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Thierry Florentin – Là où le singulier écrase l’universel

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Henri Michaux, qui a fait un voyage en Asie dans les années 30, écrit dans Idéogrammes en Chine, que le plaisir que se donnait les calligraphes et les lettrés à l’abstraction et à l’allusion dans la reproduction de la lettre chinoise leur avait procuré disait-il une irreligion d’écriture.

Cette « irreligion d’écriture », ce que la lettre chinoise a à dévoiler autant qu’à tenir en retrait, dissimulé au profane, au non-lettré, au non-initié, voici ce qui intéresse, entre autres, Lacan lorsque de 1943 à 1945, il traverse la rue de Lille pour suivre en auditeur libre un cursus de chinois en trois ans à l’Ecole des Langues Orientales, sous la direction du sinologue Paul Demiéville, qui deviendra plus tard Professeur au Collège de France.

Il s’y initie à la langue et à l’écriture, à la grammaire de la langue parlée commune, ainsi qu’à la lecture de textes d’abord faciles, puis plus anciens, choisis dans tous les genres de la littérature chinoise. A cela s’ajouteront deux séances hebdomadaires avec un répétiteur chinois.

Ce ne sera pas par « rébellion esthétique », comme l’affirme une historienne de la psychanalyse, devant l’effondrement de la débâcle de 1940, mais comme il l’écrira plus tard en 1957, dans une lettre-candidature à des enseignements de psychanalyse au sein de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, afin de « compléter aux langues orientales une information linguistique dont elle est pour lui l’exigence [1]».

Du côté de la linguistique, donc, ce qui n’exclura évidemment pas, il le dira à plusieurs reprises, sa sensibilité à la beauté esthétique des caractères chinois.

Plus de cent occurrences au long de ses séminaires-et pas seulement celui qu’on a appelé le séminaire chinois, « D’un discours qui ne serait pas du semblant », c’est en effet dans la séance du 20 Janvier 1971, où il énonce cette fameuse phrase : « Je me suis aperçu d’une chose, c’est que peut-être je ne suis lacanien que parce que j’ai fait du chinois autrefois » et qui fait donc maintenant ritournelle, comme le dit Didier, mais dont nous n’avons peut-être pas encore épuisés toutes les implications, portant autant sur la lettre chinoise, que sur son écriture, ou sur des textes classiques de la philosophie chinoise, qu’il va étudier avec François Cheng-Cheng Bao Yi de son vrai nom-à partir de 1969, pendant cinq ans.

Les quatre Livres, le Mencius, le ShiJing ou le livre des odes, Le Dao de Jing, livre de la Voie et de la Vertu de Lao-Tseu, et le Yi-King ou livre des transformations.

Etude intensive, exigeante, brûlante, dont nous pouvons avoir un aperçu dans quelques témoignages dont François Cheng rendra compte par la suite, ainsi que de la puissance de l’apport de Lacan à cette mise au travail commune dans l’hommage que François Cheng rend à Lacan dans son ouvrage majeur sur le langage pictural chinois Vide et Plein : « Toute ma gratitude à mon maitre Jacques Lacan qui m’a fait redécouvrir Lao-Tseu et Shitao », écrit il avant toute chose.

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