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Agnès Giard / En France, donner son lait maternel, c’est possible depuis le dix-neuvième siècle

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Publié le 29/08/2026 à 17 h 17 Dans le Blog Les 400 culs du journal Libération. llustration de la rédaction à partir d’une réalisation par Gemini (IA).

Dans un livre d’enquête fascinant, la chercheuse Mathilde Cohen lève le voile sur les lactariums, ces coopératives solidaires de lait de femme. Une pratique dont les Françaises sont les pionnières.

Aujourd’hui, en France, une trentaine de lactariums collectent et distribuent chaque année des dizaines de milliers de litres de lait humain. Il en existe plus de 700 à l’échelle mondiale et leur création précède celle des banques de sang, d’organes ou de sperme. Reste à comprendre leur utilité. « Pourquoi remplacer les nourrices, à partir de la fin du XIXe siècle par des bouteilles de lait humain» C’est l’énigme à laquelle s’attaque Mathilde Cohen. Professeure de droit aux États-Unis devenue chercheuse au CNRS, elle publie dans la Fabrique du lait humain[1] le résultat d’une passionnante enquête au cœur de ce réseau méconnu et pourtant si fondamental. Sa recherche commence alors qu’elle tombe enceinte. Nous sommes au milieu des années 2010.

Échanges de lait, entraide de voisinage

« Lorsque j’attendais mon premier enfant, aux États-Unis, je me suis inscrite sur une liste de diffusion destinée aux familles de mon quartier. Là, j’ai eu une vraie surprise. Je voyais régulièrement passer des messages de mères qui proposaient de donner leur surplus de lait, ou, à l’inverse, des appels à l’aide de familles qui traversaient des difficultés d’allaitement et demandaient si quelqu’un aurait du lait à partager. En bonne juriste, ma première réaction a été de me demander : est-ce que ces pratiques sont réglementées? Et si oui, comment? » Interviewée par Libé, Mathilde Cohen explique ainsi l’origine de cette investigation qui la mène, très vite, à faire deux découvertes étonnantes.

Première découverte : contrairement à une idée répandue (visible sur Wikipédia, par exemple), la circulation de lait humain « sous forme exprimée » (par extraction manuelle puis électrique) ne débute pas en 1909 à Vienne, mais peut-être bien dans l’Hexagone et cela dès les années 1860. « Certaines maternités françaises collectaient déjà du lait auprès de nourrices afin de le redistribuer à des bébés, notamment prématurés », raconte Mathilde Cohen. À cette époque, la mortalité infantile fait des ravages. Beaucoup de nourrissons naissent trop faibles pour téter au sein. « Le lait doit leur être administré par “ gavage ”, c’est-à-dire au moyen d’une sonde introduite jusqu’à l’estomac », explique la chercheuse. D’autres ne supportent ni le lait de vache ni le biberon. Il y a aussi beaucoup d’enfants abandonnés ou placés qui ne peuvent être allaités par leur propre mère. La syphilis se transmettant par les muqueuses (bouche, mamelon), mieux vaut éviter les contacts buccaux. Les premiers dispositifs de « traite humaine » voient donc le jour pour le salut des enfants. Mais pas que.

Nourrices « de mauvaise vie »

Les nourrices sont souvent elles-mêmes des célibataires indigentes ou des filles-mères rejetées par leur famille. Conçues pour la réinsertion, des maternités accueillent ces « femmes déchues » qui sont nourries, logées et payées pour « exprimer » le lait de leurs seins. Dans les années 1930, cela aurait permis de sauver chaque année 17 000 vies humaines. La mortalité infantile est réduite d’un tiers. Le lait non utilisé (pour nourrir les bébés hospitalisés issus de familles pauvres ou orphelins) est par ailleurs vendu aux familles aisées pour couvrir une partie des frais de fonctionnement. « Au centre de Tourcoing, dans le Nord, le public peut acheter du lait sur ordonnance, à raison de 50 francs le litre », indique Mathilde Cohen. Très vite, cependant, le système suscite des critiques. Des médecins dénoncent une « institution moyenâgeuse » de « nourrices internées ».

L’idée du don gratuit s’impose. Dans la fin des années 1930, les « pouponnières » ou « nourriceries » se muent en « centres de donneuses de lait » ou « centres collecteurs ». Mathilde Cohen décrypte : « La nourrice était une travailleuse du lait, souvent pauvre et rémunérée. La donneuse, elle, est progressivement construite comme une figure altruiste. » Arrive la guerre : l’homme donne son sang. La femme, elle, donne son lait. Son travail est requalifié en mission d’intérêt public.

En 1948, le mot lactarium est adopté, « évocateur d’établissement scientifique, neutre, à but non lucratif, presque un laboratoire, voire un temple ». Notant que le mot lactarium occulte les corps féminins et « le travail reproductif nécessaire à la production de lait », Mathilde Cohen souligne néanmoins que « comprendre l’histoire de ces institutions ne revient pas à mettre en cause leur rôle. Au contraire, les lactariums rendent possible quelque chose d’extraordinaire : préserver et partager du lait humain pour des nouveau-nés vulnérables ».

Le lait des femmes « collectivisé »

Pour augmenter la durée de stockage, le précieux lait humain est d’ailleurs lyophilisé. « Ma seconde découverte concerne l’histoire de ce procédé, raconte la chercheuse. C’est la pharmacienne Jacqueline Bertrand qui, à la fin des années 1940, stabilise la technique en France en s’inspirant des procédés développés pour le plasma sanguin. » De nos jours encore, dans l’un des lactariums français, non seulement le lait est pasteurisé puis mis en bouteille, mais transformé en poudre blanche, « comme du café soluble ou de la soupe déshydratée ».

Bien que cette forme présente un avantage considérable (transport facile, réserves mobilisables en cas d’urgence ou de pénurie…), elle contribue à effacer l’origine organique du fluide. Elle le rend plus abstrait, à l’instar d’un concept moral. En France, l’expression « banque de lait » (courante à l’étranger) est d’ailleurs soigneusement exclue du vocabulaire officiel, pour éviter toute allusion à la finance et, ce faisant, inscrire le don de lait dans une logique de service public.

Une ressource vitale limitée

Signe des temps : en 1987, une circulaire interdit les « dons directs » de lait humain en France. À la différence des États-Unis, on ne peut pas se rendre service entre voisins. En 1992, une autre circulaire interdit définitivement la rémunération du don de lait. Les femmes n’ont pas le droit de nourrir d’autres enfants que le leur… ni de recevoir une contrepartie financière. Libre à elles de donner leur lait en surplus à des lactariums.

Ces centres à l’importance névralgique sont chargés de « sécuriser » le liquide. Problème : cette ressource restant limitée, elle est prioritairement destinée aux bébés hospitalisés prématurés ou gravement malades. « Compte tenu des stocks disponibles, il est logique que les lactariums priorisent ces nourrissons. Les parents dont les bébés ne relèvent pas de ces situations ne peuvent donc généralement pas en bénéficier », indique Mathilde Cohen, évoquant le cas de « mères malades, ayant subi une mastectomie ou produisant trop peu de lait, mais aussi de parents adoptifs ou de couples gays, par exemple ». Est-ce qu’à terme cet accès pourra être élargi ? « À partir de 2027, le lait collecté par les lactariums sera régi par un nouveau règlement européen sur les substances d’origine humaine, répond la chercheuse. Le droit français pourrait donc rester en l’état… ou voir le débat se rouvrir. » À suivre.

[1] La fabrique du lait humain. Droit et histoire des lactariums en France, ENS Éditions, 300 pages, 23 euros.