Jean-Louis Rinaldini / FREUD MAÎTRE DU SOUPÇON

Illustration de la rédaction. « Freud en construction » dans l’atelier de notre collègue Jacqueline Parienté. La pièce doit être terminée dans les jours qui viennent et elle doit durcir. Il faut la vider et la stabiliser car la sculpture n’est pas pleine. Puis viendra le temps de la cuisson.
Peut-on encore penser avec Freud ?
Que l’on ne se trompe pas sur l’équivoque de notre question. Bien que formulée au tournant du XXe siècle, la pensée de Sigmund Freud demeure un outil d’une pertinence inestimable pour déchiffrer les complexités de notre époque. Son apport ne se limite pas à la clinique, il irrigue notre compréhension de la société moderne.
En révélant que « le moi n’est pas maître dans sa propre maison », Freud a brisé le mythe d’un individu entièrement transparent à lui-même et guidé par la seule raison. À l’ère des algorithmes et de la surinformation, cette intuition nous rappelle que nos choix, nos consommations et nos comportements numériques restent profondément dictés par des forces souterraines, des biais affectifs et des désirs inconscients. Dans ses écrits sociologiques, Freud a magistralement analysé comment les individus abdiquent leur esprit critique au profit d’un leader ou d’un groupe. Ce décryptage des dynamiques de foule éclaire crûment la polarisation actuelle des débats, la résurgence des populismes, où l’identification à la communauté l’emporte souvent sur la vérité factuelle.
Freud a démontré que la civilisation exige un renoncement pulsionnel constant pour maintenir l’ordre social, générant en contrepartie un « malaise » chronique. Notre monde contemporain, hyperconnecté, mais paradoxalement marqué par une recrudescence de l’anxiété, de la dépression et des violences systémiques, illustre parfaitement ce coût psychologique de la modernité. Contre une époque qui exige l’évaluation permanente, la rentabilité de l’esprit et la réponse immédiate, l’éthique freudienne maintient la valeur de la lenteur. La cure par la parole reste un espace de résistance unique où la souffrance n’est pas traitée comme un simple dysfonctionnement à corriger, mais comme un langage à déchiffrer, redonnant à l’humain sa part de singularité irréductible.
Rappelons-nous que Freud, aux côtés de Nietzsche et Marx, fait partie des « maîtres du soupçon » qui ont appris à l’humanité à douter des évidences et à chercher le sens caché derrière les apparences.
Comme le souligne Jean-Jacques Tyszler, « l’heure n’est plus à une seule psychanalyse en cabinet. Face aux malaises nouveaux, il nous faut participer de tous les actes de résistance dans les espaces de la Cité ouverts à la psychanalyse ».