POSTS RECENTS GNIPL

TRICHE ET COMPAGNIE /Norbert Bon/

34vues

C’est un petit garçon que j’ai reçu, il y a bien longtemps, en institution. Suffisamment longtemps pour m’autoriser à l’évoquer ici. Il avait dix ans, ne voulait rien faire à l’école où il se montrait provocateur et agressif avec les autres enfants. Il vivait avec une mère imposante et autosuffisante et un père disqualifié, « repris à la maison », malgré leur divorce, après un séjour en prison pour des délits sexuels. Son fils ne lui reconnaît aucune légitimité, il le considère comme un pauvre type et refuse de faire ses devoirs avec lui : « Il est nul, me dira-t-il un jour, il a même pas été à l’école, il voulait me faire faire ma conjugaison alors qu’il  sait même pas conjuguer. Moi, c’est avec ma mère que je veux faire ma conjugaison. » La conjugaison, comme chacun sait, c’est l’art de marier les mots.

 

Un jour, comme je lui fais remarquer qu’il manque régulièrement des séances et arrive très en retard, il me   dit qu’il a d’autres choses à faire. Alors, à quoi cela sert-il qu’il vienne me rencontrer ? Eh bien, à me faire gagner de l’argent ! Il pense en effet que je touche les 500 francs par séance- environ 75 euros, c’est le prix, à l’époque-, qu’il a pu voir sur les décomptes de la caisse d’assurance maladie. Sa mère lui a expliqué qu’elle donne de l’argent à la sécurité sociale pour me payer. En vertu de quoi, je serais à son service et il serait aussi fondé à emporter des feuilles, des feutres et autres petits matériels, puisque, somme toute, c’est sa mère qui les paye ! Je lui rappelle alors qu’il vient ici pour parler et qu’il y a pour cela des règles à respecter. Il me répond qu’il connaît les règles, par exemple : « si le facteur t’amène un recommandé, la règle, c’est que tu as  le droit de le refuser ! » Voilà, au passage, pourquoi la pratique du contrat, si à la mode aujourd’hui pour tenter de réguler le lien social, fait les délices des pervers, c’est que le contrat contient toujours les éléments pour le contourner et il ne sera respecté que s’il repose en réalité sur un pacte implicite, fondé sur la  confiance réciproque.

 

Cet enfant apparaît donc comme un précurseur de notre époque où la triche est devenue une pratique ordinaire, assumée, voire préconisée depuis que nombre d’entre nous se sont décomplexés. Bien sûr, il y a toujours eu un peu de débrouillardise chez la plupart, aux marges du surmoi : gruger un peu, par-ci par-là, c’est toujours ça de pris sur l’Autre, une avance en attendant qu’il nous récompense, plus tard, à hauteur de nos mérites ! Mais ériger la triche en mode de vie, en art en quelque sorte, avec l’aval de la loi, voilà qui   peut sembler nouveau : l’optimisation fiscale, l’huile de palme dans le chocolat, le sirop de glucose dans le miel… Et, pour mieux s’y préparer, apparition d’une édition « tricheurs » du Monopoly dans laquelle la  triche est permise et même encouragée.

 

Pourtant, duper son prochain n’est pas une nouveauté, on en trouve déjà un théoricien au début du siècle dernier, auteur en 1928 d’un livre intitulé Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie. Considéré comme le père de la manipulation des masses, de la fabrique du consentement, Edward Bernays s’inspire des thèses de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules mais aussi de celles de son oncle, Sigmund Freud, dont il aime à se dire le double neveu (son père est le frère de l’épouse de Freud et sa mère, Anna, une sœur de ce dernier). De Le Bon, il a surtout retenu que les humains sont des êtres irrationnels guidés par leur moelle épinière plus que par leur cortex, et de son oncle, par des motivations inconscientes. Il convient donc de s’adresser à leurs tripes plutôt qu’à leur raison. Sa première grande réussite se situe dans le domaine politique avec sa participation à la commission Creel. Créée en 1917 par le président Wilson, élu  sur des bases pacifistes, elle a pour objectif de retourner l’opinion publique américaine et préparer l’entrée  en guerre des Etats unis contre l’Allemagne. Avec, entre autres, ce prototype de la fake new (en bon français infox), selon laquelle les « Huns » auraient, en Belgique, embrochés des enfants sur des baïonnettes.

 

Au sortir de la guerre, Bernays met son talent au service des grands capitaines d’industrie, vivement intéressés : pourquoi ne pas appliquer en temps de paix les méthodes qui ont réussi en temps de guerre ?

 

Objectif : transformer le citoyen en consommateur en le persuadant d’acheter selon ses désirs et pas seulement selon ses besoins. Méthode : utiliser comme relais les leaders d’opinion. Sa première réussite sera une campagne financée par la Beech Nut Company pour promouvoir le bacon en s’appuyant, à leur insu, sur les médecins en leur faisant propager l’idée, issue d’une étude, de l’importance d’un petit déjeuner copieux pour la santé. Il renouvelle ensuite l’opération pour les cigarettes Lucky Strike (Coup de chance !) avec l’opération : « Docteur, que fumez-vous ? » puis pour Camel, « la cigarette que les docteurs préfèrent ».  Mais son meilleur coup sera pour l’American Company en 1929 : faire fumer les femmes qui jusqu’alors en sont  interdites  en  public.  Mettant  à  profit  l’information  reçue  d’Abraham  Brill,  fondateur  de  la      New York Psychoanalytic Society, que la cigarette représente le pénis dont toutes les femmes ont envie, il s’appuiera sur des femmes influentes pour promouvoir avec l’opération « Les torches de la liberté », l’idée  de la cigarette comme symbole de leur libération.

 

Le livre Propaganda parait en 1928 (édition française La découverte, 2007), Bernays est devenu incontournable : Il contribue à promouvoir le »New deal » de Roosevelt, l’american way of life comme produit de la libre entreprise, célébrant dans l’exposition universelle de New York en 1939, sous le titre Democracity, l‘avenir radieux promis par la démocratie capitaliste. L’entrée en guerre de Etats unis en 1941  le ramène sur la scène internationale : distribution de chocolat et de cigarettes par les soldats américains, participation aux campagnes anti-communistes en apprenant aux enfants à se protéger de la bombe atomique soviétique, organisation de la campagne médiatique organisée, en 1954, par la  United  fruit  Company (relayée par des journalistes supposés indépendants mais recevant les dépêches et les faveurs de l’agence de presse de Bernays, le Middle America Information Bureau), campagne contre la nationalisation des terres   non cultivées au Guatemala, qui permettra à la CIA d’intervenir pour renverser le président Jacobo Árbenz Guzmán présenté comme communiste. Opération suivie de quarante ans de guerre civile et de 200000 morts.

 

Comme on le voit, ce parfait cynique qui ne cachera pas sa satisfaction d’être accusé de manipulation de l’opinion publique, est bien l’inventeur de la communication politique ou commerciale fondée sur la persuasion clandestine. Et la psychanalyse, il faut le reconnaître, n’y est pas pour rien, fut-ce à son corps défendant, pour avoir dévoilé le pouvoir du signifiant. Outre le bénéfice qu’ont pu y trouver les jeux de mots de Libération ou les titres joyciens du Canard enchaîné, il arrive, y compris au cours d’une analyse, que se produise un virage vers ce que Lacan appelait la canaillerie : à savoir, constatant que la plupart cherche un  maître et qu’il n’y en pas au lieu de l’Autre, d’en occuper la place, de poser son séant sur le trou et y trôner. Responsabilité à tempérer par le fait que nos modernes communicants, ceux qui hantent nos institutions, universitaires, sociales, gouvernementales, trouvent davantage leur inspiration dans la boutique des théories cognitives à prétention scientifique mâtinées de pratiques exotiques occidentalisées, aujourd’hui que les rayons culturels des hyper-librairies ont fondu comme peau de chagrin au bénéfice des gondoles bien-être où pullulent les ouvrages de gourous érigeant leur recette de développement personnel en théorie universelle à « deux balles ». Et deux balles, c’est pas cher mais multiplié par un million d’exemplaires, ça permet d’assoir la zénitude de l’auteur !

 

Ah, j’oubliais ! Le garçon évoqué plus haut était, lorsque je l’ai reçu, agressif mais assez niais. Lorsque j’ai mis fin aux séances, il était devenu plutôt futé et, je le crains, pas très recommandable… A méditer, au regard de cet aphorisme de Lacan, que je ne crois pas absolu, que les pervers sont analysables mais que, généralement, on les rate…

 

Norbert Bon