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Autisme : Les enfants d’asperger / jean-louis rinaldini/

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On se rappelle comment la chasse aux psychanalystes a été ouverte. Le travail des psychanalystes auprès des enfants et des patients connaissant des troubles autistiques aura été stigmatisé sans vergogne. Contrairement à ce que voulait faire croire l’HAS (Haute Autorité de Santé)  ses recommandations de bonne pratique  sur l’autisme et les troubles apparentés visaient bien à écarter définitivement les praticiens de formation psychanalytique des lieux de soins et de suivis puisque l’approche  psychanalytique non seulement n’aurait pas d’effets mais  surtout parce qu’elle est  qualifiée de  « maltraitante » auprès des sujets présentant des troubles du « spectre autistique » comme on dit. En la circonstance, le terme outrancier de maltraitance prêterait presque à sourire au regard de l’atroce réalité que nous révèle la récente parution de la traduction française préfacée par Josef Schovanec du livre  d’Edith Sheffer (Les enfants d’Asperger, le dossier noir des origines de l’autisme, Flammarion, 2019).

Cet ouvrage met en lumière les engagements politiques et l’éthique de ce « gentil docteur » (comme le nomme Elisabeth Roudinesco)  autrichien ayant donné son nom à un syndrome au succès conceptuel grandissant et bien connu du grand public. Hans  Asperger, obédient du régime fasciste autrichien de l’époque, envoyait au Spiegelgrund de l’Institut psychiatrique du Steinhof à Vienne les enfants présentant ce trouble relationnel qu’il avait catégorisés « inéducables » afin qu’ils y soient exterminés ! Il convient de le lire absolument pour en connaître les « détails »… tant il détaille le contexte social et idéologique de la pédopsychiatrie dans la Vienne des années trente et quarante, et ses conséquences. Il est utile pour se poser la question sur l’utilisation des « classifications » dans les décisions prises par des professionnels, les organisations que ce soit l’État, les organisations sanitaires, médico-sociales, ou sociales, et les parents. C’est ce que rappelle Josef Schovanec dans sa préface qui peut être lu intégralement sur le site des éditions Flammarion. Comme toujours la polémique ne manquera pas de se développer  concernant les interprétations et ce qui les fonde,  des faits historiques rigoureusement établis à partir des archives disponibles. Ainsi, notons qu’Edith Sheffer nous fait  part de son lien personnel avec cette histoire à la dernière page du livre et dit aux lecteurs que son fils maintenant adolescent, à qui le livre est dédié, a reçu un diagnostic d’autisme lorsqu’il était enfant. « L’autisme n’est pas réel », dit-elle. « Ce n’est pas un handicap ou un diagnostic, c’est un stéréotype pour certaines personnes….. Je me sentais humiliée et je voulais mettre fin à l’étiquette d’autisme. »

Le livre

Déjà en février 2017 dans un article publié en 2018, l’historien tchèque Herwig Czech, avait à partir d’archives en partie inédites, examiné les rapports d’Hans Asperger avec l’idéologie nazie, sa carrière à Vienne après l’annexion de l’Autriche et le rôle qu’il avait pu jouer dans le programme nazi d’ « euthanasie ». Voir le blog de Jean Vinçot.

Dans le premier chapitre  « Les experts s’avancent » Edith Sheffer décrit le contexte social des débuts d’activité d’Hans Asperger. Vienne est alors un bastion social-démocrate, qui développe l’eugénisme. L’eugénisme positif vise à améliorer les conditions de vie. L’eugénisme négatif en est un pendant, qui conduit à décourager la reproduction de certains.  Hans Asperger est rentré dans un service novateur de « pédagogie curative ». Suite à un conflit de succession, ce service fera l’objet d’une purge antisémite, ce qui permettra à Hans Asperger de progresser, malgré son peu d’expérience.

Le chapitre « Le diagnostic de la clinique » détaille la façon dont le service de Hans Asperger faisait les diagnostics, notamment avec l’infirmière en chef Viktorine Zak. Le service évitait un diagnostic standardisé, mais utilisait couramment le terme « autistique ».

Le chapitre suivant  « Psychiatrie nazie et ordre social »  nous informe sur la conception nazie de l’éducation de l’enfance, en vue de créer un « Volk allemand, fort, racialement pur, spirituellement uni » (p.81). Ce qui est effrayant, c’est qu’Hans Asperger ait fait son internat en 1934 auprès de son principal concepteur, et qu’il l’a toujours louangé. Il semble certain qu’Hans Asperger, compte tenu de son catholicisme, n’était pas nazi, mais il en a été très proche idéologiquement, et sa carrière a pu progresser grâce aux persécutions antisémites (à Vienne, 70% des pédopsychiatres étaient juifs). Le catholicisme d’Hans Asperger conduit les nazis à s’interroger à son sujet, mais ils concluront que cela ne met pas en cause sa fiabilité politique. Il soutiendra notamment la politique de stérilisation forcée.

Dans le chapitre « De funestes théories » il est expliqué comment a commencé le programme d’ « euthanasie » des bébés puis des enfants. Il faut le distinguer du programme  concernant les adultes handicapés, qui a fait l’objet d’une décision politique secrète mais qui s’est heurté à une opposition. Le programme débuta donc  le 25 août 1940 au Spiegelgrund  (établissement pédiatrique municipal d’assistance publique de Vienne) où au moins 789 enfants moururent (sur 6 000 en tout dans le IIIe Reich). Au même moment (le 5 septembre1940) la Société allemande de pédopsychiatrie et de pédagogie curative tient son premier congrès à Vienne. Il se terminera par un hommage au travail d’Hans Asperger.

Dans le chapitre suivant : « Asperger et le programme de mise à mort », Edith Sheffer rappelle ce que l’historien Herwig Czeh a révélé. Elle conclut (p.188) :

« En tout, Asperger a été impliqué dans le transfert d’au moins quarante-quatre enfants au Spiegegrund – dont neuf au moins qui provenaient de son service, parmi lesquels deux périrent, et trente-cinq que la commission de la ville soumit à l’ « action Jekelius » et qui moururent. Étant donné qu’il conseilla de nombreuses agences municipales et que les archives sont incomplètes, le nombre total d’enfants dont Asperger recommanda le transfert au Spiegelgrund est probablement plus élevé. »

Dans sa préface, Josef Schovanec attire l’attention sur le chapitre « Selon qu’on est fille ou garçon », car il correspond à un sujet actuellement « populaire », à savoir l’autisme au féminin. Edith Sheffer compare les dossiers de deux garçons, décrits dans les articles d’Hans Aspeger sur l’autisme, avec ceux de deux filles.

« Asperger interpréta l’impulsivité et les difficultés relationnelles des garçons comme une psychopathie autistique, pendant que son personnel (…) interpréta l’impulsivité et les difficultés relationnelles des filles comme des marques d’hystérie et de féminité liés à leurs cycles menstruels. Alors que le service d’Asperger écartait les filles pour irrémédiabilité et les envoyait au Spiegelgrund, le comportement apparemment pire des garçons faisait l’objet d’une intense attention. »

Elle montre que la pratique d’Hans Asperger était conforme aux stéréotypes de l’époque, ce qui l’a conduit à mettre en valeur l’intelligence des garçons, même s’il ne pouvait la mesurer.

Dans le huitième chapitre « La banalité de la mort« , quelques enfants témoins survivants du Spiegelgrund décrivent la mort présente en permanence, les menaces de mort utilisées par le personnel soignant en cas de désobéissance. Les survivants témoignent d’une maltraitance généralisée. Pour avoir refusé de prendre des cachets (c’était la technique utilisée pour tuer les deux/tiers des enfants) et avoir cherché à s’enfuir, un enfant sera soumis à la « technique d’enveloppement » (p.245), autrement dit le packing. Sa conclusion : « C’était bestial ce qu’ils faisaient » !

Ce chapitre montre à la fois la résistance des parents, mais aussi l’accord de certains pour la mise à mort de leurs enfants. Par contre, très peu d’actes de résistance de la part du personnel dit soignant : ce sont les mêmes personnes qui s’occupaient des enfants et qui les mettaient à mort, notamment par des injections de barbituriques, contrairement au programme Aktion T4 d’extermination des adultes handicapés, où ce n’étaient pas les mêmes personnes et centres qui soignaient et qui exterminaient.  Autre différence : la « sélection » des enfants faisait l’objet d’une évaluation individualisée approfondie par ces soignants. Contrairement au programme T4, l’extermination ne résultait  pas de directives gouvernementales (aucun texte ne l’a autorisée), mais d’initiatives propres des dirigeants des institutions de « protection » de l’enfance ! Cette « protection », consistait à  protéger la société contre le poids des enfants inéducables.

« Au service du Volk » situe l’euthanasie des enfants différents dans le cadre plus général de l’élimination de populations entières par le régime nazi. Il décrit l’évolution des articles d’Hans Asperger de 1937 à 1944, où il passe du refus d’établir des critères pour un diagnostic à la conception de l’autiste qui « n’est pas un membre actif du grand organisme », cette évolution s’adaptant aux conceptions nazies d’hygiène raciale. L’auteure émet, pour expliquer cette évolution, l’hypothèse de l’adaptation aux positions des aînés  – nazis – plutôt qu’à un approfondissement par Asperger de ses recherches.

Le dixième chapitre « L’heure du bilan » décrit d’abord le devenir des enfants du Spiegelgrund, puis l’épuration extrêmement limitée des médecins nazis. Hans Asperger profitera de ne pas avoir été membre du parti nazi pour accéder à des postes importants, comme il avait avant-guerre profité des purges antisémites. Asperger a revendiqué après-guerre une résistance au nazisme, mais rien ne l’établit – et il semble avoir eu une vie confortable pendant cette période. Edith Sheffer mentionne plusieurs articles des années 1960 posant des questions spirituelles, où Asperger semble défendre l’idée que l’important, ce n’est pas d’agir mal, mais de savoir que c’était mal … L’interprétation des actes d’Hans Asperger peut varier suivant les personnes. Pour l’auteure (p.308) :

« La portée de ses actes peut paraître faible, pourtant quand on considère un système de mise à mort systématique, le nombre exact de ceux qui perdirent la vie comme conséquence directe de ses décisions importe-t-il seulement ? Un fait demeure : Asperger travailla au sein d’un système de meurtres de masse en tant que participant conscient, pleinement associé à son univers et à ses horreurs. »

Pourquoi le syndrome d’Asperger ?

Der österr. Kinderarzt Hans Asperger bei einer Pressekonferenz anlässlich des XIII. internationalen Kongresses für Kinderheilkunde. Allgemeines Krankenhaus. Wien. 24. August 1971. Photographie. *** Local Caption *** 00671810

Mais par quel enchaînement le nom d’Asperger s’est-il trouvé associé en tant que « syndrome d’Asperger », dans le vocabulaire clinique ?

Cela est dû à une psychiatre britannique du nom de Lorna Wing qui en  février 1981 a publié un article académique mettant en lumière un récit clinique de « psychopathie autistique » publié en 1944 par un médecin autrichien récemment décédé, Hans Asperger. Or ce n’était pas un travail évident à distinguer : comme l’a reconnu Wing, l’étude d’Asperger n’avait reçu presque aucune attention de la part des chercheurs anglophones au cours des décennies qui ont suivi sa publication.

Wing a soutenu que le trouble qu’Asperger avait décrit était un syndrome unique, distinct de l’autisme, et qu’il devait être considéré comme faisant partie d’un  » groupe plus large de conditions qui ont en commun une déficience du développement de l’interaction sociale, de la communication et de l’imagination « . Wing, dont la fille avait reçu un diagnostic d’autisme dans les années 1950, avait compris, d’après sa propre expérience, qu’il s’agissait d’un trouble à gradations multiples, qui touchait des personnes de toutes les capacités intellectuelles. Mais c’était une notion radicale : à l’époque, l’un des paradigmes dominants pour comprendre l’autisme était que l’autisme était causé par des « mères réfrigérateurs » – des femmes émotionnellement frigides qui n’étaient pas assez chaleureuses pour élever des enfants en développement.

Pourquoi Wing a-t-elle  choisi de fonder son rapport sur les recherches plutôt minces d’Asperger – après tout, son article ne faisait référence qu’à quatre patients – plutôt que de se fier uniquement à son propre travail, beaucoup plus impressionnant ? (Rappelons qu’à l’époque, comme aujourd’hui, presque toutes les affections psychiatriques éponymes portaient le nom d’hommes). Wing, qui est décédée en 2014, avait passé le reste de sa vie comme l’une des plus éminentes chercheuses et militantes mondiales dans le domaine de l’autisme en raison probablement des troubles diagnostiquées autistiques de sa fille mais quelle que soit sa motivation, les efforts de Wing ont été couronnés de succès : Le « syndrome d’Asperger« , le terme qu’elle a proposé, est rapidement entré dans le vocabulaire clinique. Dans les années 1990, il était reconnu dans le monde entier comme un diagnostic accepté  et l’autisme n’était plus considéré comme une condition à part entière. Jusqu’à quand ?