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Le moment Burghölzli : Sabina Spielrein / Thierry Florentin /

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Le moment Burghölzli : Sabina Spielrein, une contemporaine du Président Schreber

Thierry Florentin

Texte présenté au séminaire d’hiver 2018, à l’ALI, lors des Journées sur le Président Schreber.

 

 

 

Tard dans la nuit du 23 au 24 Octobre 1906, une lumière brille encore dans l’appartement de fonction du deuxième étage du bâtiment central de la clinique psychiatrique universitaire de Zürich, le Burghölzli, situé sur la paisible colline du même nom, ceinte de forêts denses et d’hectares de vignobles.

 

Le Second-Arzt et Privatdozent Carl Gustav Jung relit pour une dernière fois le courrier qu’il s’apprête à remettre au vaguemestre le lendemain au plus tôt, à l’adresse du 19 Bergasse, dans le neuvième arrondissement de Vienne, au Professeur Freud.

 

Il s’agit du deuxième courrier seulement, prélude à une amitié et à un travail commun qui ne se conclura comme vous le savez qu’en 1913, à l’initiative de Freud, de cesser tout d’abord toute correspondance et relation privées (Lettre de Freud à Jung du 03 Janvier 1913) : « Je n’ai rien à y perdre, puisque dans mon âme je ne suis plus lié à vous que par le fil ténu de l’effet prolongé de déceptions antérieures, et vous ne pouvez qu’y gagner, puisque vous avez récemment déclaré à Munich qu’une relation intime avec un homme agissait de façon inhibitrice sur votre activité scientifique. Prenez donc votre pleine liberté et épargnez-moi les prétendus « services d’amitié », puis une année à peine plus tard, en 1914, de toute relation avec Jung, qui finira par démissionner de la présidence de l’Association Psychanalytique Internationale, dont Freud avait caressé un moment le rêve qu’il en soit président à vie, et à entrer, comme vous le savez également, dans une très grave crise intérieure, dont il ne sortira qu’avec le début de la première guerre Mondiale.

 

Mais pour l’heure-1906-c’est la volonté de se connaitre et de se faire reconnaitre l’un par l’autre qui prime. Il y a bien eu un premier contact, un premier échange de courrier, d’abord timide, en Avril puis au début de ce mois d’Octobre,  où l’on s’est remercié et félicité mutuellement de l’envoi par Jung de son ouvrage sur ses expériences diagnostiques d’associations dirigées, mais que Freud s’était déjà procuré par ailleurs, sur l’appui trouvé par Jung dans les publications de Freud sur le rêve et sur l’hystérie, où l’on a trouvé un point d’accord à ridiculiser les détracteurs de Freud, un certain Aschaffenburg- et qu’est ce qui en effet pourrait rapprocher plus deux hommes que de se trouver un ennemi commun-, mais ils tâtonnent prudemment encore dans ces premiers contacts par des considérations générales, sans rien savoir encore de la complicité organisationnelle et politique en partage qui va s’emparer de leur relation dans les années à venir, et ce en dépit de leur différent théorique.

 

Un point cependant titille Jung. Certes il y a l’échange clinique, dont on ne s’épuise jamais, et les arguments scientifiques sur lesquels Jung demande des éclaircissements à Freud, et qui resteront finalement et invariablement toujours les mêmes, le même invariable point fixe, celui du rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses, mais au diable la prudence, Jung ne peut pas attendre plus. Il va s’en ouvrir, en toute fin de courrier, à Freud: Sie zu langweilen, « au risque de vous ennuyer ». Ich muss bei Ihr abreagieren

. « Il me faut abréagir auprès de vous ».

 

Ce n’est certainement pas avec le découvreur de l’Inconscient, et inventeur de la psychanalyse, que ce genre de propos, même en 1906, peut être énoncé en toute impunité.

Le bienveillant et affûté Professeur en saisit immédiatement l’appel et la forme inversée. « Je suis dans l’impasse// Tirez moi de là, par pitié… »

 

Il ne tarde pas sa réponse, trois jours après seulement, le 26 Octobre 1906 : « Très honoré collègue, vous ne m’ennuyez pas du tout ».

 

La cause de cet « ennui » qui fait vaciller Jung a un nom : elle s’appelle Sabina Spielrein, celle qui « joue juste », celle qui « joue sa partition », en yiddish.

 

Vous ne pouvez qu’avoir entendu parler d’elle, ne serait-ce que par le récent film de fiction (2011)

A dangerous method, de David Cronenberg, inspiré du livre éponyme d’un comédien américain, John Kerr, A most dangerous method, dont ce fût le seul ouvrage et qui voulait par ce faire s’attaquer à la psychanalyse. Auparavant, en 2002, il y avait déjà eu un film sur Sabina Spielrein, cette fois par un réalisateur italien, Roberto Faenza, l’âme en jeu, et surtout la même année 2002, un documentaire que je vous engage vraiment à visionner, il n’est plus disponible, mais on peut le voir sur Youtube, en allemand sous-titré en français d’une réalisatrice franco-suédoise, Elisabeth Morton, qui a mis plus de sept ans à le réaliser, Mon nom était Sabina Spielrein.

 

Sabina Spielrein est russe, et naît en 1885, à Rostov sur le Don, dans le Caucase, d’une famille de commerçants aisés, qui ont placé l’éducation de leurs enfants au-dessus de toute valeur. Elle a trois frères, Jan, Isaac, et Emile, ainsi qu’une sœur, Emilie, la plus jeune, qui décèdera assez tôt, décès qui semblerait lié aux troubles qui amènent Sabina Spielrein à être hospitalisée au Burghölzi, du 17 août 1904 au 1er Juin1905, à l’âge de dix-sept ans, sur l’injonction de son père, et à faire la rencontre de Jung, qui continuera à la suivre après sa sortie de la clinique et son installation à Zürich, où elle entreprendra ses études de médecine.

 

Les péripéties et les détails de la relation amoureuse qui va naitre après la sortie de Sabina du Burghölzli, et qui causera « l’ennui » de Jung, son langweil de bon bourgeois marié et dépassé par la relation avec cette jeune patiente fine, curieuse de tout, intelligente, le rôle que va jouer Freud dans l’issue de cette relation, ne vont pas nous retenir ici. Ils ont été maintes fois documentés, racontés, utilisés, déformés, instrumentalisés, à des fins souvent anti-psychanalytiques, et sans que la publication régulière de nouveaux témoignages, de documents inédits ne semble épuiser l’intérêt de cette relation et la reconstitution du puzzle que fût sa vie.

 

L’ouvrage d’Alain de Mijolla, « Sabina, la juive de Carl Jung », dernier en date, paru il y a trois ans, en 2014, pour ce qui est en tous les cas de ce qui est accessible au lecteur français, car il y a une production anglaise et allemande inflationniste, des Jungiens surtout, mais pas seulement, me semble bien rendre compte de l’effet de fascination romantique que Sabina Spielrein semble avoir laissé derrière elle, comme un parfum mystérieux, que l’on ne pourrait se détourner de suivre à la trace, un spielrein du joueur de flûte d’Hamelin.

 

Cette fascination est certainement l’incarnation d’un fantasme finalement commun à tout analysant, à un moment ou un autre de sa cure. Prendre possession de l’analyste, de façon exclusive, et érotique, pour le contrôler et le détruire secondairement. Fantasme ordinaire de l’hystérique, trouver un maitre sur lequel régner.

 

Et pourtant, l’histoire de Sabina Spielrein a bien failli rester totalement inconnue et effacée de l’histoire de la psychanalyse, ce qui a été le cas jusqu’à un fameux jour d’Octobre 1977, lorsque le neurologue genevois Georges Louis Gustave de Morsier, qui fût un temps psychiatre et assistant à Paris de De Clérambault, rend publique la découverte, lors de travaux fortuits d’aménagement d’une cave de l’Institut Jean-Jacques Rousseau au Palais Wilson à Genève, et de débarras d’archives, d’une valise de documents lui appartenant, et probablement laissée par elle en Septembre 1923, à son retour en Russie.

 

L’Institut Jean-Jacques Rousseau, qui existe toujours, est un institut privé de pédagogie expérimentale, fondé

par Edouard Claparède en 1912, et dont les principes éducatifs tiennent sur une participation active de l’enfant à son enseignement.

 

Edouard Claparède, qui est l’oncle de Georges Morsier, et qui avait présidé le groupe psychanalytique de Genève, avait en effet recruté en 1920 dans son Institut, Sabina Spielrein, qui y a travaillé jusqu’à son retour en Russie donc, en1923. Après sa déception des zürichois du Bürghözli, Freud, en effet, pensait que c’est par les genevois que la psychanalyse allait conquérir la France.

 

Nul ne sait ce que Sabina Spielrein pensait faire de cette valise, laissée ainsi derrière elle, ni même si elle envisageait de venir la récupérer un jour-ignorant qu’elle serait happée par la suite successivement par la Russie soviétique et stalinienne, qui enverra ses trois frères mourir au Goulag entre 1937 et 1939, puis par l’occupation allemande et nazie de Rostov sur le Don, où elle sera arrêtée et conduite en compagnie de ses deux filles et d’autres milliers de membres de la communauté juive locale dans un ravin adjacent pour y être abattue par les EinsatzGruppen le 9 août 1942, à l’âge de 57 ans- mais dans cette valise, donc, on va retrouver 46 lettres de Jung à Sabina Spielrein, 12 de Sabina Spielrein à Jung, 2 lettres de Sabina Spielrein à Freud, Mai et Juin 1909, 21 de Freud à Sabina Spielrein qui s’étendent de 1909 à 1923, ainsi que diverses lettres de Rank, de Stekel, de Bleuler et d’autres encore. Et surtout son journal intime, qu’elle aura tenue de 1909 à 1912.

 

Par le biais d’un ami universitaire spécialiste de Claparède, Carlo Trombetta, Georges Morsier confie à un psychanalyste italien reconnu, le Professeur Aldo Carotenuto, le soin d’exploiter ces documents, de les mettre en forme, et de les éditer.

 

Or Carotenuto est Jungien, il est chargé de cours à l’Institut de Psychologie de l’Université de Rome, où il anime un séminaire universitaire sur Jung, et sa présentation et son choix de lettres en sera, comme on s’en doute, orientée d’autant.

 

A sa décharge, il n’a pas la tâche facile, tellement d’informations lui manquent, et ce d’autant que la famille de Jung s’est longtemps opposée à l’édition des lettres de Jung, que l’administration du Bürghölzli elle- même refusera toute communication du dossier médical de Sabina Spielrein, le numéro 8793-8 793 dossiers médicaux depuis l’ouverture de la clinique en 1870-, faisant dépendre son autorisation de celle des héritiers légaux de la patiente.

 

Alain de Mijolla, visitant le Bürghözli en 2014, pour les besoins de son ouvrage, se verra opposer à son tour le même refus, courtois mais ferme, de simplement visiter la chambre où Sabina Spielrein avait vécu durant ses huit mois d’hospitalisation!!!

 

De plus, toute information en provenance de l’URSS est encore à l’époque sous la censure. On ne sait rien de ce qui s’est passé pour elle à son retour en Russie. On pense encore à l’époque que Sabina Spielrein a subi le même sort que ses frères, et est morte à Odessa, dans les purges staliniennes, en 1937, ou 1939.

 

C’est ce que Roman Jakobson, qui avait été en contact dans les années 30 avec un de ses frères, confirmera à Jukia Kristeva.

 

Un certain Professeur Katan, de l’université de Psychologie de Rostov sur le Don, répond à Carotenuto qu’on ne connait pas de Sabina Spielrein à Rostov sur le Don, et que les archives, de toutes les façons, ont disparu avec les bombardements allemands.

 

Et Carotenuto fait son livre, Entre Freud et Jung, ça c’est pour le titre français, la traduction se fera par Michel Guibal, qui est mort l’an dernier, ceux qui ont travaillé sur la psychanalyse et le monde chinois l’ont bien connu, un psychanalyste truculent, amateur de bons mots, et un journaliste du Monde, Jacques Nobécourt, à l’époque mari d’une psychanalyste lacanienne, mais le titre exact est journal d’une symétrie secrète, ce qui ne me semble pas si adapté, et en tous les cas très orienté par rapport aux choix théoriques que fera Sabina Spielrein plus tard. Ce ne sont pas des choix de dépit d’une relation affective déçue, ce sont

des choix d’une construction intellectuelle rigoureuse, même si Freud a beaucoup insisté pour que Sabina Spielrein rejoigne son groupe, et pas celui de Jung..

 

Il faudra attendre la Glasnot, Gorbatchev, Tchernobyl, 1986, pour que les russes sortent de l’assignation au destin collectif soviétique retrouvent enfin un visage différencié et une histoire individuelle. Et pour qu’un psychiatre suisse, Bernard Minder, pour les besoins de sa thèse de doctorat, mène une enquête de détective qui le conduira en 1989 à retrouver à Moscou la nièce de Sabina Spielrein, Menicha Shpilrain, et obtenir enfin l’autorisation de consulter son dossier médical, composé de vingt deux notes, dont dix manuscrites, sept de Jung et trois de Bleuler, les douze autres, tapées à la machine, pouvant être attribuées à l’un ou l’autre, sans qu’il soit possible de trancher avec certitude. Notes aujourd’hui déposées aux archives de la ville de Zürich, interdites à la consultation publique, et bénéficiant d’un délai de protection d’une durée de 180 ans…

 

Ainsi, progressivement, au fil du temps, depuis les années 1980, d’ouverture d’archives en Colloques dont un tenu à Rostov sur le Don en Mai 1997, (il faut dire que le premier s’était tenu en 1907, quatre vingt dix ans plus tôt !!!, à Amsterdam, au Premier Congrès International de Psychiatrie et de Neurologie, où c’est Jung lui-même qui présente le cas de Sabina Spielrein pour illustrer la théorie freudienne de l’hystérie), au fil du temps donc, s’enrichissait d’une manière très progressive mais constante, ces dernières années la connaissance de la vie et de l’œuvre de cette étoile filante des débuts de la psychanalyse, tant sur sa relation avec Jung, qu’avec Freud, dont les dernières lettres qui s’étendent jusqu’à son départ en Russie, donc, en 1923, témoignent de l’attachement affectueux qu’il lui vouait, et de l’espoir qu’il portait à, comme il l’écrit, son « attachement à notre cause ».

 

Attachement qui ne va pas cependant pas jusqu’à lui rendre justice de son travail, dont je n’ai pas encore parlé, en dehors d’une note de bas de page consacré au masochisme primaire dans « Au delà du principe de plaisir »(1920). En effet, dans un article théorique qu’elle publie en 1911, la même année que sa thèse de médecine, plus clinique, et où elle relatait un travail avec une schizophrène qu’elle avait suivi au Bürghölzli, article intitulé « La destruction comme cause du devenir », elle évoque, la première, dans l’histoire de la psychanalyse, avant Freud, qui s’y refuse, qui se refuse longtemps à l’envisager, l’existence contigüe à la libido, lui étant nécessaire, adossée, d’une pulsion de mort.

 

« Dans un travail riche de contenu et de pensées, écrit Freud, mais qui malheureusement n’est pas toujours transparent pour moi, Sabina Spielrein a anticipé toute une partie de cette spéculation. Elle désigne la composante sadique de la pulsion sexuelle comme destructrice.

 

Et il conclut d’ailleurs sa note sur « le besoin pressant d’une clarification non encore atteinte dans la doctrine des pulsions ».

 

 

Il y a toujours un intérêt à porter une attention aux notes de bas de page, c’est souvent là que gisent les vérités les plus intéressantes sur un ouvrage et sur son auteur.

 

Le deuxième aspect de ce que nous devons à Sabina Spielrein, à travers la relation qu’elle a entretenu avec Jung, c’est que cette relation a permis à Freud de nommer enfin, au travers de l’échange qu’il eût avec l’une et avec l’autre, ce que pouvait être le contre-transfert. Si ce qui était arrivé à Joseph Brauer entre décembre 1880 et Juin 1882 avec Anna O. était l’instant de voir, débouchant sur un drame conjugual et une fuite éperdue de Breuer face au transfert, si la publication des Etudes sur l’hystérie, plus de dix ans après seulement, en 1895 était encore le temps pour comprendre, Breuer falsifiant dans cet ouvrage la vérité de ce qui s’était réellement passé entre lui et Bertha Pappenheim, ce que Freud a laissé faire tout en sachant, alors on pourrait dire que l’échange de correspondance entre Sabina Spielrein et Freud, ainsi qu’entre Jung et Freud en représente le moment de conclure.

 

C’est en effet dans un courrier à Jung en date du 7 Juin 1909 que Freud emploiera pour la première fois le

terme de contre-transfert: J’ai moi-même, écrira-t-il, eu un narrow escape, (je l’ai échappé de peu), je me suis pas fait prendre, mais j’en ai été plusieurs fois très près.

 

La conséquence débouchera sur cette innovation majeure de la mise en place de l’analyse didactique obligatoire pour le candidat au devenir analyste, un blessing in disguise dit-il encore dans le même courrier, une bénédiction déguisée, un « mal pour un bien », une épreuve initiatique dont on sort pour devenir analyste, et maître, quelle formulation malhabile, mais c’est celle du contre-transfert.

 

Ce que disait Jung, « Sabina Spielrein est mon cas d’école », ce qui ne l’a pas empêché, quelle muflerie, de ne faire aucune allusion à sa relation avec elle dans son autobiographie recueillie par sa secrétaire Aniela Jaffé en 1957, quatre ans avant sa mort, à un moment de sa vie où il n’avait plus rien à perdre donc. Il est vrai que Jung est sorti de sa relation avec Sabina Spielrein pour Toni Wolf dont elle devint la maitresse officielle pendant plus de dix ans, trente ans en réalité, Emma Jung, l’épouse de Jung clamant jusqu’au bout à qui voulait l’entendre que Toni Wolf ne lui prenait rien, et que ce que son mari donnait à Toni, il lui donnait aussi, on est loin, très loin, de la lettre dénonciatrice anonyme qu’elle avait envoyée à la mère de Sabina Spielrein, lui adjurant de sauver sa fille, faute de quoi le Docteur Jung la conduirait à sa perte.

 

Lorsqu’on évoque Sabina Spielrein, habitués que nous sommes à rabattre et son existence et son travail sur Jung, alors qu’elle fera au final le choix de suivre Freud – l’injonction de Freud à ce sujet étant inutile, elle avait déjà fait ce choix d’elle-même-et peut-être même Piaget, là-dessus l’histoire de leur relation n’est pas encore suffisamment écrite, et reste assez énigmatique, Piaget lui-même ayant beaucoup contribué à entretenir ce brouillard, il serait allé la voir pendant huit mois, tous les matins à huit heures, disait-il, lorsqu’elle vivait à Genève, et on ne sait pas vraiment pourquoi l’analyse s’est arrêtée, Piaget ayant déclaré tantôt qu’il était hermétique à la psychanalyse, et tantôt que c’est Sabina Spielrein elle-même qui y aurait mis un terme, jugeant qu’il en savait suffisamment ainsi. Une chose est certaine, c’est qu’elle se rend régulièrement à son séminaire, et va orienter ses recherches et ses articles sur l’enfant et la pensée de l’enfant, abandonnant dès lors toute recherche sur la schizophrénie.

 

Quoiqu’il en soit, du vertige Jung, Freud, Piaget, on en oublierait et d’ailleurs on l’oublie, on le marginalise, un troisième homme, c’est Eugen Bleuler, curieusement en retrait des différentes communications sur Sabina Spielrein.

 

La parution l’an dernier de la correspondance entre Freud et Bleuler, rendue possible par la disparition de Manfred Bleuler, qui s’y opposait jusqu’ici, puis de son épouse, qui souhaitait se conformer aux dispositions de son mari, vient réactualiser et compléter la reconstitution du tableau, et de l’atmosphère dans laquelle Sabina Spielrein évoluait lors de son hospitalisation au Bürghölzli, atmosphère qui a au moins autant influencé sa formation- formation qu’elle ne sépare pas explicitement de son rétablissement psychique- S’il y a bien une analyse didactique pour elle, c’est l’ensemble de ce qu’elle a vécu et vu depuis son départ de Russie, à la fin de ses années de lycée, et de son arrivée mouvementée, en pleine crise, au Bürghölzli, chassée précipitamment d’une précédente clinique suisse où elle avait séduit le jeune médecin débutant, qui s’était enfui.

Il y a dans cette correspondance-qui n’est pas comme ses éditeurs le clament, la dernière des grandes correspondances de Freud, il en manque, du moins en français, il manque la correspondance avec Brill, par exemple, près de 146 lettres, certes consultable en ligne, mais en allemand, bien qu’elle ait été également éditée en italien, celle avec Jeanne Lampl de Groot, sans même évoquer celle avec Marie Bonaparte, toujours coincée dans le fonds Marie Bonaparte à la Bibliothèque du Congrès, grâce aux bonnes dispositions d’Anna Freud, etc… On estime que sur un total d’environ 20.000 lettres écrites par Freud, la moitié a pu être préservée, ce qui nous en laisse près de 10.000 tout de même –il y a dans l’édition de cette correspondance, donc, un livre dans le livre, il s’agit de son appareil critique, composé de trois textes, Freud et la psychiatrie, Bleuler et le Bürghölzli, et La psychologie des psychoses dans la correspondance entre Freud et Bleuler, confiés respectivement à Thomas Lepoutre et François Vila, à Michael Shrötter, ainsi qu’à Bernard Küchenhoff pour le dernier.

 

Je vous en recommande la lecture, et particulièrement celui de nos collègues François Vila et Thomas Lepoutre, car il jette un éclairage renouvelé, que nous ignorons le plus souvent, mais surtout synthétique, car nous ne les rencontrons que partiellement, au détour de telle ou telle lecture, sur l’atmosphère, atmosphère unique, de recherche passionnelle, passionnée, et passionnante, qui prévaut dans ces années-là, celles de cette première décennie du XXième siècle, au Bürghözli.

 

Sur cette atmosphère, Bernard Vandermersch, d’un côté, à son séminaire avec Roland Chemama et Christiane Lacôte, Edouard Bertaud et Luc Sibony de l’autre, à Lille, ont pu en rendre compte l’an dernier à cette occasion, à l’occasion de l’évènement de cette parution, et je vous invite, là aussi, à lire leurs communications en ligne sur le site de l’ALI, et de l’ALI Lille. Et de prendre connaissance, si ce n’est déjà fait, des témoignages croustillants et fascinants, de Brill notamment, mais aussi d’Abraham, qu’ils reproduisent pour illustrer leur communication. Je ne vais donc pas les reprendre une nouvelle fois.

 

C’est tout un lieu d’enseignement et d’hospitalisation, et donc de soins, qui, sous l’égide de Jung et de Bleuler, s’empare des concepts freudiens des Etudes sur l’Hystérie ainsi que de L’interprétation des rêves, pas seulement avec les patients, mais également entre les soignants eux-mêmes, qui se réunissent dès sept heures du matin, ce qui implique que la visite des malades ait été faite au préalable, afin de se raconter mutuellement leurs rêves. Et si vous avez lu les communications des collègues, vous savez donc qu’à un moment, il a fallu demander aux épouses de sortir, car cela devenait impossible..

 

Quelle est la part de Jung et quelle est celle de Bleuler dans cette alchimie ? Et qu’est ce qui intéresse l’un et l’autre ? Nous savons que c’est pour Jung, et sa méthode d’association que les gens viennent et affluent du monde entier, afin de se former, et nous oublions qu’il y a un Jung d’avant 1914, celui sur lequel Freud avait misé, suivi et reconnu, et un Jung impossible ensuite, gagné par le sectarisme et l’ésotérisme.

 

On évoque par exemple souvent dans nos milieux le voyage de Jung et de Freud, accompagné de Ferenczi, en 1909, en Amérique, et on s’imagine volontiers que c’est Freud qui entraine ses disciples d’alors. Le fameux voyage où Freud est censé dire sur le pont du bateau : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ».

 

Rien n’est plus faux. C’est totalement fortuitement, et en tous les cas indépendamment, que Jung et Freud ont été invités séparément à donner une série de conférences à la Clark University, à Worcester, dans le Massachussets par le doyen de l’université, Stanley Hal. Freud pour parler de l’Inconscient, et Jung pour parler de son ouvrage sur l’Assosazionsexperiment, les associations de mots, où l’on enregistre les réactions cutanées du patient à l’aide d’un galvanomètre, et c’est en tous les cas indépendamment que l’un et l’autre seront reçus docteurs honoris causa, l’un en psychologie, et l’autre en Education et Hygiène sociale. S’ils font d’ailleurs le voyage de Hambourg à New York et retour ensemble, ils ne passeront pas les quelques jours en Amérique ensemble, en dehors d’une excursion organisée par l’Université aux chutes du Niagara.

 

Quoi qu’il en soit, au moment de l’hospitalisation de Sabina, travaillent ou sont en stage au Bürghözli des

gens comme Karl Abraham, Ludwig Binswanger, Abraham Brill, Max Eitingon, à l’époque pas encore berlinois, mais russe, lui aussi, et souffrant de bégaiement, Sandor Ferenczi, que Jung présentera à Freud, Ernst Jones, Franz Riklin, premier secrétaire de l’IPA en 1910, (Jung en étant le président), Hermann Rorschah, inventeur du test projectif du même nom, Eugénie Sokolnicka, pour ne citer que les plus connus…

 

Dès son rétablissement, et avant même sa sortie, Sabina est autorisée à participer à ces groupes, ce qui correspond à l’idée thérapeutique de Bleuler, de faire participer les malades à toutes les activités de la clinique, ayant observé lui-même à l’occasion d’un incendie, le comportement des patients qui avaient spontanément prêté main forte au personnel soignant à l’extinction du feu.

 

En tous les cas, à partir du départ de Jung, en 1909, l’émulation retombe, seul reste Bleuler.

 

Ce que j’appelle le moment Bürghözli est né de la conjonction entre les travaux de Bleuler-pour qui les mécanismes freudiens tels qu’ils sont exposés dans les Etudes sur l’hystérie, et dans la Science des rêves, tels que la condensation et le déplacement notamment, doivent l’aider à saisir le sens disparu derrière

la dissociation chez les schizophrènes, cette spaltung qui sera pour lui le caractère pathognomonique, incontournable, du diagnostic de schizophrénie-et les travaux de Jung sur les associations de mots, qui doivent lui permettre d’accéder aux « complexes émotionnels des patients ».

 

La rupture entre Bleuler et Jung signera la fin de ce moment Bürghölzi.

 

Quelle vérité alors, Jacques Lacan va-t-il chercher en 1930, lorsqu’il part effectuer un stage de deux mois, durant les vacances d’été, à la clinique du Bürghölzli ? Bleuler a pris sa retraite, en 1927, et c’est Hans Maier qui lui succèdera jusqu’à ce que Manfred en reprenne la direction en 1942.

 

Lacan ne fera à ma connaissance aucune allusion à ce séjour, qui ne semble pas l’avoir marqué particulièrement. Mieux, il retourne en Suisse en 1933, assister à un congrès de la Société Suisse de Psychiatrie, où l’ordre du jour était la question des hallucinations. Trois rapports, une discussion, dont il se charge de rendre compte dans le numéro 8 de la même année de L’encéphale. Il prend le temps d’un mot agréable de présentation pour chacun des intervenants. « remarquables indications du discours d’ouverture de Raymond de Saussure, notre collègue et ami Henri Ey, Jung, qui illustre le congrès de sa présence, cédant à la sympathique insistance du président, le Professeur Veermelen, qui illustre son intervention d’observations personnelles et très remarquées, etc.. jusqu’à un remerciement aux collègues de la société suisse de psychiatrie pour je cite, leur hospitalité confraternelle qui n’est pas moins large que leur hospitalité scientifique. Mais quant au Professeur Maier, qui est pourtant un des rapporteurs, rien, aucun mot d’accompagnement, rien. Ni d’accompagnement, ni de remerciement, rien.

 

Ce n’est qu’en 1955, dans cette leçon inaugurale du 16 Novembre du séminaire sur les psychoses, que Lacan donnera finalement son opinion sur le moment Bürghölzli. Le grand secret de la psychanalyse, c’est qu’il n’y a pas de psychogenèse. Cette quête éperdue du sens qui aura tant mobilisé la psychiatrie germanophone du début du XXième siècle n’aura servi à rien, et c’est ce que nous apprend pour finir cette correspondance de Freud avec Bleuler, ce même Bleuler, devant qui Sabina, mais elle n’a que dix-sept ans, place dans les premiers temps de son hospitalisation une série de petits bancs afin de l’obliger à les escalader et à en redescendre pour avancer dans le couloir de son service, ce à quoi il s’exécutait sans broncher ?

 

Ce qui compte c’est le rapport de l’homme à son langage, et à ce que ces trois instances que sont l’Imaginaire, le Réel et le Symbolique ne viennent pas s’empiéter l’une sur l’autre, et surtout ni le Symbolique, ni l’Imaginaire sur le Réel.

 

Faute de l’avoir saisi, Sabina Spielrein, comme Jung, ont risqué au début de leur vie personnelle, de femme, pour l’une, professionnelle pour l’autre, la psychose.

 

Grâce à Freud, et à son travail acharné d’écriture, dont parle très bien Michael Plastow, Sabina s’en est sortie, par la voie du pas-tout. Elle finira par épouser un médecin qu’elle n’aimera pas particulièrement,

Pawel Scheftel, et à donner naissance en 1913 à une première fille, qu’elle nommera Renata.

 

Pris dans sa relation transférentielle à Freud, Jung se rétablira par sa croyance en un Tout cosmique et occulte, mais cela c’est une toute autre histoire…