Jean-Jacques Tyszler /Traumatisme généralisé

Texte paru en édito dans la Newsletter de la FEP (Fondation Européenne pour la Psychanalyse). Illustration IA par Gemini.
Ce n’est plus tant d’une nouvelle économie psychique dont notre époque accouche, mais d’une incertitude croissante face à un Réel sur lequel nous ne pouvons plus nouer nos vies.
Cet été de feux et de canicule partout en Europe et ailleurs dans le monde indique qu’une ligne rouge a été franchie.
Les spécialistes préviennent d’une répétition allant s’accélérant ; ce qui avait été prédit il y a déjà de longues années n’a servi de rien : nos sociétés ne sont pas prêtes à faire les mutations nécessaires et le climato-scepticisme bat son plein.
Pour les praticiens de ladite santé mentale et les psychanalystes aussi bien il est loisible de constater l’augmentation des états traumatiques liés à l’angoisse et à la dépressivité face à l’impossibilité d’imaginer un autre avenir que la reproduction du pire.
Certains critiquaient le terme « d’éco-anxiété », il y a toujours une résistance au signifiant nouveau dans la clinique !
À l’inverse on peut se demander si le mot « résilience » qui a beaucoup été employé ne masque pas désormais nos carences collectives : la résilience décrit une capacité personnelle à sortir d’un contexte et d’un vécu traumatique.
Tel enfant ou tel individu a pu sortir d’un épisode effroyable, Schrecklich comme dit Freud, au prix d’une force intérieure particulière.
Ayant beaucoup reçu et suivi des enfants de l’exil, demandeurs d’asile, nous pouvons accréditer cette capacité pour tel ou telle. Cependant il n’est plus temps de privilégier la singularité au mépris des phénomènes de masse : que certains échappent à l’enfer ne suffit plus désormais : l’urgence est de préparer des mesures préventives pour toutes les personnes en situation de fragilité, de précarité, de handicap…
La psychanalyse est fille de la médecine et de la psychiatrie et doit trouver à prêter la main aux solidarités nécessaires.
Le prochain congrès de la FEP à Rome aura pour objet la question du corps, mais justement c’est le corps qui nous prévient, par son malaise, que notre monde porte à incandescence.
Dans cette généralisation du traumatique, il faut, bien entendu, évoquer la banalisation des guerres et des atrocités : la liste est longue et comme toujours une actualité chasse l’autre. L’esprit critique cède le pas à ce mécanisme connu sous le nom de « Clivage » : c’est horrible, mais j’ai autre chose à penser…
Et aussi est sollicité le « Déni » : oui c’est terrible, mais bon quand même ils l’ont cherché…
Dans le meilleur des cas, ce sont les créateurs de récits qui nous permettent de comprendre et d’analyser un tant soit peu : ainsi le film sur De Gaulle ou celui sur Ulysse.
Urgence de l’imaginaire narratif, avons-nous proposé dans notre dernier livre.
Une Haine décomplexée
L’actualité concernant Ceuta et Melilla, les territoires sous contrôle espagnol dans le nord du Maroc, colore notre été de cette Haine désormais sans retenue face à la figure de l’exilé.
Les polémiques entre l’Italie et l’Espagne qui en ont suivi résument le profond malaise dans toute l’Europe sur les questions migratoires et l’hospitalité.
Notre propre itinéraire de psychanalyste a été marqué par les désaccords, au fond politiques, sur la question de l’exil, mais nous avons trouvé, en institution, des équipes ouvertes d’esprit et prêtes à recevoir les demandeurs d’asile.
Par-delà la question de l’accueil et du soin, ce sont les discours de Haine que la psychanalyse doit combattre aux côtés des acteurs sociaux engagés. Comme toujours l’artiste précède le psychanalyste (encore l’imaginaire narratif) et nous ne pouvons mieux trouver comme exemple que l’exposition en cours au Palais de la porte dorée, le musée de l’immigration : « Aux origines : quand les œuvres défont le regard raciste ».
Soulignons que la place des secondes générations de l’immigration post coloniale est plus importante en France qu’en Espagne ou en Italie et les discriminations ethno-raciales touchent les immigrés et leurs descendants d’origine maghrébine, subsaharienne, voire asiatique ; sans oublier un antisémitisme qui fait rebond et dont l’extrême droite se dédouane en opérant une véritable forclusion de l’Histoire (il faut vraiment voir le film sur De Gaulle pour réaliser le radicalisme droitier opéré par ceux qui se réclament de lui sans aucune honte).
Notons que ce musée parisien a créé le réseau des Musées engagés qui, au nombre d’une cinquantaine dans toute la France, œuvrent contre la banalisation des discours de haine et participent de la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations.
Nous avions eu l’honneur d’organiser au Palais de la Porte Dorée une journée d’étude sur la clinique et le suivi des enfants de l’exil.
Militons pour que la Fondation Européenne pour la psychanalyse soit force de proposition et d’action sur ce terrain en engageant à ses côtés les autres acteurs du soin psychique et les associations psychanalytiques.
Face aux malaises nouveaux, il nous faut participer de tous les actes de résistance dans les espaces de la Cité ouverts à la psychanalyse.
Gérard Pommier me demanda, lors de révoltes populaires assez récentes, si je voulais l’accompagner dans des manifestations ; à tort j’ai hésité…
L’heure n’est plus à une seule psychanalyse en cabinet ; la Fondation Européenne devra, dans chaque pays dans lequel elle est présente, privilégier sa représentation par des praticiens soucieux du « point d’acte éthique et politique ».