Jean-Jacques Rassial / L’homme aux loups « États-limite, états sans limites »

Texte publié dans les actes du séminaire de notre association en 1995 et à retrouver ici. Illustration Sergueï Pankejeff. Photogramme du film Sigmund Freud l’invention de la psychanalyse (ARTE) à retrouver sur le site de l’INA.
C’est bien, parce que tu m’épargnes toute une partie de ce que je voulais dire, et que je reprendrai dans la discussion, sur la question justement « objet phobique, objet fétiche », et qui vient se constituer là pour Sergueï Pankejeff. Je vais aborder les choses de façon peut-être plus… amusante, je vais essayer… ton travail est très pointu… d’approcher quelques questions que soulève pour nous le cas de l’Homme aux Loups.
Alors je vais commencer par vous suggérer pourquoi j’ai tendance à introduire Sergueï Pankejeff dans une lignée, dans une famille, dans une série de personnages. Je vous dirai après quelle série de 4 personnages dont j’essaierai de parler non pas aujourd’hui, mais à un autre moment. J’en dirai quelques mots là.
Le statut de cette cinquième des psychanalyses est un statut déjà intéressant. Freud nous prévient dans l’introduction… ça a permis d’expliquer pourquoi, comme toutes les analyses qu’il nous présente, comme celle de Schreber et pour cause, c’étaient des analyses ratées, c’est-à-dire qu’on voyait bien comment l’enjeu de Freud allait bien au-delà d’un enjeu thérapeutique, en tout cas il évoquait les quatre cures, plus le Pdt Schreber dont vous savez qu’il ne s’agit pas d’une cure, c’est qu’il y a en permanence des aller et retour entre une question clinique des questions cliniques et des questions qu’on va appeler anthropologiques.
Freud nous le dit de façon explicite puisqu’il nous dit comment l’occasion de ce texte est la polémique avec Adler et Jung, on peut voir historiquement aussi comment ce texte vient à être autant un texte anthropologique que Totem et Tabou est un texte clinique. Là on a en permanence, j’y reviendrai peut-être, intérêt à mettre ces deux textes en rapport, vous voyez que la rupture entre ce qui serait des textes cliniques de Freud et puis des textes anthropologiques est une coupure complètement artificielle, fausse, et je crois que le cas de l’homme aux loups le montre très bien.
C’est la première raison pour laquelle je crois qu’on peut considérer que Sergueï Pankejeff a été reconnu comme tel, comme vous le savez, dans sa vie – un des grands hommes de la psychanalyse. Alors on va avoir nos quatre grands hommes de la psychanalyse que j’évoquerai, pour moi, évidemment avec un peu d’humour. Le deuxième point c’est un problème clinique alors je vais passer de la clinique à l’anthropologie, c’est un problème clinique tout à fait clé, tu nous l’as bien montré, par rapport à cet enjeu phobie, perversion, enfin… fétichisme, et je crois qu’on est en permanence embarrassé depuis Freud et jusqu’à nos jours par ce texte, puisque la grande question, c’est la question de quel est le diagnostic à porter sur le cas de l’Homme aux loups d’ailleurs puisqu’on voit bien qu’il réussit à… Il réussit quoi ? Pourquoi je fais se rejoindre ces quatre personnages ? Il réussit à nous inventer une troisième polymorphie. Il y a la polymorphie, comme on le sait, de l’enfant pervers polymorphe. Pervers polymorphe, là, au sens de l’enfant. Il y a la polymorphie de l’hystérie. Et le fait que Freud a permis a probablement permis d’enrichir cette polymorphie de l’hystérie comme on le voit de nos jours, et je crois qu’on a avec le cas de Sergueï Pankejeff un type de polymorphie structurale tout à fait intéressante.
Comme on l’a, à mon avis, avec ces trois autres cas que j’évoquerai, cliniques. Que j’appelle les cas cliniques. C’est-à-dire qu’on a chez Sergueï, là tu l’as bien montré, cette hésitation entre un choix phobique et un choix fétichiste. On a aussi l’affirmation freudienne qui nous pose un certain nombre de problèmes, qu’il s’agit d’un cas de névrose obsessionnelle, et il est quand même là-dessus très clair. Et puis on a, surtout quand on a lu Lacan, on a la mise en avant comme n’étant pas simplement un épisode marginal, mais comme étant quelque chose de central, que d’ailleurs Freud reprend dans un autre texte, comme vous le savez, on a ce problème de l’épisode dit « psychotique » de l’HL où tous les éléments nous font penser qu’il est comme on le dit pour d’autres « passé très près de la psychose ».
Je crois que si on voulait être provocateur, donc je veux être provocateur, l’Homme aux Loups est psychotique, il est obsessionnel, il est phobique et il est fétichiste. Et il réussit cette polymorphie, qui me semble tout à fait définir quelque chose… un concept sur lequel je vais évidemment me faire engueuler toute l’année jusqu’au 21-22 septembre à Namur, je vous donne les dates, si vous avez l’occasion de faire un petit tour en Belgique, l’Association Freudienne, par le biais de Jean Pierre Lebrun et moi-même, organise des Journées qui vont s’appeler « États-limite, états sans limites », et vous savez sans doute que l’Homme aux loups est par certains… en tout cas pour ceux qui ont écrit des choses un peu intelligentes sur les états-limite, c’est-à-dire les Français, Green en particulier, l’Homme aux loups est considéré comme le cas-limite de Freud.
Je le dis avec provocation parce que je vais vous évoquer en fait quatre cas-limite. Je crois qu’il y a cet élément tout à fait… en tout cas qui ne peut que nous interroger, c’est-à-dire que je ne crois pas qu’on ne puisse à aucun moment éliminer l’hypothèse que l’Homme aux loups participe de ces quatre modes de constitution de la structure. Un mode psychotique, un mode obsessionnel, un mode phobique, et un mode pervers. Là aussi je fais le saut fétichisme-perversion.
Vous voyez que c’est intéressant, parce que, qu’est-ce qui lui manque dans l’affaire, fondamentalement ? C’est l’hystérie. C’est-à-dire que, alors qu’à propos de l’Homme aux rats, comme tu l’évoquais, Freud peut évoquer la névrose obsessionnelle comme dialecte de la langue hystérique, avec l’Homme aux loups pour autant qu’on tire du côté de la névrose obsessionnelle, et bien là on a une organisation qui en rien n’est hystérique. C’est-à-dire qu’on a un mode de fonctionnement qui ne donne aucun des leviers de la structure hystérique du sujet en tant que tel. Et je crois que c’est justement quelque chose de tout à fait sensible quand on lit ou quand on relit le cas de l’Homme aux loups c’est qu’on ne voit pas apparaître de trait hystérique.
Je vais essayer quand même d’aller vite, peut-être que j’irai simplement jusqu’à donner ces quatre noms, et de les commenter un peu. Mais ce qui caractérise cette position masculine de l’Homme aux loups, dont j’ai envie de dire qu’elle est fondamentalement moderne, c’est quand même… c’est étonnant d’ailleurs, Freud a une petite note fabuleuse, il dit : « Le malheur social de l’Homme aux loups » – vous savez qu’il se retrouve ruiné, exilé – « c’est un élément fondamental de sa guérison. » Je ne sais pas si Brunswick aurait dit la même chose, celle qui a succédé à Freud comme analyste de l’Homme aux loups… Bon cette position psychopathique me semble quelque chose qui nous intéresse sur ce que c’est que le masculin aujourd’hui, ce que c’est que le mode d’organisation masculine aujourd’hui. Pankejeff est vraiment un homme exemplaire, un homme au sens mâle du terme.
Je passe de là à un point de vue plus anthropologique. Il y a une deuxième question qui est soulevée par Freud directement là, qui est la question du statut de l’Œdipe dans cette affaire. Vous savez qu’il conclut son texte… alors évidemment je renvoie à la polémique avec Jung, vous savez que la grande rupture avec Jung, contrairement à ce qu’on dit, ce n’est pas sur l’hypothèse d’un inconscient collectif. L’inconscient collectif de Jung, après, ça devient très nunuche, comme vous le savez, ça devient vraiment très mollasson son hypothèse.
Mais la rupture avec Jung se fait fondamentalement sur la place de la sexualité infantile. C’est ça qui fait rupture. L’hypothèse d’un inconscient collectif, bon, ça gêne beaucoup Freud, que cet inconscient collectif soit chez Jung un peu Aryen, mais bon, ces mythes généraux, il ne leur donne pas la même valeur, et c’est plus tard que Jung va développer ses archétypes, sa passion alchimique…
Ce qui fait vraiment rupture, c’est la sexualité infantile. Mais justement, sur cette question de la sexualité infantile, Freud est immédiatement confronté au statut de l’Œdipe. Au statut ambigu de l’Œdipe. L’Œdipe à la fois comme ce que Lacan appelle le guignol de la rivalité, c’est-à-dire l’Œdipe, je ne veux pas dire imaginaire encore, mais l’Œdipe psychique, celui qui affecterait l’enfant, et puis l’Œdipe comme structure, dans laquelle l’enfant vient s’inscrire. Et Freud nous le dit, explicitement, là, la citation est à la fin de l’Homme aux loups : « Deux des nombreux problèmes qui nous sont posés () le premier est relatif aux schémas phylogéniques que l’enfant apporte en naissant ». Le schéma phylogénique que l’enfant apporte en naissant, c’est là, c’est inscrit… » schémas qui, semblables à des « catégories » philosophiques, ont pour rôle de « classer » les impressions qu’apporte ensuite la vie ». Vous voyez, catégories au sens kantien du terme, Kant : à priori de l’existence du sujet dans le monde… »Je suis enclin à penser qu’ils sont des précipités de l’histoire de la civilisation humaine ». Totem et Tabou. « Le complexe d’Œdipe, qui embrasse les rapports de l’enfant à ses parents, est l’un d’eux ; il en est, de fait, l’exemple le mieux connu ».
Vous voyez que d’un seul coup il franchit le saut, il fera un recul après. Il fera un recul quand ? Il fera un recul, œdipien, quand il y aura le conflit entre Anna Freud et Mélanie Klein. Parce que, évidemment, la conception de l’Œdipe précoce de Mélanie Klein va tout à fait dans ce sens-là. C’est-à-dire de quelque chose qui se jouerait, d’entrée. Mais en même temps il est avec l’Homme aux loups confronté au fait que la construction psychogénétique de l’Œdipe, est une construction évidemment fausse. Et on le voit très bien en ce que pour l’Homme aux loups il y aura trois temps qui seront des temps, trois moments – je ne parle pas des rêves, je ne parle pas de son récit – c’est trois moments qui sont le même, c’est de l’Œdipe en tant que tel, parce que la question de l’Œdipe vient se poser pour lui, mais c’est la scène primitive, la scène primitive dans la première acception du terme, qui est ce qui se voit, ce qu’il est censé voir de ce coïtus a tergo, c’est joli, hein, on traduit « position en levrette ». Remarquez, lisez le texte de l’Homme aux loups et vous verrez qu’il n’y a jamais autant de mots latins que dans l’Homme aux loups il n’arrête pas, il y a un problème de langue, ça m’a frappé quand je l’ai relu la semaine dernière, il y a un problème de références au latin, il y a quatre ou cinq formules latines qui sont utilisées par Freud… Pars pro toto… Et dans le Verbier de l’Homme aux loups, on trouve aussi… Entre parenthèses c’est aussi un texte à relire, il s’attarde beaucoup sur le W… la mémoire que j’ai du travail d’Abraham et Torok, et la préface de Derrida. Je reviendrai peut-être tout à l’heure sur la question de la lettre.
Donc scène primitive en tant que vision et immédiatement scène primitive, et ce phénomène tout à fait étonnant, ce qui nous est dit à chaque fois par Freud en note, il nous le dit en note à la fin, il nous le dit en remarque inclusive dans la tournure de la phrase (c’est vrai que je m’appuie sur la traduction, la même, celle de Marie Bonaparte, parce qu’il y en a une autre… bon, Lacan a assez insisté sur le caractère mauvais de cette traduction pour que…) c’est toujours sous forme d’inclusion, il ne s’y attarde jamais, il l’inclut dans son raisonnement, cet élément fondamental, qui caractérise l’Homme aux loups, il est né le jour de Noël, c’est-à-dire qu’il est né à un moment qui anthropologiquement n’est pas neutre du tout, j’y reviendrai tout à l’heure.
C’est-à-dire qu’en permanence quand on traverse ce texte, on s’aperçoit que Freud qui s’attarde en permanence avec l’Homme aux rats, comme avec Dora, à faire une histoire individuelle, une anamnèse, et bien est obligé de constater – il le constate tellement qu’à la fin il est même obligé de nous rappeler une chronologie – la dernière note du texte c’est pour nous donner la chronologie de l’histoire de l’Homme aux loups de l’enfance de l’Homme aux loups que justement il y a quelque chose qui ne se laisse pas réduire en termes d’histoire individuelle. Et ça, je crois que c’est un élément tout à fait important, c’est-à-dire que le mode d’entrée du sujet dans le monde, ordonné par la castration, l’Œdipe, la scène primitive, donc vous voyez bien que la fonction de la scène primitive, c’est de nous renvoyer à quoi ? Nous renvoyer, on le voit très bien avec ce texte-là, non pas à la vision d’un coït parental, mais à la scène de notre conception. Ce qu’il est en train de voir, c’est sa conception. C’est ça, la scène primitive. D’où on va avoir un certain nombre de constats qui nous permettront de réunir les quatre personnages, les quatre personnages auront pour particularité de, on va dire pour l’instant, de méconnaître, on aura à voir de quel type est cette méconnaissance – à méconnaître, non pas ce qu’il en est tout de suite de la sexualité, ou de la génitalité, mais de méconnaître qu’ils sont nés du vagin d’une femme. Qu’ils sont sortis du vagin d’une femme ! Donc ces quatre personnages, vous allez les découvrir les uns après les autres, ont cette singularité, sur un mode ou sur un autre, de ne pas vraiment être sortis du vagin d’une femme.
L’élément suivant, sur un mode anthropologique là aussi, ces quatre personnages, je les réunis parce que ce sont des théoriciens de l’amour. On voit que le fétichiste, c’est un théoricien de l’amour. L’amour callipyge. On voit bien comment en fait tu as bien pointé cet élément qui est tout à fait essentiel, Pankejeff est particulièrement sujet à la passion amoureuse, et en repérant tout à fait ce qui, comme Kierkegaard, comme il ne fait pas partie de ma série, je peux dire Kierkegaard tout de suite, comme Kierkegaard, que ce qui va déclencher l’amour, c’est tel ou tel trait, telle ou telle posture, tel ou tel symptôme, tel ou tel défaut de l’autre, qui immédiatement provoque un émoi sexuel. Théoricien de l’amour, c’est là aussi tout à fait fascinant dans le texte de Freud. Freud est fasciné par Pankejeff. C’est étonnant parce qu’on parle toujours du « contre-transfert » de Freud à propos du cas Dora. On l’évoque vaguement par rapport à l’Homme aux rats. On l’évoque très peu par rapport à l’Homme aux loups.
Or l’investissement de Freud par rapport à l’Homme aux loups est absolument incroyable. On l’a vu par la suite. Je veux dire que généralement, les patients, après, il leur arrive ce qu’ils veulent, je veux dire que leur destin lui est à peu près indifférent. Il y a pour Freud par rapport à l’Homme aux loups un enjeu, j’y vais avec des mots forts, à proprement parler d’identification projective. Je veux dire que Freud s’identifie à l’Homme aux loups. Et je crois que ça on le voit à travers l’ensemble du texte qui nous informe d’ailleurs sur le fait… Qu’est-ce que lui renvoie l’Homme aux loups ? On n’a jamais fait le rapport entre les ailes de papillon, les ailes de guêpe, et puis la marguerite, le pissenlit. Vous vous souvenez de cet épisode de Freud qu’il rapporte comme étant… où il y a tout cet épisode, arracher les pages du livre, arracher les pissenlits, arracher les feuilles. Arracher les ailes… Alors Freud déjà de ce point de vue là, on voit comment il y a des déplacements tout à fait étonnants, on oublie… on pourrait aussi faire des liens… je laisse, parce qu’il y a un enjeu tout à fait important de Freud sur son prénom, Sigismund, Sigmund, c’est la même initiale que Sergueï, il y a plein d’éléments, mais je crois de façon plus cruciale pour nous parce que ça, c’est de l’anecdote.
Ce qui par contre nous intéresse plus, c’est que l’Homme aux loups vient présentifier le fondement, ou la fondation, de la sexualité masculine. Je crois que c’est cet élément-là que je veux pointer. On ne va pas non plus s’attarder sur le problème de la sexualité de Freud.
Théoricien de l’amour, mais théoricien de l’amour masculin. Parce que l’amour au féminin, ça va, on sait très bien que l’hystérique est une théoricienne de l’amour. Mais là on a une théorie de l’amour vue du point de vue masculin, et je crois qu’il y a une fascination de Freud pour ce point de vue, qui est probablement aussi la mienne, la nôtre. Je crois que tout homme ne peut qu’être fasciné par ce personnage.
Troisième élément : c’est après avoir lu Lacan, les problèmes soulevés par le fait fondamental que c’est à partir de l’Homme aux loups et du texte sur la dénégation, que Lacan produit ce concept de forclusion. Qu’il tire la Verwerfung, V-W et oui, c’est intéressant aussi ça, quand Lacan s’est attardé sur cette question du v et du w, on dit Verwerfung, c’est intéressant de la retrouver là aussi, et où Lacan pointe précisément le statut singulier de la Verwerfung, là aussi en critiquant la traduction de Marie Bonaparte, la Verwerfung, c’est ce qui s’oppose à la Verdrängung, c’est ce qui s’oppose au refoulement. « Il n’en voulut rien savoir sur le mode du refoulement », ça n’est pas un jugement, nous dit Lacan, hein le mot de jugement qui est introduit dans le texte, c’est un mot qui est introduit précocement puisque le mot d’Urszene interviendra dans la phrase suivante, je vous renvoie au Séminaire qui traite de la dénégation. Donc le chapitre d’avant, il rappelle ce séminaire sur l’Homme aux loups que Lacan a fait un an et demi avant, et il revient sur sa lecture tout à fait particulière qui isole, qui spécifie la Verwerfung. Alors ça nous pose un certain nombre de problèmes, en deçà de… par rapport à l’usage que Lacan va faire du concept de Verwerfung, il l’isole à partir de l’hallucination du doigt coupé, chez l’Homme aux loups, mais ça va devenir très vite, ce qui va marquer, ce qui va être associé à la question de la psychose.
Alors là il y a quelque chose sur lequel on a intérêt à travailler, à isoler les points les uns après les autres. Et, pour constater quoi ? Pour constater que si on lit Lacan à ce moment-là quand il parle de l’Homme aux loups quand il parle de la dénégation, c’est-à-dire avant qu’il ne parle des psychoses, avant qu’il n’applique strictement la question de la Verwerfung à la psychose, et bien la Verwerfung, elle participe de la fonction de pensée pour n’importe qui. C’est-à-dire que la forclusion n’est pas spécifique de la psychose. Ce qui va être spécifique de la psychose, j’y reviens dans un moment, c’est la forclusion du Nom-du-Père. Mais la forclusion en tant que telle, elle participe du mécanisme de pensée, je vous rappelle le texte sur la Verneinung, où Lacan, s’appuyant sur Hippolyte, fait une lecture un peu hégélienne, il faut le reconnaître du texte de Freud, vient pointer que, il y aurait comme cela un premier temps où s’opposeraient la Bejahung, qu’on traduira, avec Lacan, par la symbolisation, et ce rejet, ce retranchement, dit-il, alors il dit retranchement, ce qui n’est pas un beau mot, je préfère Verwerfung, mais il en donne un deuxième dans la phrase suivante, que moi je trouve remarquable, c’est le mot que je préfère utiliser pour traduire Verwerfung, plutôt que la forclusion qui prête à beaucoup de confusion, il dit « en tant que c’est une abolition ».
Je trouve que traduire Verwerfung par « abolition » nous explique bien en quoi la Verwerfung, la forclusion, n’est pas un défaut d’opération, mais est à proprement parler une opération. Verwerfung est une opération. Cette forclusion est une opération de la pensée, une opération commune. Alors quand je veux faire un peu de pédagogie, je dis : qu’est-ce que c’est que la Verwerfung ? Imaginez qu’au lieu d’avoir le calme dont on bénéficie aujourd’hui, parce qu’il n’y a pas trop de bruit autour, on soit dans un bruit énorme. Qu’il y ait plein de bruit autour. J’espère que vous réussirez une opération – il y a un moment où on ne peut pas la réussir, mais quand on peut la réussir, on voit très bien ce qui est en jeu, réussir une opération, c’est isoler parmi les sons qui vous parviennent, ce qui vient constituer un discours, et précisément le mien. Si je parle. Et bien les sons que vous n’entendrez pas, non pas ceux qui surgiront et qui viendront s’inscrire à parasiter ce que je dis, mais ce que vous n’entendrez pas, sera à proprement parler marqué d’une Verwerfung. Marqué d’une abolition. C’est-à-dire que la constitution même de la perception – pour l’utiliser – de la perception n’est possible qu’avec une forclusion.
Vous savez bien que c’est le problème du psychotique, du paranoïaque par exemple – je prends la paranoïa parce que les choses sont plus simples avec la paranoïa – on pourrait dire, en inversant les choses, que pour un certain nombre de raisons, il y a un certain nombre de forclusions qu’il ne réussit pas. Je cite toujours ce cas que Marcel Czermak a évoqué un jour, qui me plaisait beaucoup, ce type qui entendait son voisin communiquer avec lui par les chasses d’eau, vous savez dans les immeubles c’est pratique. La chasse d’eau lui parlait. Vous voyez bien comment le bon névrosé moyen, et bien il va forclore le bruit de sa chasse d’eau. Autant que faire se peut. Tandis que le psychotique ne pourra pas forclore ça. C’est-à-dire que ça viendra à proprement parler s’inscrire dans le Symbolique. Ça viendra à proprement parler s’inscrire dans le Symbolique. C’est l’enjeu qui se pose avec la schizophrénie. Lacan nous dit à un moment de la schizophrénie… il ne nous dit pas qu’il n’a pas accès au symbolique… vraiment, quand j’entends « il n’a pas accès au symbolique » ça me fait bondir. Il ne nous dit pas ça, il nous dit : pour le schizophrène, tout le Symbolique est réel. Petite note par rapport à ce que tu disais, on voit très bien dans le texte de Freud, et dans ce que Lacan en dit, que par rapport à cette castration qui est forclose, puisque la forclusion dont il est question, c’est la forclusion de la castration, j’y viens dans un instant, cette castration fait retour dans le Réel. On voit très bien comment la castration réelle vient en place de la castration symbolique, chez l’Homme aux loups.
Alors premier temps pour aborder ça donc, ça vient nous poser un problème, c’est-à-dire que la compétence à la forclusion est une compétence de la pensée en tant que telle. C’est-à-dire que le névrosé forclot. Il y a une formule que je trouve tout à fait remarquable de J.A.Miller, qui disait quelque chose d’énigmatique et de passionnant en même temps, il disait que dans la névrose la femme est forclose. Et ça me semble quelque chose de tout à fait bien vu. Juste. En tout cas on voit bien que dans la psychose, en tout cas dans la paranoïa de Schreber, la femme n’est pas forclose. Deux choses à partir de là : la forclusion n’est pas un mécanisme spécifique de la psychose, mais on va la retrouver dans un certain nombre de champs. Deuxièmement, la forclusion est une opération.
Pour forclore il faut qu’il y ait une émergence de… c’est bien ce qui va faire par exemple la différence – on retombe sur la clinique – entre l’autisme et la psychose. Dans l’autisme il n’y a pas eu d’opération, ni d’inscription, ni de Bejahung, ni de forclusion. C’est pour ça que quand on guérit un autiste, on réussit généralement à en faire un psychotique, c’est-à-dire qu’on lui permet de transformer cette non-opération en forclusion. Parfois on réussit à en faire un névrosé, mais c’est rare. Généralement quand on le guérit, on en fait un psychotique. C’est un gain contestable. Mais vous voyez bien d’ailleurs que… c’est d’ailleurs toute l’opération, entre parenthèses, très bien organisée par la méthode Tischler, la méthode Tischler, ça vise à transformer les autistes en psychotiques. À transformer les autistes en schizophrènes. Alors on peut apprécier ou pas, pourquoi pas ? C’est peut-être moins invalidant, je ne sais pas. C’est leur permettre un accès à l’automatisme mental, par exemple.
Deuxième temps, très énigmatique… alors pour l’Homme aux loups se pose la question de la psychose, sur quoi porte la forclusion ? Si je dis que la forclusion est une opération d’abolition qui en tant que telle, qui est constitutive même de la perception du monde, la perception du monde en tant que quoi ? En tant que nous ne pouvons construire la réalité qu’à en exclure le Réel. On le voit très bien. Les Gestaltistes ont très bien pigé ça. Les Gestaltistes ont très bien montré comment il y avait des phénomènes d’expulsion qui étaient centraux du fait de la construction de représentations. Dont Freud ne serait pas loin de dire avec eux qu’elles sont innées. À la limite, on s’en fout. Elles seraient innées pour Freud parce qu’elles seraient phylogénétiques. C’est étonnant comment ce texte est un texte innéiste, le texte de l’Homme aux loups. Alors sur quoi porte la forclusion ? Je vais vous dire deux choses, et après je conclurai en vous disant quels sont les quatre personnages.
Sur quoi porte la forclusion ? Il y a cinq termes qui nous posent problème, et comment on passe de l’un à l’autre ?
Le trait unaire
La Lettre
S1 : le signifiant-maître
Grand Phi : le phallus symbolique
NDP : le Nom-du-Père.
En permanence, on glisse… parce que Lacan, là-dessus, passe allègrement… avec ce qui est associé, bien sûr, S1 est associé à S2, à Grand Phi est associé le Phallus imaginaire, au Trait unaire est associé quoi ? Le symptôme, etc. À la lettre est associé le phonème. Au Nom-du-Père, ça va poser problème. J’émets une hypothèse. J’émets une hypothèse que chez l’Homme aux loups comme chez ces quatre personnages, et dans ce que personnellement j’appelle les états-limite, et vous voyez que je généralise les états-limite à quelque chose qui ne rencontre pas tout à fait la clinique habituelle, il y en a moins qu’on ne le croit, j’en parlerai la prochaine fois, je donne simplement l’hypothèse : le Nom-du-Père est l’agent de la forclusion. J’inverse. Dans la psychose, il y a forclusion du Nom-du-Père, vous voyez que ça désoriente le Symbolique. Dans le cas de l’Homme aux loups on voit très bien que ce sur quoi porte la forclusion, c’est Grand Phi, c’est, nous dit Lacan, nous dit Freud même, la Verwerfung, mais Lacan traduit par la forclusion, c’est une forclusion de la castration. Pas une forclusion du Nom-du-Père. C’est une forclusion de la castration.
Alors je sais bien, parce qu’on a rappelé récemment… mais je ne suis pas d’accord, ça ne fait rien, que Melman a développé l’idée que la forclusion de la castration, c’est l’idée fondamentale de la névrose obsessionnelle. Il me semble que c’est très réducteur, je ne suis pas d’accord avec cette hypothèse, je pense que quand on fera les journées sur l’Homme aux loups on aura l’occasion d’en discuter avec lui. Mais je crois que si on entend à ce moment-là comment dans un certain nombre de cas le Nom-du-Père est l’agent de la forclusion, alors un agent qui évidemment va prendre un aspect tout à fait particulier, c’est-à-dire que vous voyez bien que si là j’ai mis le symptôme, ici je mettrai comme Lacan le fait, le Sinthome par exemple.
Donc vous allez trouver le 3e personnage. Et bien je vous demande de réfléchir à cette idée-là que la symbolisation du Nom-du-Père aurait chez l’Homme aux loups l’effet d’être l’agent, l’instrument d’une forclusion. Forclusion de quoi ? Je l’ai dit tout à l’heure : forclusion de la femme. Forclusion de la mère, et forclusion de la femme. Je laisse cela sur ce point énigmatique. Mes quatre personnages qui ont réussi cette opération, sont évidemment Sergueï Pankejeff, Joyce, je crois qu’on est obligé de lire en parallèle ces deux textes, je crois que le cas Joyce vient strictement pour Lacan à la place de l’Homme aux loups pour Freud, à la fois dans un souci clinique et anthropologique, et là aussi avec cette interrogation clinique permanente. On voit très bien comment Joyce voisine avec la psychose, il aurait été psychotique sans le Sinthome, nous dit Lacan carrément, il l’écrit, comment il voisine avec la perversion, et le diagnostic habituellement porté sur Joyce c’est le diagnostic de perversion, et comment en même temps on va retrouver chez lui, alors pour le coup, des traits phobiques tout à fait marqués, il n’y a qu’à lire Ulysse, je vous conseille les poèmes de Joyce en bilingue, et on voit très bien dans les poèmes qui sont très lisibles, très intéressants, on voit très bien ces éléments de traits phobiques.
Le troisième c’est Pinocchio, j’en ai déjà dit un mot… En particulier parce que Pinocchio n’est pas né du vagin d’une femme, il est né d’un morceau de bois, taillé par le père. Walt Disney a fait deux erreurs à mon avis problématiques, la première c’est avec Jiminy Crickett, qui en dehors du fait que c’est un personnage très sympathique – le grillon parlant – et le grillon parlant n’a d’effet que parce que Pinocchio a commencé par le tuer, il ne ressurgit comme agent surmoïque dans le roman que parce que la seule scène où le grillon parlant apparaît, il se prend une godasse sur le coin de la figure. Il est écrasé. C’est intéressant parce qu’on a… le grillon parlant c’est la Wespe de Pinocchio, c’est tout à fait dans le voisinage. Et la dernière erreur c’est la fin, où il retrouve son père, non pas dans le ventre d’une baleine, mais dans le ventre du requin blanc, c’est-à-dire une figure qui n’est évidemment pas une figure maternelle. Qui est une figure de père dévorateur. Donc c’est mon troisième cas-limite. Le quatrième, évidemment c’est Jésus. On voit très bien que c’est un cas-limite avec l’histoire juive qui raconte les trois preuves de la judéité de Jésus. La première preuve c’est qu’il a repris le métier de son père, la seconde c’est qu’il a toujours cru que sa mère était vierge, et la troisième c’est que sa mère le prenait pour un dieu. Vous voyez bien qu’on a là quelque chose qui nous fait voisiner avec des situations du même genre. Je vais m’arrêter là.