amour ou le chagrin d’amour de leurs enfants n’entraînent le désintérêt scolaire et par conséquence l’échec au bac ou aux examens importants. De nos jours, ce sont souvent les adolescents qui s’occupent d’un père ou d’une mère en souffrance à cause d’un chagrin d’amour justement. Un chagrin d’amour d’une mère pendant la période des examens est-il de nature à faire rater son bac à son enfant ?

La solitude d’un enfant ou des enfants avec un parent nous apprend qu’à l’adolescence, garçon comme fille développent une réaction particulière, une réaction de dégoût à l’égard du corps du parent de l’autre sexe. Une jeune adolescente qui a vécu seule un certain nombre d’années avec son père, n’arrivait plus à se mettre à table pour manger avec lui ou à partager la même salle de bains. Tout la dégoûtait. Le corps de son père en partie dénudé, les bruits qu’il faisait en mangeant, les denrées alimentaires qu’il touchait et ainsi de suite. Elle subissait cela passivement incapable de lui exprimer les ressentis qu’elle éprouvait à son égard. Un adolescent adopté par une mère qui avait toujours vécu seule avec lui, a développé une réaction de rejet tellement fort à l’égard du corps de sa mère qu’il ne pouvait pas rester cinq minutes avec elle dans la même pièce. Tout se passait comme si le dégoût du corps du parent de l’autre sexe était venu protéger l’adolescent quand la loi de l’interdit de l’inceste ne le proté­geait pas suffisamment. I : absence d’un ou d’une partenaire de l’autre sexe dans la vie de leur parent les laissait seuls face à la question de leur propre désir sexuel, et cela donnait à la proximité avec le corps de leur parent un caractère ambigu.

Entre le trop de partenaires dans la vie de leurs parents et le pas de partenaires du tout, la question concernant la sexualité des adolescents ne s’apaise pas par le refoule­ment que la vie dans un couple parental produit normalement chez l’enfant. Le refoulement aide normalement les enfants à grandir à l’abri de tout ce qui concerne la vie intime de leurs parents. Cela dit, la sexualité du père et de la mère ne se vit pas pareillement chez les enfants et les adoles­cents. De nombreux témoignages m’ont amené à comprendre qu’un homme qui entre dans la vie de la mère ne produit pas le même effet qu’une femme qui entre dans la vie du père. Autant les enfants tendent à tolérer la sexualité du père, autant ils s’alar­ment quand il s’agit de la sexualité de la mère. « Chaque fois que ma mère entre dans sa chambre avec un homme, je ne peux pas m’empêcher de penser à sa sexualité », me dit un jeune adolescent embarrassé par ses propres réactions. « Quand le téléphone sonne le soir, et j’entends ma mère rire au téléphone, c’est plus fort que moi, je pense qu’elle est avec un nouvel amant, et je me mets à imaginer toutes sortes de scénarios », m’affirme un autre.

D’où vient cette différence ? À mon avis, elle vient de la proximité avec le corps de la mère, de la jouissance que mère et enfant avaient partagée pendant la petite enfance et qui demeure enfouie dans l’in­conscient. La séparation des parents et la vie tumultueuse que les femmes et les hommes divorcés ont tendance à connaître par la suite, ont parfois pour conséquence le retour du refoulé. Là où la mère cachait la femme derrière le refoulement, sa vie amoureuse avec d’autres hommes la rend toute femme.

Les femmes seules, ou vivant en couple homosexuel, peuvent vivre sans hommes certes, mais les hommes se rappellent au bon souvenir de ces femmes au moment où leur horloge biologique commence à approcher dangereusement de la méno­pause. Le désir d’avoir un enfant avant qu’il ne soit trop tard s’affole. Et c’est justement cet affolement qui réside à l’origine de la multiplication des demandes d’adoption de femmes seules. Les femmes seules, ou en couple homosexuel, contribuent à l’en­richissement de beaucoup de services qui pratiquent la FIV. J’ai connu des femmes qui ont dépensé jusqu’à cinquante milles euros sans obtenir le résultat escompté. D’autres, plus réalistes, s’organisent avec d’autres couples homosexuels mâles afin de faire un ou deux enfants avec eux et de partager la charge à égalité.

Le sperme, comme l’ovule d’ailleurs, devient une denrée commercialisable.

Allons-nous vers une réalité qui rappelle le marché de « l’or blanc » comme cela se pratique dans l’élevage ? » L’or blanc » c’est la banque de sperme dont la Grande-Bretagne avait le monopole. Autrement dit, beaucoup de vaches à travers le monde mettaient bas sans jamais connaître un taureau. L’homme a substitué le sperme à l’animal mâle pour en faire un véritable marché juteux. Je crains fort que la tentation ne manque pas de produire les mêmes effets au niveau humain. Les journaux nous apprennent que les étudiants des campus américains sont sollicités pour vendre leurs ovules ou leur sperme. On apprend qu’un ovule d’une jeune femme grande et blonde aux yeux bleus se négocie à ro 000 dollars, le sperme d’un jeune homme présentant les mêmes caractéristiques physiques se vend à 5 000 dollars.

En France, le sperme reste un don, mais en Europe, et notamment dans les pays qui pratiquent librement la PMA, comme l’Espagne par exemple, les cliniques font payer le sperme plus ou moins cher en fonction des caractéristiques physiques du donneur. Le blond aux yeux bleus semble être aussi désirable qu’en outre-Atlantique. Ce recours à la PMA est loin d’être négligeable de nos jours. Cet acte est tellement prégnant que des associations de parents et d’enfants nés de cette pratique réclament la levée de l’anonymat sur les donneurs de sperme. Elles considèrent que l’enfant né du sperme d’un donneur a le droit de savoir son nom et les éléments de son histoire. Ainsi, petit à petit, nous retrouvons le fameux père réel de Lacan.

Dans L’envers de la psychanalyse, Lacan affirmait non sans humour : a Il y a un seul père réel, c’est le spermatozoïde et jusqu’à nouvel ordre, personne n’a jamais pensé à dire qu’il était le fils de tel spermatozoïde. » Les enfants nés d’un don de sperme n’ont pas de revendication à l’égard de ce père, qu’on se rassure. Ils se posent des questions au sujet de la motivation de ces hommes à donner leur sperme, et se demandent parfois combien de frères et de sœurs potentiels ils pourraient avoir. Est-ce que cette inter­rogation se justifie, et si oui, peut-on parler de frères et sœurs de spermatozoïde ?

Je pense que cette phrase de Lacan pourrait se révéler vraie, si la naissance des enfants se faisait comme chez certaines espèces marines, celles qui lâchent leur sperme dans l’eau fécondant toute femelle qui se trouve dans l’espace fécond. Le père réel est le spermatozoïde quand le mâle lâche sa semence au hasard sans avoir telle ou telle femelle en tête. Il n’a pas de désir pour une qui sort du lot et qui devient en l’espace de cette rencontre son amoureuse avec laquelle il entend faire un enfant. De même, un homme qui donne son sperme, ne le destine pas à une femme précise qui mobilise son désir. Il y a des milliers de litres de sperme qui se lâchent quotidiennement dans le monde sans être comptés comme destinés à quelqu’un et sans marquer un désir d’enfant chez ceux qui les lâchent. Donner son sperme ne prend une valeur que dans la mesure où quelqu’un, ne serait-ce que le laboratoire d’un service qui pratique la FIV, le reçoit et l’inscrit dans un projet d’enfant. Il y a une hypothèse qui se construit au sujet de ce sperme dans le projet d’une femme ou d’un couple qui désire avoir un enfant. Ce sperme entre dans l’hypothèse de quelqu’un et de ce fait, il vient suppléer au manque d’un mâle désirant faire un enfant avec son « amoureuse ». Le sperme obtient un statut quand il y a des receveurs animés par un désir d’enfant. La femme fécondée n’est pas la femelle qui traverse la zone de laitance du mâle, elle ne désire pas le donneur du sperme, elle désire l’homme qui l’accompagne et porte l’hypothèse de l’enfant en commun avec elle.

Par ailleurs, quand l’enfant arrive ce n’est pas le sperme qui est compté comme père dans le fantasme de la mère, c’est souvent le médecin qui est associé à la naissance qui est compté comme père imaginaire. Il n’est pas rare d’entendre une mère qui présente son enfant en tant que « bébé Friedman » quand justement la FIV a eu lieu dans son service. On n’entend jamais un père énoncer des choses pareilles. En revanche, contrairement à leurs femmes, ils s’interrogent sur la légitimité de leur place. Et quand cela se dit, nous savons que nous avons affaire à une adoption qui tarde à se faire. Accepter le sperme du donneur, c’est logiquement le prix à payer pour un homme stérile qui désire faire un enfant avec sa femme. Mais accepter de payer le prix n’ôte pas à cet acte son côté déran­geant voire dévirilisant. Dans cette opéra­tion, le père incertain est l’œuvre même de l’homme qui se dit père. L’incertitude implique autre chose que le biologique, il concerne plutôt l’acte d’adoption.

Nous savons que le recours à la pratique de la FIV ne donne de résultats probants que dans un cinquième des cas. Les déçus, les malchanceux, font partie de ceux qui s’orientent vers l’adoption. Un examen rapide des statistiques fournies par les services de l’ASE nous révèle que les candi­datures de personnes seules représentent 4 o % de l’ensemble des candidatures dans les grandes villes et surtout à Paris. Les personnes seules sont souvent des femmes vivant en concubinage ou séparées. Très peu d’hommes font des démarches en tant que personnes seules.

Chez la femme seule, la notion de père incertain touche à la question de son désir et l’inscription d’un homme en tant que partenaire sexuel et de père de son enfant dans son économie psychique.

Écrire cela nous confronte à une question incontournable : la famille est-elle la même dans chacun de ces scénarios ?

La clinique de l’enfant tout petit confié aux pouponnières nous apprend que pour l’enfant, dès qu’il parle, les signifiants père et mère font partie de son bagage langagier. Cela nous étonne d’autant plus qu’un tel enfant intègre ces deux signifiants et les emploie au quotidien alors qu’il est élevé sans ses parents. Plus surprenant encore, les équipes des pouponnières sont compo­sées de femmes dont quelques-unes sont nommées référentes et assurent une fonc­tion maternelle auprès des enfants. Les hommes sont quasiment absents de sa vie et pourtant le signi­fiant père est omniprésent dans son discours. Si la maternante incarne la mère par la fonction qu’elle assure auprès du bébé qui lui est confié, le père n’est pas occulté pour autant. Tout semble fonctionner pour ces enfants comme si la mère était d’abord une présence charnelle dotée d’une parole et d’un corps qui jouit, et dans ce sens elle devient une maman, et le père prend sa place comme un élément fondamental du discours qui inscrit l’en­fant dans son lien au monde. Le père est présence malgré son absence physique. Si le signifiant mère trouve son appui auprès de la présence physique d’une femme qui soutient l’hypothèse du sujet chez l’enfant, le père s’impose en tant que référent grâce au discours de cette même femme. L’expérience nous apprend que ces enfants adoptent leurs maternantes et se comportent parfois en enfants tyrans avec elles. Ils n’acceptent pas la présence d’autres enfants auprès d’eux tout en refusant de se lier aux autres adultes. Il nous faut l’admettre, l’enfant adopte son autre maternel. Ce n’est pas toujours celle qui a été nommée à cette fonction qui est agréée par l’enfant. L’enfant peut en élire une autre, parce que quelque chose de cette autre lui fait signe et l’engage dans un lien avec elle. Je sais combien c’est difficile pour ces femmes de négocier la présence d’un autre enfant ou d’un autre adulte dans son lien à l’enfant. Ouvrir le couple maternante-enfant se révèle parfois tellement difficile que la maternante s’épuise sous le poids que représente l’acharnement de l’enfant à se maintenir dans un lien exclusif avec elle. Les familles adoptives savent que c’est vrai pour elles aussi. Autant la mère est soumise au diktat d’un enfant qui la met en difficulté, autant le père tend à dire que tout se passe bien avec lui. Seule la mère abandonne, ai-je écrit dans mes écrits sur l’adoption, mais l’expérience nous indique aussi qu’en adoption c’est la mère d’abord, le père prend sa place du fait même qu’il tire sa valeur de référence grâce au discours de la mère.

Dire cela n’est pas assez à mes yeux, cette place est aussi la sienne parce qu’il aime cette femme et assume pleinement son désir sexuel avec elle. La scène primitive n’est pas seulement celle qui se réduit à l’acte qui l’a conçu, elle englobe le désir de deux parents dans un acte qui exclut l’enfant, une exclusion qui instaure l’interdit de l’inceste.

Il n’y a d’enfant possible que de la rencontre entre deux gamètes mâle et femelle. L’enfant est le fruit de cette rencontre, et cela ne peut pas se faire autrement, du moins pour le moment. Engendrer implique donc un homme et une femme, c’est un fait. Autrement dit, l’hétérosexualité n’est pas une préfé­rence sexuelle, c’est un fait. La préférence sexuelle vient introduire une autre dimen­sion à la sexualité dans la mesure où elle s’éloigne de la procréation. Une sexualité est stérile du fait qu’elle se pratique avec un partenaire du même sexe. Ce choix n’est pas anodin parce qu’il modifie radi­calement notre concept de la famille. On n’a plus besoin d’être différencié homme et femme, ou de lier désir d’enfant au désir sexuel pour engendrer et constitue’ la famille rêvée. L’enfant, dans l’approche homosexuelle ou de la personne seule devient un droit reconnu en tant que tel par le législateur. Et du fait de cette recon­naissance, chacun peut réclamer l’enfant auquel il a droit. L’adoption et la science se présentent comme recours et promesse à la fois.

Ces deux voies possibles pour l’obtention d’un enfant qu’on ne peut pas faire natu­rellement, présentent toutes les deux des avantages et des inconvénients. Un avantage n’est autre que le fait que l’enfant deviens accessible potentiellement pour tous ceux qui en font la demande. Une transformation radicale s’est opérée ces dernières années dégageant le désir d’enfant du désir sexuel Chacun peut alors s’organiser comme il le souhaite dans la gestion de sa vie sexuelle y compris, le refus strict de l’autre sexe, sans renoncer pour autant à l’idée d’avoir un enfant. Adopter ou concevoir seul(e), sans partenaire sexuel, ou en tant qu’ho­mosexuel (le) vivant en couple, devient un fait courant et admis à la fois malgré la résis­tance farouche de quelques irréductibles. Des pays européens, dont la Belgique et l’Espagne entre autres, ouvrent largement leurs portes pour accueillir les candidats à l’obtention des enfants impossibles à obtenir dans leurs propres pays, comme la France par exemple. Faut-il condamner cette ouverture pour autant ? Non. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de formuler cette question incontournable : toute demande est-elle recevable et si non, comment organiser l’accueil des candidats afin de maintenir une éthique minimale qui protégerait cette pratique de l’effet de sa commercialisation ?

Ce qui est vrai en PMA l’est aussi en adoption. L’adoption internationale offre des opportunités qui suscitent beaucoup de convoitises. Comment mettre cette démarche si hautement humaine à l’abri de la tentation d’achat d’enfants ? Un enfant haïtien se vendait dans les circuits de la prostitution et de la drogue à 5 dollars. Le prix a atteint 25 000 dollars après le tremble­ment de terre dans les circuits d’adoption.