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Bernard Vandermersch – Trop de temps pour les trumains

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AEFL Séminaire de psychanalyse n° 8 2002-2003

Time is the lens through which dreams are captured.

Francis Ford Coppola

 Publicité de la manufacture de Haute Horlogerie Blancpain parue dans TIME magazine

 

Le signifiant nouveau

Lacan termine le séminaire de l’année précédente en appelant à un signifiant nouveau, celui qui n’aurait aucune espèce de sens. « Ca serait peut-être ça qui nous ouvrirait à ce que de mes pas patauds, j’appelle le réel. » Il s’agirait de formuler un signifiant qui aurait, contrairement à l’usage qu’on en fait habituellement, un effet. Un effet qui ne serait pas de sens, qui serait même sans portée (!) puisque portée, pour Lacan, veut dire sens. Comment un signifiant pourrait-il ouvrir au réel et ne pas faire sens pour l’esquiver ? « Si jamais je vous convoque à propos de ce signifiant, vous le verrez affiché et ce sera quand même un bon signe. Comme je ne suis débile mental que relativement […] i.e. comme tout le monde, […], c’est peut-être qu’une petite lumière me serait arrivée. »

Il me semble que ce signifiant nouveau, Lacan ne l’a pas trouvé, du moins pas à l’affiche du séminaire qui vient : Le moment de conclure. Ce signifiant n’est pas nouveau. Il reprend même exactement le signifiant attribué trente-deux ans auparavant au troisième temps de la décision dans Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée (mars 1945).

La reprise de ce signifiant semble bien conforme à la méthode que Lacan nous proposait dans son séminaire L’objet de la psychanalyse (1965-66), la méthode, méta-odos que Lacan s’autorise à traduire par « voie reprise par après ». C’est l’effectuation d’un deuxième tour qui n’est ni redite ni retour à la vérité supposée de la source. Le deuxième tour de ce trajet en double boucle (avec un écart entre les deux tours) est nécessaire pour achever une structure qui alors se détache comme le montre la structure du plan projectif, celle du fantasme : $ <> a, sujet coupure de a. Quand le bouclage du deuxième tour réussit cela fait entendre dans ce point de théorie initial, autre chose, un autre signifié, et surtout cela cerne et fait chuter une part de l’opacité du fantasme impliqué dans notre rencontre initiale avec la théorie.

A priori la reprise de ce signifiant avec cet écart du deuxième tour que lui donne déjà un contexte complètement différent signifierait l’échec de la recherche de ce signifiant qui ouvrirait sur le réel sans effet de sens. En effet le double tour exige, pour détacher quelque chose (ce qu’on peut dire aussi : pour avoir un effet qui ne soit pas de sens, mais de sujet) une topologie marquée par un point d’exception, le point phallus. Un espace vectorisé par le phallus ne peut qu’être sensé. Sauf en ce pôle qu’est le phallus. Le phallus ouvre sur le réel, mais il ne peut se dire.

Comment un signifiant pourrait-il d’ailleurs échapper à la fatalité de faire sens ? C’est le cas du premier signifiant. C’est parce qu’un premier signifiant échappe à cette fatalité du sens — puisque il restera écorné d’une part de non-sens qui va fonder l’inconscient — qu’un sujet revient de sa disparition sous le sens. « J’énonce l’existence d’un sujet à la poser d’un dire que non à la fonction propositionnelle Phi x… » (L’étourdit). Ce qu’on peut entendre comme le fait qu’il n’y a de sujet que du fait d’une limite à l’empire du sens. C’est même le défaut de cette limite que trahit le délire paranoïaque : « Tout non-sens s’annule ! », plus d’hypothèse sur le désir de l’Autre, plus de sujet. Tout semble indiquer que l’effort de Lacan porte plutôt sur la recherche d’une écriture nouvelle, celle du nœud, que sur celle d’un signifiant nouveau. Avec le nœud il s’agit d’une ouverture sur le réel qui ne fait pas sens. Mais ce que je voulais aborder c’est plutôt ce qu’apporte ce séminaire quant au temps, puisqu’il reprend comme titre le Moment de conclure.

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