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La mort comme empire sur les sens / Nora Lomelet /

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[vc_row][vc_column][vc_column_text]Il paraît que l’homme est pire qu’un sinthome pour une femme, que c’est une affliction, un ravage.

Ravagée et ravageante, Sada, tente à travers sa voracité sexuelle, (elle ne peut se passer du pénis de son amant), de faire exister La Femme en tant que non castrée, son fantasme semble être celui de se substituer à l’homme. Et nous verrons très rapidement notre personnage féminin occuper la place du dessus, aspirer Kichizo et l’assujettir peu à peu à sa jouissance jusqu’à la mort.

Kichizo et Sada nos deux héros de l’empire des sens, parlent-ils d’amour ? Non, ils parlent de corps, de la jouissance de leurs corps, pourrions-nous dire qu’ils se sont malgré tous aimés ? C’est la question que je me suis posée.

« Le secret n’est malheureusement que trop sûr, observe Sade, et il n’y a pas un libertin un peu ancré dans le vice qui ne sache combien le meurtre à d’empire sur les sens »

(L’érotisme – G. Bataille – p.13)

Nagisa Oshima, réalisateur du film « l’empire des sens », ne pouvait pas ignorer cette maxime sadienne rapportée par Georges Bataille. Intellectuel et artiste Japonais, engagé contre la politique de son pays, Oshima a lu Sade, Bataille et Lacan, il est dommage que ces hommes passionnés par la jouissance sous toutes ses formes, n’aient pu se rencontrer autour de cette perle cinématographique qui bouleversa le Japon, mais aussi l’Occident des années soixante-dix.

Aujourd’hui, ce film n’a pas pris une ride, il reste sulfureux et nous interroge sur ce que tentait de démontrer Oshima, à savoir la radicalité du sexuel. À ceux qui n’ont pas eu l’occasion de le voir, j’espère que ce travail de réflexion leur donnera envie de se pencher sur l’œuvre d’Oshima dans son intégralité, pour tous les autres, ce sera l’occasion de se souvenir d’une époque où l’érotisme pouvait se voir sur grand écran, quand la censure s’exerçait davantage sur les images violentes que sur la nudité des corps. Oshima n’est pas seulement le réalisateur d’un film de genre, il nous enseigne et vient jeter un faisceau sur la théorie lacanienne de la jouissance féminine, l’Autre jouissance comme il la nomme, celle qui au-delà du phallus, se révèle hors langage, il nous enseigne tout autant sur ce que pourrait être l’érotisme féminin élevé jusqu’à son paroxysme, à savoir LA MORT en corps :

« l’encore c’est la mort du corps, de la répéter ». (Séminaire,  Encore, Page 12)

Ma première rencontre avec l’empire des sens, se fit par les voies de la chaîne Arte, elle eut comme effet de me renvoyer de l’ennui au sommeil. Certaines créations méritent que l’on soit préparé à les recevoir, peut-être parce qu’elles amènent le spectateur du côté de l’impossible, d’un réel qu’aucun sens ne pourra jamais recouvrir ; « Que signifie l’érotisme des corps sinon une violation qui confine à la mort, qui confine au meurtre » (L’érotisme-Bataille) si cette première rencontre fut ratée, toujours est-il, qu’à la lecture du séminaire Encore, de Lacan, et malgré la profusion d’idées, une seule et unique persista jusqu’à venir s’inscrire comme une évidence. J’avais fait le tour de ce que j’avais envie de dire, mais je n’avais pas fait le tour de l’empire des sens.

Le film est né de la proposition qu’Oshima reçut du producteur français Anatole Dauman de tourner un film pornographique. À cette époque, le travail artistique d’Oshima ne traverse pas les frontières de son pays. En 1970 Le japon est pris dans une révolution intellectuelle, la répression est rude, et Oshima, dissident gauchiste, subit la censure et souffre de son isolement. Cette opportunité va le sortir du ghetto intellectuel dans lequel l’état le réprime, à sa sortie au festival de Cannes en 1976 dans la quinzaine des réalisateurs, l’empire des sens provoqua, comme l’espérait son auteur, un vrai scandale, il fut censuré dans son pays d’origine en raison de son caractère pornographique. Des scènes furent coupées, les sexes floutés, il fallut attendre les années 2000 pour que ce film puisse se voir pratiquement dans son intégralité au pays du soleil levant. À ce titre nous pouvons dire que l’empire des sens prit l’allure d’une action sociopolitique et l’équipe de tournage témoigne encore de la tournure clandestine que revêtait leur travail. Pour ce qui concerne la psychanalyse, nous verrons comment Oshima sut représenter l’irreprésentable à savoir la jouissance féminine en démontrant dans ce cas extrême, l’impossibilité de son intégration du côté de la norme, sous l’égide de la jouissance phallique.

Ce film vient exprimer ce que Lacan nous susurre, à savoir que s’il devait y avoir une autre jouissance que phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là. (Séminaire Encore Page 77) Il ne faudrait pas, cela sonne comme une mise en garde, comme si cette jouissance indicible restait le meilleur moyen pour se familiariser avec la mort, vertigineuse et fascinante. Afin de guider mes pas, je me suis emparée de nombreuses lectures, G. Bataille et Lacan vinrent compléter et affiner mes recherches, mais le travail en solitaire reste vain si nous ne pouvons le partager avec d’autres, analystes où cinéphiles, quelques fois les deux en un, ce soir ils se reconnaîtront.

Dans le Séminaire « Encore », nous pouvons entrevoir que l’amour ce n’est pas la femme que tu aimes, mais la lettre que tu lui adresses (Belle du seigneur. Albert Cohen). La vie amoureuse reste une affaire de mots, de mots d’amour, mais pour faire l’amour, il faut pouvoir parler, dire les mots d’amour, et que parler d’amour, « c’est en soi, comme nous le dit Lacan, une jouissance » (Séminaire,  Encore, Page 77).

Kichizo et Sada nos deux héros de l’empire des sens, parlent-ils d’amour ? Non, ils parlent de corps, de la jouissance de leurs corps, pourrions-nous dire qu’ils se sont malgré tout aimés ? C’est la question que je me suis posée.

Ce film est loin de pousser le spectateur au voyeurisme, à l’excitation, pourtant aucune partie des corps ne nous sera épargnée. Peut-il être adjectivé comme obscène ? L’obscène n’est pas ce qui se montre mais ce qui reste voilé, dans l’esprit de chacun. L’exubérance sexuelle n’est qu’un moyen pas une fin, un moyen pour Oshima de se faire connaître du grand public français. Au-delà de cette profusion de sexes, de poils, au-delà de la scène d’éviration post mortem, le spectateur se questionne et cherche à quoi le fantasme fait écran. Vers quoi Oshima veut-il nous emmener ? Au bord de quel abyme tente-t-il de nous faire nous pencher ?

« La jouissance phallique est l’obstacle par quoi l’homme n’arrive pas à jouir du corps de la femme, précisément parce que ce dont il jouit c’est de  la jouissance de l’organe » (Séminaire,  Encore, p. 15).

 

Kichizo tient une auberge à Tokyo, il est ce que l’on pourrait appeler un bourgeois des années trente au Japon. Abe Sada, est une ancienne prostituée devenue servante, elle est au service de Kichizo et leur rencontre est celle de deux personnages que tout oppose. Elle est jeune et du fait de sa pauvreté, elle utilise son corps contre rémunération auprès d’un vieux monsieur bourgeois et timoré. Kichizo est marié il nous apparaît comme un être oisif, peu préoccupé par les contingences matérielles et surtout très amusé par l’insatiabilité de sa domestique.

Il paraît que l’homme est pire qu’un sinthome pour une femme, que c’est une affliction, un ravage. Ravagée et ravageante, Sada, tente à travers sa voracité sexuelle, (elle ne peut se passer du pénis de son amant), de faire exister La Femme en tant que non castrée, son fantasme semble être celui de se substituer à l’homme. Et nous verrons très rapidement notre personnage féminin occuper la place du dessus, aspirer Kichizo et l’assujettir peu à peu à sa jouissance jusqu’à la mort.

« L’angoisse mortelle n’incline pas nécessairement à la volupté mais la volupté dans l’angoisse mortelle est plus profonde » (Bataille – L’érotisme). C’est dans le rapport qu’une femme peut avoir avec la castration et donc avec l’objet a, que la jouissance de l’Autre trouve un contenant, une limite. Cet obscur objet de désir, dans lequel est contenue la jouissance du sujet peut restreindre la jouissance inconsistante illimitée de l’Autre, encore faut-il, comme le souligne Dominique Laurent dans son article « la réponse du partenaire », que le compagnon ne soit pas pris dans la réciprocité imaginaire, sans quoi ce sera l’illimité de la jouissance Autre que revêt la pulsion de mort » la volonté de jouir si on lui laisse la voie libre, n’est pas autre CHOSE que cela. Sada est prise dans cette quête de jouissance illimitée, et Kichizo ne l’arrête pas, pris lui aussi dans le rêve d’un plaisir infini. Le mythe de faire de l’Un dans l’autre (pour l’homme) et du Un dans l’Autre (pour la femme), pousse nos deux protagonistes à inventer chaque fois une manière de jouir dans une fusion impossible et condamnée à se répéter jusqu’à son point ultime. Lacan évoque souvent le cinéma dans ses séminaires, et il semble d’après ce qu’il en dit dans la leçon du 16 mars 1976 du Sinthome, que ce film lui fit de l’effet comme il le dira en substance. Nous retiendrons avec lui que l’artiste devance toujours le psychanalyste, en ce sens, Oshima a fait mouche, il est venu poser sa lanterne sur ce territoire obscure et inquiétant qu’est l’érotisme féminin du côté de la passion, de la douleur et Georges Bataille nous invite à ne pas imaginer comme les philosophes que l’être pourrait se donner en dehors des mouvements de la passion, (dans la contemplation) il affirme qu’au contraire que nous ne devons jamais nous représenter « l’être en dehors de ce mouvement » (L’érotisme G. Bataille Page 74).

La jouissance est ce qui ne sert à rien, elle est hors sens, tout comme ce couple porté dans cette perspective qui s’y voue dans une progressive et totale exclusion du monde. La pensée rate, et les corps jouissent, rien n’est créé, mais si la réflexion rate à cause de la jouissance des corps montrés à l’écran, cette même jouissance rate aussi en tant que sexuelle. La répétition des rencontres, et Oshima n’a pas lésiné sur la ritournelle, est à la hauteur de l’impossibilité de cet avènement de la jouissance tant attendue, dont l’échec dans son aboutissement renvoie à la finitude dans l’infinité des répétitions. Le cercle vicieux se rompra par la mort et dans l’absolu qu’elle revêt.

Ah ! si Kichizo n’avait pas été pervers, s’il n’avait pas rabattu la demande de Sada du côté de la norme toute phallique, peut-être aurait-il pu lui dire non, la limiter au lieu de ne se préoccuper que de son désir de jouir perverti en volonté de jouissance, il ravale l’amour sur l’érotisme et confond le désir et la pulsion, il interprète l’amour comme une technique de savoir jouir ou de savoir faire jouir, il feint d’ignorer que Sada pourrait l’aimer autrement, non pour ce qu’il possède, à savoir son organe pénien, mais pour son manque. Si je reprends la séance du 27 février 1963 du séminaire l’angoisse, je lis ceci :

« […] pour tout dire, le pervers… ne sait pas au service de quelle jouissance s’exerce son activité, Ce n’est en tous les cas pas au service de la sienne. »

 

L’angoisse qui pourrait saisir n’importe quel homme face à la mort que lui propose sa maîtresse, semble être pour Kichizo, promesse de délices. Du côté de Sada, il n’y a pas ou peu d’ancrage sur le versant de la castration, l’amour qu’elle voue à son homme, à toutes les caractéristiques de l’érotomanie, désirant être l’unique pour lui, elle le pousse jusqu’au déploiement de son propre fantasme où il pourra la rejoindre dans sa jouissance, seulement dans la mort. Après quoi l’instrument de copulation qui empêche la rencontre devra être éliminé pour réaliser l’union de façon fantasmatique. Et Oshima nous en fait la brillante Illustration, en filmant les deux corps étendus, côte à côte, identiquement troués. Cette scène vient métaphoriser ce que pourrait être l’abolition de la différence des sexes. La tragédie est anatomique et l’empire des sens est avant tout une tragédie, une écriture érotique d’un drame passionnel. Le féminin, la position féminine que Lacan déplie avec les formules de la sexuation dans le séminaire Encore, ne représente ici ni les femmes ni la féminité, mais la part qui échappe au phallique pour chaque sujet homme ou femme sans quoi cela viendrait à dire que les femmes seraient plus exposées à la folie, disons que cette jouissance supplémentaire à cette fonction de venir sans cesse inventer un impossible, elle pousse certains artistes à flirter avec les limites et la norme, les mystiques à jouir du manque de l’Autre, les amoureuses à se perdre dans une folle quête d’absolu, elle vient bousculer nos convictions en nous précipitant aux confins du sens, elle nous confronte à l’innommable.

Une tragédie de l’amour ? Lacan dans le séminaire Encore dit que « la jouissance de l’Autre, avec un grand A, du corps de l’Autre qui le symbolise n’est pas le signe de l’amour » l’homme découpe le corps de la femme en morceaux qui causent son désir « ce quelque chose plus que toi qu’inexplicablement j’aime en toi » (Lacan — 4 concepts fondamentaux — Page 241), c’est en ce sens que l’amour est toujours réciproque que l’on se place du côté masculin ou du côté féminin, mais poursuivons, du côté de la jouissance dite masculine on ne peut avoir accès au corps de l’Autre, il ne reste qu’à jouir d’un corps asexué, c’est-à-dire de l’objet a qui est ce reste qui cause le désir, chacun des partenaires vient jouir d’une manière substitutive et partielle, c’est pourquoi comme le souligne ironiquement Pierre Rey, dans un lit, nous nous croyons deux, et ne pensons faire qu’un, nous sommes au minimum 4, chaque partenaire jouissant à l’aide de son fantasme.

Comment le désir peut-il venir à une femme de châtrer son amant et de conserver pour elle le pénis de ce dernier ? Le passage à l’acte de Sada, fait entrevoir chez Lacan, ce que pourrait être l’extrême de l’érotisme féminin. Cet extrême consiste à vouloir que la castration soit la jouissance en faisant main basse sur le bout de Réel du père ; Dans le texte « propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine, il montre que le fantasme du pénishneid freudien, est ou serait la condition de la jouissance féminine. Pour la femme il y aurait convergence entre l’objet d’amour et l’objet de désir, mais l’amour se révélerait comme un cachesexe de la jouissance féminine, devant le voile il y a ce qui conditionne le désir du sujet féminin pour son partenaire sexuel l’objet a, et derrière le voile il y aurait ce qui conditionne sa jouissance féminine. Ce qui conditionne la jouissance féminine et qui revêt les ornements de l’amour, c’est ce que Lacan appelle « l’incube idéal », c’est-à-dire cette figure imaginaire du démon masculin qui pendant son sommeil, à son insu donc, abuse d’une femme, l’engrosse. Cet incube qui peut voisiner dans le fantasme féminin avec un « amant châtré ou un homme mort (voir les deux en un), qui viendrait y appeler son adoration » (Les écrits 1966 – Congrès sur la sexualité féminine). Dans la jouissance mystique rien ne requiert en l’occurrence la présence d’un corps, l’essentiel étant qu’il soit mort. Absolument mort. Dans l’Antiquité romaine on nommait ainsi des êtres couchés dans un temple sur la peau des victimes sacrifiées attendant les songes de la divinité pour les interpréter. L’incube donc au sens propre c’est l’être qui soutire un savoir de l’Autre féminin, c’est un démon qui a un savoir sur la jouissance féminine, un père idéalisé, un père mort. Saint Paul dans sa Première Épître aux Corinthiens proclame « Sans l’amour je ne suis rien » mais de quel amour s’agit-il, cet amour absolu n’est-il pas avant tout amour de la vérité ? De quelle Vérité, les mystiques et les hystériques miment la possession par un désir totalisant (Roland Chemama — Dictionnaire de la psychanalyse) dont les signifiants s’inscrivent sur le corps comme sur une page.

« C’est que l’hystérique interprète le consentement à la féminité comme un sacrifice, un don fait à la volonté de l’Autre qu’ainsi qu’elle consacrerait » Un maître assez puissant pour abolir l’altérité entre les sexes. « Ainsi naîtrait une nouvelle humanité égalitaire parce qu’égale dans le sublime et débarrassée de la castration » (dictionnaire de la psychanalyse de R. Chemama et B. Vandermersch).

 

Cet amour Paulinien semble s’affranchir de toute la dimension sexuelle, et érotique, ce qui serait au contraire une dégradation de cet amour divin. C’est un amour mystique qui n’est pas l’amour érotique s’adressant à une personne et qui est sous le signe du manque de l’objet, et donc du désir de le posséder et d’en jouir, il s’agit là d’un amour sublimé et hors sexe. Lacan est en ce sens un peu Paulinien quand il dit dans Encore que dans l’amour, on « âme » et que le sexe ne compte pas dans l’affaire, que les femmes sont amoureuses, c’est-à-dire qu’elles aiment l’âme de l’homme aimé. Cet amour révèle du pas tout et il ouvre à l’Autre jouissance, supplémentaire, dite féminine, celle que les mystiques éprouvent. La figure du christ peut à ce titre servir de support à cette jouissance, il peut représenter cet incube idéal CE PÈRE MORT.

Que nous dit Bataille de la jouissance mystique sinon qu’elle est une délectation morose, permettant de faire coïncider le désir du salut de l’âme avec celui d’être abîmé dans le délice mortel d’une étreinte. C’est le désir inintelligible de la mort où du moins de la damnation. C’est le désir de vivre en cessant de vivre, ou de mourir sans cesser de mourir de vivre. Sainte Thérèse le décrit ce désir extrême par ces mots « je meurs de ne pas mourir » la mort de ne pas mourir précisément n’est pas la mort c’est l’état extrême de la vie. Sainte Thérèse comme Sada chavira mais ne mourut pas du désir qu’elle eut de chavirer réellement. Elle perdit pied et ne fit que vivre plus violemment si « violemment qu’elle put se dire à la limite de mourir mais d’une mort qui l’exaspérant ne faisait pas cesser la vie ».

 

Voici ce que Sainte Thérèse en dit (page 232 « L’érotisme » G. bataille)

« Je lui vis une longue lance d’or et à sa pointe paraissait être une pointe de feu, il me sembla l’enfoncer en plusieurs reprises dans mon cœur et percer jusqu’à mes entrailles. Quand il la ressortait il me semblait les sortir aussi et me laisser toute en feu du grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir et cependant la douceur de cette douleur excessive était telle que je ne pouvais souhaiter en être délivrée. La douleur n’est pas corporelle mais spirituelle bien que le corps y ait sa part et même une large part. C’est une caresse d’amour si douce, qui a lieu alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans sa bonté de la faire éprouver à quiconque pourrait croire que je mens ».

 

À l’appel de Sada à Kichizo, sois tout pour moi, Kichizo aurait pu répondre qu’il n’y a pas de parole qui réponde à l’appel du tout. Cette jouissance Autre n’est pas faite d’interdit, du Non de l’interdit, c’est un appel à jouir au-delà du principe de plaisir et celui qui veut avancer dans cet espace de jouissance se retrouve confronté à l’horreur « s’il y en avait une autre que phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là ».

« La castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle renversée de la loi du désir ». Mais si la jouissance infinie, illimitée, est désirée ardemment, il n’en reste pas moins vrai que pour le commun des mortels « jouir ce n’est pas si facile » (Séminaire L’angoisse). Dans le séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan en parle d’un point de vue quasi phénoménologique :

« C’est le tonneau des Danaïdes, et une fois qu’on y entre, on ne sait pas jusqu’où ça va. Ça commence à la chatouille et ça finit par la flambée à l’essence. »

 

De la jouissance Autre, passons à l’amour, ce qui fait condescendre la jouissance au désir.

L’amour de notre siècle semble encerclé par des discours qui prétendent en réduire le mystère, en résoudre la complexité. L’individualisme contemporain se propose de faire de l’amour un contrat égalitaire dans lequel le sujet pourrait savoir à l’avance dans quoi il s’engage, nous sommes très éloignés de la passion hors sens, de l’empire des sens. Les contrats de mariage ont toujours existé, il garantissait les biens dont la progéniture faisait partie. De nos jours, la garantie est posée sur les appétits sexuels. Si je ne te désire plus, je te quitte, en cas de malentendus aussi, les hommes tout comme les femmes s’enferment dans l’exigence d’un désir de jouissance dont les devoirs sont en parti exclus. On gomme du même coup une version de l’amour pour chaque sexe et l’on s’égare dans l’illusion d’un amour unisexe, standardisé, bâti sur l’accumulation des biens marchands et des objets que la société nous propose comme une assurance de bonheur, le même pour tous. Cet amour réclamé est une promesse d’écrire un rapport entre les sexes, c’est un amour sans réel, sans impossible à dire, il réside en une sorte de mode d’emploi pour traduire la langue de l’autre, et les magazines féminins ne tarissent pas de conseils en la matière. Comment apprendre à décoder ceux qui viennent de mars et celles qui habitent venus ? Cette velléité de savoir résonne avec le désir d’une civilisation qui s’attache à prendre la mesure de tout, des pertes comme des profits amoureux, comme autant de savants calculs visant à éliminer l’imprévu.

Les neuro — sciences nous donnent une vérité sur l’amour, les molécules, les hormones, toute une chimie qui loin d’être alchimique, vient résoudre l’incompréhension entre les sujets avec sa recette biologique. Le couple est devenu une valeur marchande, il se définit selon des critères physiques et économiques, d’ici peu nous aurons la possibilité de créer un partenaire idéal, une sorte d’androïde téléchargé à notre convenance, avec lequel nous pourrons partager notre existence dans la plus parfaite sérénité, sans conflits ni questions. Mais à ce propos, le Smartphone n’est-il pas en mesure d’occuper cette place ?

Au fameux parce que c’était lui parce que c’était moi qui laisse toute sa portée énigmatique à l’amour, nous glissons vers celui ou celle qu’il me faut parce que je le vaux bien. L’amour est dans son essence incompréhensible, il tient à la logique d’un signifiant qui représente un sujet pour un autre signifiant, et fait de chacun, un sujet dans son exception pris dans son montage fantasmatique, il crée des désordres, dans le corps comme ailleurs, il inspire l’homme et lui souffle ses élans créateurs dans la mesure où il le laissera toujours frustré, affamé dans cet impossibilité de faire rapport entre lui et l’autre, lui et le monde, lui et l’amour. Pour aimer il faut accepter son manque, ceux qui se croient complets ne savent pas aimer, ils manipulent, tirent les ficelles mais ne connaissent de l’amour ni le risque ni les délices. Aimer c’est donner ce qu’on n’a pas, sa castration, et ce que nous trouvons en l’autre échappe a la dictature de la norme, dans l’amour il y a un au-delà du tout phallique, un impossible qui ne cesse pas, de ne pas s’écrire. Le dialogue amoureux est donc impossible à écrire, ceux qui aiment sont condamnés à apprendre indéfiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas. Heureusement le cinéma mode de manifestation propre à notre époque, continue à nous parler de l’amour, sous toutes ces formes, même de celui qui recouvre la pulsion de mort. Almodovar, David Lynch, Oshima, parmi tant d’autres, à travers leurs héroïnes, nous plongent en image vers les abysses de l’absolu féminin, on découvre par leur filmographie, des êtres accidentés qui tentent de se frayer une voie entre la vie et la mort dont la destinée tragique n’est pas sans nous rappeler Antigone ou Médée. Ils dénoncent ce à quoi s’éprouvent ceux ou celles qui se confrontent à un monde sans réel, à un monde où la vie serait un vrai songe, un monde sans castration, au sein duquel le savoir exclurait l’impossible, je vous invite fortement à voir le film de Pedro Almodovar, « la Piel que habito »,. Comme le note Hervé Castanet dans son ouvrage « Un monde sans réel » ce monde plaît au maître et à leurs partenaires actuels. L’amour doit pouvoir se teinter de l’impossible tout comme le désir qui ne se supporte que du manque. Et Jacques Lacan dans l’étourdit de nous rappeler que « c’est de la logique que ce discours psychanalytique touche au réel à le rencontrer comme impossible ».

L’amour dans le transfert de la cure analytique ne se consume pas par l’entremise des corps, il n’en reste pas moins puissant, il n’y a donc pas que les mystiques qui aiment dans l’abstinence, les analysants aussi, mais à l’inverse du mystique, l’analysant dépossédera tôt ou tard l’Autre supposé de son savoir, en le tuant symboliquement, à condition bien entendu que l’analyste ne se prenne pas pour Dieu.

Pour finir, sachez que Nagisa Oshima se servit d’un fait divers qui bouleversa le japon : en 1936. Saada vagabonda pendant 4 Jours par les rues de Tokyo gardant à l’intérieur d’elle-même ce qu’elle avait coupé. Ceux qui l’arrêtèrent furent surpris de la voir rayonnante de bonheur. C’est dans cette acceptation de la mort que la jouissance Autre, suppose toujours une exigence mais aussi un risque, à l’envers du principe de plaisir, du côté de l’Empire des sens.

Nora Lomelet[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]