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Elsa Caruelle-Quilin / Comment « ça » se passe ? /

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Nous avons dû fermer nos cabinets…

Je pense au cabinet de Freud plein d’antiquités, de statues, je pense à son cabinet vide aussi, puisque Freud n’y est plus.

Une séance… Mon analyste m’annonce qu’il quitte son cabinet pour rentrer dans son pays natal. Je me rappelle avoir demandé, angoissée, si les nouveaux propriétaires savaient qu’ici avait été le cabinet d’un analyste. À quoi cette angoisse tenait-elle ? Peut-être à la possibilité d’un effacement sans savoir du lieu, à la seconde mort qu’appelait Sade de ses vœux dans son testament :

« La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que, par la suite, le terrain de ladite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes. ». (le 30 janvier 1806).

 

Qu’est-ce que le cabinet d’un analyste ? Remarquons comme il suffit parfois de sortir de son cabinet pour n’être plus analyste, comme il suffit de sortir parfois de son cabinet pour rejoindre sans résistance la bêtise d’une réalité, sourde et muette, ou bavarde ce qui revient au même.

Ce lundi soir de Mars, le confinement est décrété, ou précisément pas : Emmanuel Macron décrète le confinement sans dire le mot, celui qui était pourtant sur toutes les lèvres depuis quelques jours : confinement. J’écoute le discours du président à la radio, dans la voiture qui quitte Paris : doivent cesser toutes les activités qui ne sont pas « nécessaires ». Qu’ai-je dit en fermant mon cabinet ? Ai-je dit que la psychanalyse n’était pas nécessaire ? Angoisse là encore, j’appelle mon analyste. Il me dit qu’il est tout simplement interdit d’exercer. Que peut-être, si j’avais été médecin…

Je pense à l’Éthique à l’étude cette année. La loi de la cité, c’est celle de Créon, pas celle d’Antigone. Dans le décret de l’état d’urgence, dans le confinement, dans le décompte obsessionnel des morts, il s’agit de ne pas mourir, pas d’entrer vif, comme Antigone, dans la tombe. Il faut fermer le cabinet bien sûr. Il faut ne pas mourir bien sûr, il faut ne pas mettre en danger ses analysants.

Une jeune femme m’envoie par téléphone, juste à la sortie de sa séance, une photographie, une image sereine de son père sous appareil respirateur, quelques jours avant qu’il ne meure à l’hôpital, quelques mois auparavant. C’est le même appareil qu’elle voit à la télévision, celui dont nos hôpitaux manquent cruellement, celui sous lequel mourront confinés des patients atteints du coronavirus, privés du regard, de l’au revoir de leurs proches, privés de leur mort en quelque sorte. En dessous de l’image, elle écrit « comme ça, vous comprendrez ce que je veux vous dire ». Quand, la séance suivante, je lui demande pourquoi c’est une image qui me ferait comprendre ce qu’elle dit, c’est du côté de la lettre que ça répond : « avec papa, nous avons pu mettre un point final à la phrase, et le point se rétroprojette jusqu’au commencement de la phrase pour lui donner son sens. Ceux qui meurent seuls et ceux qui restent seuls ne ponctueront pas leur phrase. Leur phrase sera bancale… en vérité, ce ne sera même pas une phrase… grammaticalement, ça ne sera pas une phrase ». Comme Lacan dans l’Éthique, cette femme distingue deux morts. « C’est absurde, dit-elle, de souffrir d’une souffrance qu’on n’a pas vécue ». La formule n’est pas sans rappeler Winnicott et la crainte d’un effondrement qui a eu lieu, mais qui n’a pas été éprouvé. Ce n’est pas sans évoquer aussi la logique du Cotard et la douleur de ne pas avoir de douleur. Freud distingue dans l’Esquisse (1895), la douleur de l’expérience de la douleur. Cette douleur non vécue donc, c’est celle qui n’a pas été frayée, celle qui n’a pas été affirmée par le principe de plaisir (Bejahung), celle qui ne « pâtit du signifiant » (Lacan). Il y a une autre douleur que celle dont nous ferions l’expérience dans la réalité, une douleur dont nous n’avons pas d’expérience. Il me semble que cette patiente nous éclaire sur l’autre mort, pas celle de la réalité donc, pas celle qui sature nos discours, nos hôpitaux, nos télévisions, mais sur l’autre mort, celle que Lacan a pu appeler la seconde mort, celle dont il n’y a pas de trace, nulle part.

J’ai souvent entendu dire Marcel Czermak que la psychanalyse était une affaire de vie et de mort. La réalité de la mort sature désormais notre vie quotidienne, sidère notre actualité, bouche nos discours courants. Mais la mort en jeu dans l’analyse, ce n’est pas, me semble-t-il, celle des hôpitaux, celle des médecins et des infirmières, ce n’est pas, il me semble, la mort qui fera de nous tous, après-coup, des noms sur des tombes. L’objet perdu de la psychanalyse n’est pas l’objet du deuil, c’est un objet dont il n’y a pas de deuil, un objet qui n’a pas de réalité.

Qu’est-ce que fermer son cabinet pour un analyste ? À quoi nous confronte, en tant qu’analyste, la perte de cette réalité spatiale ? Nous sommes nombreux à continuer d’exercer par téléphone durant le confinement : à quoi nous confronte un exercice de la cure hors les murs, à quoi nous confronte une cure dé-confinée en quelque sorte ?

Quand mon analyste a déménagé, mon analyse a déménagé. Je prenais le train de nuit pour San Sebastian, quatre séances dans la journée, je repartais par le train de la nuit suivante. Quand il était de passage à Paris, il logeait chez des proches. Il me recevait dans une chambre de bonne, une annexe que ses hôtes lui réservaient pour pratiquer. Un jour, qu’il n’avait pas la clef de l’annexe, la séance eut lieu malgré tout. Il me reçut dans le salon de ses amis. Je me suis allongée sur un canapé, ce n’était pas un divan, à côté du téléviseur, au milieu des coussins et des bibelots. Comme je me sentais quelque peu déboussolée par toute cette réalité familiale, je l’ai entendu me dire : « le seul cadre, c’est la parole ».

Il me semble le confinement, en inventant les séances d’analyse au téléphone, radicalise la position de l’analyste, c’est-à-dire précisément qu’il la précarise (c’est en ce sens qu’il la radicalise). Durant ces séances téléphoniques, la voix court son risque sans filet en quelque sorte, c’est-à-dire sans réalité. La sensorialité du silence est son écho. Parfois, pas toujours, l’appel de l’analysant parvient à suspendre la réalité omniprésente : ma vie de femme et de mère au foyer à plein temps, la vie d’un analyste confiné dans la réalité de la cité. Parfois, pas toujours, « Je » disparait dans le téléphone, dans la voix, l’espace de la réalité condescend au temps de la séance. « Le seul cadre, c’est la parole » : cette phrase prononcée par mon analyste, il y a près de dix ans, me revient aujourd’hui qu’il s’agit à mon tour d’être en position d’analyste hors du confinement de mon cabinet. « Ça » ne se passe pas toujours. Certaines séances restent sidérées par le discours courant. Certaines analyses ne résisteront pas à cette crise de la réalité de la cure… Certaines aussi reprendront plus tard, ou pas, dans la réalité du cadre du cabinet. Parfois, pas toujours, « ça » se passe au téléphone. Lorsque je propose à une analysante de m’appeler à l’heure des séances durant son confinement au foyer familial, elle répond : « je déteste appeler, surtout si je risque être entendue par mes parents ». L’anorexie dont souffre cette patiente renvoie à l’appel fondamental de l’Esquisse, l’appel aussi originaire dans la théorie freudienne que dans notre vie psychique. Une patiente anorexique dit ne jamais crier, elle a peur « en forçant de perdre sa voix ». Cette rétention d’objet voix, du cri fondateur de l’appel de l’autre, entraîne, comme vous le savez dans l’anorexie, toute une défection de l’oralité. Une autre jeune femme, anorexique encore, précède chacun de ses appels durant le confinement d’un texto, toujours le même, à l’heure de sa séance : « est-ce que je peux vous appeler maintenant ? ». Je n’entends pas la première fois, il faudra que ça se répète pour entendre ce qu’elle demande réellement (c’est à dire pas en réalité). L’appel est ici le nœud de la cure. Il me semble que le confinement convoque l’appel comme dimension fondamentale, pour ne pas dire fondatrice de la cure. C’est sur un appel téléphonique que toute analyse commence, il faut appeler l’analyste, même s’il arrive aussi, et c’est toujours intéressant, qu’un patient veuille prendre un premier rendez-vous par sms, sans appeler donc. Nous le savons, il faut du temps, parfois des années, parfois même ça n’arrive pas, pour qu’un analysant consente à appeler un analyste. C’est sur un appel que notre vie commence : si nous voulons vivre, décrit Freud dans l’Esquisse, il nous faut consentir à appeler l’autre, il nous faut consentir à l’attendre, au-delà du principe d’inertie. Une analyse, c’est ce qu’on attend d’un analyste, disait Lacan. En deçà de la consistance d’une demande d’analyse, l’attente est peut-être plus radicalement l’appel de l’analyste, l’ouverture de la bouche d’Irma, l’ombilic du rêve inaugural de la psychanalyse.

Texte paru sur le site de l’Ecole psychanalytique de Sainte-Anne le 01/04/2020