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Annie Le Brun / Contre le néo-féminisme /

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En février 1978, Annie Le Brun prononce un réquisitoire contre le néo-féminisme et ses «meutes hurlantes», lors de l’émission Apostrophes intitulée «Femmes femmes femmes» dont elle est l’une des invités. L’INA en propose l’enregistrement, dont des extraits sont diffusés sur le net.

Annie Le Brun – Ces néo-féministes-là s’arrogent scandaleusement le droit de parler au nom de toutes les femmes. Pour moi, la question fondamentale est d’en finir avec les meutes hurlantes dont notre époque s’est montré si féconde.

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Annie Le Brun – L’ampleur de la révolte féminine de femmes comme Louise Michel, comme Flora Tristan, se trouve canalisée, caricaturée dans les limites d’un corporatisme sexuel qui nivelle toutes les différences pour imposer la seule différence des sexes.

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Annie Le Brun – C’est pourquoi j’ai parlé de néo-féminisme par opposition au féminisme dont le souci majeur était justement d’en finir avec tous les ghettos des femmes entre elles.

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Annie Le Brun – Ce que j’appelle le néo-féminisme trouve sa force dans le nombre et dans la similitude. Pour parler au nom de toutes les femmes, on cherche à effacer l’individualité de chaque femme. Comme on a toujours cherché à effacer l’individualité de chaque femme et aussi de chaque homme, indifféremment, au nom de Dieu, de la famille, de la patrie et même de la révolution. Les différentes solutions collectives de ce siècle, enfin du genre ou fascisme ou stalinisme, etc., nous ont au moins appris quelque chose : c’est qu’on n’est jamais assez délicat quand le nombre est brandi sous prétexte d’anéantir l’individu.

Les féministes actuelles, sous prétexte de libération, incitent les femmes à se rassembler pour endosser l’uniforme de leur sexe. Ces néo-féministes s’arrogent scandaleusement le droit de parler au nom de toutes les femmes, et qu’en parlant au nom de toutes, elles en viennent à exercer un pouvoir idéologique.

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Annie Le Brun – Ce livre est un appel à la désertion en général, et en particulier des rangs du militantisme féministe. Parce que dans « militantisme », il y a le mot « militaire ». Et que pour ma part, je serai toujours du côté des déserteurs contre les armées en marche.

Bernard Pivot – Vous admettez que c’est un pamphlet. Vous êtes dure avec ce que vous appelez les néo-féministes. Vous les appelez « staliniennes en jupon »…

Annie Le Brun – Pour moi, la question fondamentale est d’en finir avec les meutes hurlantes dont notre époque s’est montré si féconde. À instaurer ce climat de récrimination continuelle, de suspicion systématique de l’autre. Parce que ça… Tout ce que vous avez dit, il y a quand même une suspicion systématique de l’homme, n’est-ce pas ? Et alors on en vient à refuser aux hommes et aux femmes le seul moyen qu’ils ont, ici et maintenant, de subvertir la misère des rapports humains, car on les dissuade insidieusement de se rencontrer, voire de s’aimer, et ça pour moi, c’est criminel.

On assiste à la mise en place d’une idéologie totalitaire en trois temps. Alors, premier temps, on désigne l’ennemi, l’ennemi commun : c’est l’homme, qui est considéré comme la négativité absolue. Et c’est un véritable terrorisme de la « féminitude ». Parce que je sais qu’il y a des femmes qui luttent réellement et qui sont scandalisées devant tant d’impostures et de sottises, mais qui ne le disent pas au nom de la cause des femmes. Alors ça, pour moi, c’est le terrorisme idéologique, ce genre de silence.

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Bernard Pivot – Vous allez jusqu’à dire que le néo-féminisme est une gigantesque entreprise de crétinisation ?

Annie Le Brun — Oui parce que par exemple, tout à l’heure vous avez assez habilement, Gisèle Halimi, éludé le passage qui concerne la censure dans le programme commun. Moi, je trouve ça assez grave parce que quand on lit que les livres, l’histoire et la littérature vont être strictement — je n’ai plus la formule exacte — vont être strictement contrôlées, alors…

Un monsieur dans l’assistance – Puis l’enseignement aussi, strictement défini.

Annie Le Brun – Mais à en juger par ce que j’appelle les néo-féministes, que j’ai déjà donné comme échantillons dans les purges, c’est Sade, c’est Baudelaire, c’est Lautréamont, c’est Miller, c’est Bataille, et puis c’est aussi Freud, c’est Breton, c’est Novalis qui vont tomber sous les coups de la bêtise militante.

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Gisèle Halimi – Il y a en France une loi qui punit toute propagation, tout propos, toute image, tout film qui est raciste. C’est interdit d’avoir un propos raciste. Personne n’est venue dire ici : « Mais dis-donc, la censure, vous lui portez atteinte car après tout, on peut être raciste avec énormément de talent. Et au nom de la culture, on doit laisser parler aussi les racistes. » Ce que je veux dire, notre proposition, elle n’est pas tellement originale. Je vais vous dire ce qu’on a fait, les juristes, on a pris la loi sur le racisme et on y a ajouté, justement, quand cela porte atteinte à la dignité de la femme. Si vous voulez, on a mis « sexisme », en gros, au lieu de « racisme ».

Bernard Pivot – Le problème, est-ce que ce n’est pas ennuyeux de mettre « sexisme » à la place de « racisme » ? Est-ce que c’est bien équivalent ?

Gisèle Halimi – Mais c’est ennuyeux pour qui ? Les femmes ont envie justement de conquérir leur droit à la dignité et au respect.

  • À entendre ici. Sélection et montage des extraits : Gautier Roos & Tristan
  • Émission complète Apostrophes «Femmes femmes femmes», Antenne2, 10 février 1978, disponible sur le site de l’INA ici.