Contributions

Roland Chemama / Les enjeux d’une présentation de cas (à propos de l’Homme aux loups)

14views

Texte publié dans les actes du séminaire de notre association en 1995 et à retrouver ici. Illustration WEB (autocollant de tatouage).

Je suis heureux de me retrouver parmi vous, à Nice, à l’occasion de ce nouveau cycle de conférences, qui commence aujourd’hui. Les organisateurs de cette nouvelle série d’exposés ont choisi de prendre pour thème une relecture de l’homme aux loups, une nouvelle lecture autour de laquelle doit s’organiser toute une réflexion sur l’actualité de la clinique freudienne. Puisque j’interviens ici le premier, je voudrais dire quelques mots de la façon dont je perçois ce projet lui-même.

Pourquoi l’Homme aux loups ? 1995, comme vous le savez, c’est la date anniversaire des Études sur l’hystérie, et nous pourrions nous demander par exemple pourquoi ce n’est pas un de ces cas d’hystérie traités par Freud qui a pu être retenu pour cette série de conférences. Suffit-il pour justifier le choix de l’homme aux loups d’évoquer l’histoire de la psychanalyse elle-même, la place privilégiée qu’elle a toujours donnée à ce patient exceptionnel ? Il va nous falloir, pour en juger, rappeler quelques éléments que pour la plupart vous connaissez, que pour la plupart nous connaissons tous, mais qui ne manquent jamais de nous stupéfier, chaque fois que nous les regroupons.

L’homme aux loups, Serguei Constantinovitch Pankejeff, si nous voulons l’appeler ici par son nom, vint trouver Freud en février 1910, après avoir consulté, sans aucun résultat, différents psychiatres et après avoir été soigné dans divers sanatoriums. Russe, milliardaire, il était accompagné de deux médecins qui séjournèrent à Vienne avec lui. Un diagnostic avait été porté sur son cas : celui de psychose maniaco-dépressive. Freud estima qu’il s’agissait plutôt d’une névrose grave, et plus exactement des séquelles d’une névrose obsessionnelle spontanément résolue. Il le garda en analyse quatre ans, ce qui, à l’époque, constituait un temps de cure assez long. Il crut d’ailleurs nécessaire, pour forcer les résistances de ce patient, de fixer à un moment donné, par avance, un terme à la cure. Ce patient fournit finalement, surtout durant les derniers mois, un matériel considérable, et Freud le considéra comme « guéri ». En réalité, l’histoire, pour ainsi dire, ne faisait que commencer.

Qu’est-ce, en effet, que l’histoire de l’homme aux loups ? C’est d’abord, bien sûr, l’histoire de ce traitement lui-même. Mais c’est aussi le récit que Freud rédige immédiatement et publie quelques années après. Nous verrons aujourd’hui quelles étaient les visées de Freud lorsqu’il écrivit ce cas, et notamment la valeur qu’il lui accordait pour réfuter les conceptions de Jung et d’Adler. Ainsi le cas de l’homme aux loups prend tout de suite pour Freud une valeur d’exemple, de pierre de touche de la pertinence de ses théories.

Mais en même temps, je ne crois pas, je le dis d’emblée, qu’il faille faire, du récit de l’homme aux loups, quelque chose que Freud se serait purement et simplement approprié, sans se soucier le moins du monde de ce qu’en pensait son patient. Certes nous soulignons volontiers, à la suite de Freud, la passivité fondamentale de l’homme aux loups. Mais Freud, qui a centré son étude sur la névrose infantile de son patient, nous dit que celui-ci aurait souhaité que son analyste écrive toute l’histoire de sa maladie, et nous n’avons aucune raison de ne pas le croire. Nous avons même d’autant plus de raisons de le croire que son patient ne cessa jamais de vouloir contribuer au développement de la psychanalyse, en apportant son témoignage, presque sa contribution, durant de longues décennies.

Il faut en effet, avant de nous centrer sur quelques questions plus précises, rappeler encore, très rapidement, ce qui a suivi le traitement lui-même et la rédaction du cas.

La fin de la première cure de l’homme aux loups coïncide avec le début de la Grande Guerre. Il retourne chez lui à Odessa, il épouse une femme, nommée Thérèse, une infirmière qu’il avait connue dans un sanatorium. L’armée rouge pénètre à Odessa. Serguei Pankejeff, qui de ce fait perd sa fortune, se rend à Vienne, où il devient employé d’une compagnie d’assurances, et où il reprend une cure avec Freud.

Cette seconde cure va durer six mois. Beaucoup moins longtemps donc que la première. Mais ça ne sera pas tout. En 1926 il refera une analyse avec Ruth Mac Brunswick, pendant cinq mois de façon suivie, puis de manière plus irrégulière. Et en fait jusqu’à sa mort, en 1979, il ne cessera de rencontrer des analystes, sans qu’on puisse vraiment toujours distinguer s’il s’agit d’un travail analytique indéfini ou de tout autre chose.

Si ce n’est pas toujours possible, si on ne peut pas toujours distinguer ce qui se passe durant toutes ces années-là, c’est qu’entre-temps quelque chose d’assez surprenant s’est passé. Lorsque l’homme au loup revient le voir, Freud se met à se préoccuper beaucoup de sa situation matérielle. Certes Serguei Pankejeff gagne sa vie, mais mal. Il a beaucoup de difficultés financières d’autant qu’il a une femme malade. Dès lors non seulement Freud le reprend en cure gratuitement, non seulement il incite Ruth Mac Brunswick à faire de même, mais il organise une collecte auprès des analystes, collecte reconduite d’année en année, pour aider son ancien patient. Jusqu’à la fin de sa vie d’ailleurs, celui-ci sera aidé par l’Association psychanalytique internationale. Tout se passe comme si les choses s’étaient inversées. Lui, il est en quelque sorte payé pour son apport à la psychanalyse. Et quand les psychanalystes le rencontrent, même s’il est question de l’aider, il est clair qu’ils désirent d’abord apprendre quelque chose auprès de lui, confirmer ou préciser ce que Freud avait cru saisir, que sais-je encore ? Au fond ce sont les psychanalystes qui sont devenus demandeurs. Et nous-mêmes est-ce que nous ne sommes pas demandeurs à notre façon, lorsque nous reprenons, une fois de plus l’étude de ce cas, qui a déjà suscité tant de travaux divers ?

Eh bien, admettons que nous sommes demandeurs. La psychanalyse ne survivrait sans doute pas si les analystes ne s’intéressaient pas particulièrement à ce que leur apprennent certains cas. Mais la question alors se pose de manière plus précise. De quoi, en relisant l’homme aux loups, sommes-nous demandeurs ? En somme qu’allons-nous y chercher ?

Voilà donc, finalement, le problème que je voudrais poser aujourd’hui. Je trouve important de le poser non seulement parce que nous en sommes au début de ce cycle de conférences, mais parce que pour ma part je trouve que ce texte pourrait nous placer dans une position subjective qui ne me plairait pas beaucoup. Je m’explique.

Le texte sur l’homme aux loups, quand nous le lisons en nous laissant porter par l’écriture talentueuse de Freud, nous pouvons le prendre pour une sorte de roman, une histoire aussi riche, sur le plan imaginaire, qu’un conte de fées, et qui aurait cette particularité, simplement, d’avoir été vécue. Au fond L’homme aux loups confirmerait la représentation triviale de la psychanalyse, celle selon laquelle ce que la cure dévoile, c’est un foisonnement imaginaire, le monde composite des traumatismes et des désirs de la petite enfance. Le monde aussi des fantasmes, pris communément comme des scénarii séduisants ou inquiétants. Et de fait, si vous connaissez bien le cas, vous savez que tout cela abonde dans le texte de Freud. Il n’y manque rien. Un enfant d’un an et demi qui assiste à un coït entre son père et sa mère, coït qui aurait été répété trois fois, dont une fois au moins dans cette position que Freud désigne en latin : a tergo, ou encore more ferarum, à la manière des bêtes. Cet enfant ne saisit pas forcément tout à cet âge. Mais à quatre ans, alors qu’entre temps il a été l’objet d’une séduction de la part de sa sœur aînée, puis de menaces de castration lorsqu’il s’est retourné vers sa bonne chérie, Nania, il fait un rêve qui réélabore cette scène primitive, et qui en même temps pour Freud, prouve l’existence de celle-ci. Ce rêve, qui donne son titre à l’œuvre de Freud, met en scène des loups qui le regardent fixement, comme lui-même a dû regarder les parents durant leur rapprochement amoureux. À cet âge-là il développe d’ailleurs une phobie des loups qu’il renvoie à des images qu’il trouvait dans les contes, dont celle d’un loup dressé, qui l’effrayait beaucoup et que sa sœur s’amusait à lui montrer. Un peu plus tard sous l’influence de sa mère, la névrose phobique se transforme en névrose obsessionnelle, à contenu religieux. Et puis, il y a cet épisode très connu, cette hallucination qui lui fait voir un de ses doigts coupés, presque détaché de sa main. J’en passe beaucoup, mais vous voyez combien tout cela peut séduire un lecteur un peu curieux.

Eh bien, pour ma part, je vous proposerai plutôt de tenter de faire un peu abstraction de toutes ces images si fascinantes, et de bien vouloir me suivre à présent pour que nous nous demandions ensemble, au-delà de cette séduction première, ce que peut nous apporter ce texte. Question qui se divise sans doute en deux : quelle valeur avait-il pour Freud ? Quels sont, en somme, ses enjeux freudiens ? Et quelle valeur peut-il conserver pour nous ? En quoi nous permet-il d’interroger quelques-unes des questions qui sont les nôtres, notamment depuis Lacan ? Ces deux types de questions, je vais d’ailleurs devoir les entremêler, c’est-à-dire que pour chacune des questions que je relèverai aujourd’hui chez Freud je tâcherai, autant que possible, de me demander ce qu’elle devient chez nous.

*

Où en est Freud au moment où il rédige le cas de l’Homme aux loups ? Il a eu le temps, en deux décennies environ, d’assurer sa première théorie des pulsions, celle qui donne aux pulsions sexuelles, en tant qu’elles s’opposent d’ailleurs aux pulsions du moi, une place déterminante dans la vie psychique. Il a affirmé haut et fort, contre le point de vue dominant à son époque, que ces pulsions sexuelles se développaient dès l’enfance, et même dès la petite enfance, les premières années de la vie. Il a rassemblé, autour de ses thèses, un certain nombre de collaborateurs, en Autriche et hors d’Autriche. Mais voilà qu’après les oppositions externes à la psychanalyse, les premières dissensions internes commencent à se faire entendre. Adler d’abord, Jung ensuite, qui ont été des collaborateurs très proches, sur qui il comptait pour développer sa doctrine, s’en sont éloigné. Il lui faut à présent réfuter ce qu’il considère comme de nouvelles formes d’attaques contre la psychanalyse, des attaques plus pernicieuses. Adler et Jung, en effet, prétendent ne faire que prolonger, dans une direction particulière, la théorie psychanalytique ; en fait ils la transforment profondément. C’est de cela que Freud discute directement dans son texte sur l’histoire du mouvement psychanalytique. Mais c’est aussi pour réfuter Adler et Jung qu’il se réjouit de trouver, dans le cas de l’homme aux loups, des arguments qui lui permettent de soutenir ses thèses.

Je ne vais évidemment pas m’attarder sur les théories d’Adler et de Jung. Il suffira de rappeler quelques-uns des points de désaccord les plus nets à cette époque, points que Freud discute explicitement ou implicitement dans son texte sur l’homme aux loups. Ainsi Adler fonde une nouvelle théorie de la vie psychique sur l’idée qu’il peut y avoir chez chacun une certaine infériorité de certains organes, que cette infériorité tend à être compensée sur le plan physique et sur le plan psychologique, mais que dans certains cas, du fait notamment de la « contrainte de la vie et de la civilisation (…) le processus compensateur s’arrête à mi-chemin ». Tout cela est connu au moins dans les grandes lignes. On sait notamment que pour Adler il s’agit pour le sujet de réagir contre ce qui le met dans une position d’infériorité, de tenter d’établir plutôt, en chaque occasion, sa supériorité, ses prérogatives, sa volonté de puissance. On sait aussi que dans sa doctrine ce type de préoccupations se substitue à la pulsion sexuelle lorsqu’il s’agit de rendre compte des Formations névrotiques. Quant à Jung, il prétend étendre la définition freudienne de la libido, puisque celle-ci chez lui se confond d’une certaine façon avec l’instinct initial, dont les divers aléas conditionnent la névrose ou la psychose du sujet : c’est lorsqu’il ne peut plus assumer les tâches vitales qui sont les siennes que le sujet tombe malade et ce n’est qu’ensuite – disons-le pour simplifier – qu’il projette dans le passé, sous forme de fantasmes, des formations substitutives aux actes qu’il ne peut accomplir. Dans un cas comme dans l’autre les facteurs inconscients, infantiles, et à proprement parler sexuels perdent de leur importance.

Ce type de thèses, Freud ne cesse de le discuter, de diverses façons, dans tout son texte. Il le fait par exemple, de manière assez précise, en ce qui concerne la question de la volonté de puissance. Vous savez si vous vous souvenez un peu du texte, que l’homme aux loups a élu un type particulier d’objet sexuel. Il s’agit de femmes inférieures, servantes ou paysannes. S’agit-il essentiellement, se demande Freud, d’une réaction contre l’infériorité éprouvée devant sa sœur, qui le dominait intellectuellement, et qui le soumit à une séduction très active à un âge précoce ? Pour Freud le cas de l’homme aux loups démontre qu’il s’agit de tout autre chose : d’une détermination libidinale précoce, avec deux temps principaux. À un an et demi, il aurait donc vu sa propre mère pratiquant ce coït à tergo. Et à 2 ans et 1/2 il aurait associé à cette scène la vision d’une bonne frottant le sol à genoux, dos à l’horizontale et donc fesses proéminentes. Vous voyez qu’ici Freud tient à souligner l’importance de perceptions sexuelles précoces à l’origine des conflits névrotiques de l’enfant comme de l’adulte.

Ce type de questions est discuté de façon très approfondie dans le point V du texte, qui s’appelle quelques discussions, et là c’est Jung qui est plus particulièrement visé. La question porte essentiellement sur la scène primitive que Freud invoque à l’origine de tout ce qui suit, mais dont nous allons avoir à discuter la réalité. En effet au moment où Nania le repousse, Serguei choisit pour objet son père, dont il attend alors une satisfaction sexuelle. Cette attente réactiverait les traces mnésiques de la scène primitive. Elle entraînerait aussi la peur de la castration puisqu’être aimé par le père équivaut à être transformé en femme. D’où l’angoisse, et pour aller vite, la névrose. Mais la question décisive est alors celle-ci : qu’est-ce qui établit la réalité de la scène primitive ?

Eh bien, je dois le dire, malgré les explications et discussions très approfondies de Freud, les choses sont loin d’être claires. Certes, dès le début du chapitre, il affirme qu’il n’est pas du tout impossible qu’un enfant de 1 an 1/2 enregistre dans son inconscient les détails très précis d’une scène de coït. Il ajoute que la pratique de l’analyse prouve qu’il est toujours possible de rendre cette scène consciente. Mais deux pages plus loin, il nous éclaire sur la nature de ce « rendre conscient ». Plutôt que d’un souvenir que le patient pourrait retrouver, il s’agit d’une construction permise par le travail analytique. (Ici, même si je n’ai pas le temps de vous le montrer en détail, une construction à partir de l’analyse du rêve.) De toute façon d’ailleurs, même si le patient disait s’en souvenir, est-ce que cela serait vraiment probant ? Nous savons qu’il y a des souvenirs-écrans, qui dissimulent la réalité en la travestissant. Nous savons aussi que le névrosé, détournant du présent son intérêt, forge des fantasmes par lesquels il s’explique à lui-même son état morbide. Qu’est-ce qui prouve que la scène du coït entre les parents ne constitue pas un fantasme ? Freud note d’ailleurs que chaque fois qu’il a vu se présenter, dans une cure, une scène primitive, c’était dans cette position – more ferarum – Ne s’agit-il pas alors, plutôt que d’un événement singulier, d’un fantasme quasi universel, appartenant à l’espèce, phylogénétique ? Ou encore, ne peut-on supposer que l’enfant ait vu des chiens par exemple avoir un coït et qu’il ait projeté cette image sur un rapprochement amoureux qui pouvait être tout autre, être par exemple une manifestation beaucoup plus discrète de tendresse entre ses parents ? Sur tous ces points, Freud semble loin d’être assuré. Alors à quoi tient-il vraiment ? Quel est pour lui l’enjeu ? Et y en a-t-il encore un pour nous ?

Pour en discuter, je vais adopter un raccourci en me centrant maintenant sur une note du texte qui se trouve à la page 38[1]. Freud nous indique que durant ses années de lycée son patient avait été victime de graves inhibitions. Or il se trouve que le maître qui assurait l’enseignement du latin s’appelait Wolf, ce qui comme vous le savez veut dire loup en allemand. Je dois ici vous citer toute la note : « Je peux me représenter quel allégement signifierait, pour une considération rationaliste d’une telle histoire d’enfance, l’éventuelle hypothèse selon laquelle toute l’angoisse devant le loup avait en réalité procédé du maître de latin du même nom, avait été rétroprojetée dans l’enfance et aurait causé la fantaisie de la scène originaire en s’étayant sur l’illustration du conte. Cela n’est cependant pas soutenable ; la priorité temporelle de la phobie du loup et son report dans les années d’enfance, dans la première propriété, n’est que trop sûrement attestée. Et le rêve à quatre ans ? »

Vous voyez quel est le problème et de quelle façon il s’inscrit dans la controverse entre Freud et ses adversaires, notamment Jung. Si en effet la scène primitive n’est que fantasme, disons même fantasmagorie, ne renonçons-nous pas, peu à peu, à ce qui pour Freud est essentiel dans la psychanalyse ? Le sexuel et l’infantile ne seraient plus à ce compte à l’origine du conflit pathogène. Les fantasmes sexuels constitueraient une simple rétroprojection des problèmes de l’adolescent ou de l’adulte, de ses angoisses actuelles, dans une période antérieure du développement.

Alors tout cela c’est ce qui est l’enjeu du débat entre Freud et ses adversaires. Je vais vous montrer dans un instant que ce n’est pas seulement de ce point de vue somme toute extrinsèque que les choses prennent pour lui de l’importance. Toutefois on peut dès à présent souligner que ce genre de question reste tout à fait actuel.

Il n’est pas rare, en effet, que nos analysants mettent l’accent, dans ce qu’ils ont à nous dire, sur les difficultés qu’ils éprouvent, dans l’actuel, à remplir les nécessités de leurs tâches vitales. Il n’est pas rare qu’ils donnent alors moins d’importance aux quelques souvenirs qui peuvent leur revenir durant les séances. Et même il me semble que ce genre de difficultés a plutôt tendance à s’accroître de nos jours. Je suis pour ma part convaincu qu’on ne peut s’interroger sur la pratique de l’analyse sans prendre en compte les phénomènes sociaux où elle s’inscrit. J’ai écrit en ce sens un petit article dans un numéro récent du discours psychanalytique sur le travail aujourd’hui. Il me semble que la pression est aujourd’hui telle dans le monde du travail qu’elle vient plus facilement faire écran à ce qui constitue les conflits du sujet lui-même. Comment alors l’analyste peut-il procéder ? C’est une question délicate. Je dirai pour l’instant qu’il ne peut accepter de cautionner ce mensonge social qui fait de la planification de la production et de la distribution d’objets l’essentiel pour le sujet humain, ce mensonge qui nous fait oublier l’importance de la libido et de son destin problématique. Peut-être cependant avons-nous, depuis Lacan, le moyen d’aborder ces questions d’une manière plus souple. Au fond le plus souvent nous pouvons éviter d’intervenir de façon trop sauvage, nous pouvons éviter d’opposer absolument, dans nos interventions, un type de réalité à un autre. Ce que Lacan nous a appris, c’est que si la pulsion insiste en nous c’est à la faveur de signifiants où elle se métaphorise. Ainsi, même lorsque le sujet parle du plus quotidien de ses ennuis cela ne l’empêche pas de parler en même temps de tout autre chose ; même s’il dit qu’il se fait bouffer dans sa vie professionnelle, cela peut suffire à indiquer que quelque chose est en jeu qui renvoie à la problématique orale qui est originelle, et qui reste toujours actuelle pour lui. Mais il est vrai que cela reste parfois difficile à entendre et qu’en ce sens il est important de maintenir ferme pour nous même le point de vue freudien.

*

J’en viens cependant à un second aspect du problème, articulé au premier, mais qui me paraît plus important. Si l’enjeu principal, pour Freud, tenait dans la discussion des thèses d’Adler et de Jung, on sentirait sans doute moins dans son texte les signes d’une interrogation vive autant qu’embarrassée. C’est qu’une question insiste dans ces pages, et qu’elle est vraiment intrinsèque, et non pas extrinsèque à la recherche freudienne. La question c’est celle-ci : qu’est-ce que le psychanalyste, dans le cours d’une cure, peut tenir pour réel ?

J’ai déjà fait allusion, par exemple, à ce problème que Freud rappelle lui-même, celui des souvenirs-écrans. Si même ce que le sujet croit se rappeler reste incertain, à quoi donc se fier ? Le souvenir lui-même n’a de valeur que dans le cadre d’une interprétation. Mais qu’est-ce qui pourrait garantir la vérité d’une interprétation ?

Cette question, qui transparaît en de nombreuses parties du texte sur l’homme aux loups, Freud la reprendra plus tard, d’une manière plus systématique, dans un article sur les constructions dans l’analyse. Car plus encore que pour les interprétations, la question, dit Freud, se pose pour les constructions. Les interprétations, nous pouvons les définir, avec lui, comme toujours ponctuelles. À l’occasion un simple changement de lettre peut avoir un effet de sens considérable. Mais au fond, pour celui qui a l’expérience de la psychanalyse, les interprétations, prises en ce sens précis, ne font guère de doute. Le lapsus, par exemple, a quelque chose d’indubitable. En revanche Freud nous dit que l’analyste est aussi amené à des Constructions. Il va présenter à l’analysé, nous dit-il, « une partie oubliée de sa préhistoire ». Il va lui révéler par exemple que jusqu’à tel âge il s’est considéré comme « le possesseur unique et absolu de sa mère », qu’il a ensuite été fortement déçu, etc. Et c’est donc à propos de la construction que Freud pose la question de savoir ce qui peut garantir que ce que propose l’analyste correspond à quelque chose de réel. En effet ni l’assentiment ni la dénégation du patient ne suffisent à prouver la vérité de ce qui est ici reconstruit. La dénégation peut être l’effet du refoulement, l’assentiment, lui, peut être l’effet d’une suggestion, le sujet se trouvant poussé à acquiescer du fait de l’influence qu’exerce sur lui le psychanalyste. Je ne reprends pas dans le détail le texte sur l’Homme aux loups, mais ceux qui l’ont lu ou relu récemment conviendront que des questions de ce type y sont constamment présentes.

Peut-être me direz-vous alors que ce type de questions perd de sa pertinence pour nous dans la mesure où nous n’intervenons plus guère de cette façon-là, que nous ne proposons pas volontiers à l’analysant, de telles descriptions générales de sa petite enfance. Mais quelle que soit la forme de nos interventions, il me semble que la question freudienne reste d’actualité. La cure met en place des phénomènes dont nous savons l’importance, et que nous regroupons sous la rubrique du transfert. Lorsque l’analysant se trouve conduit, dans la cure, à réévaluer tel ou tel moment de son histoire, lorsqu’il donne tel ou tel sens à un fragment de rêve, qu’est-ce qui garantit que son discours n’est pas entièrement pris dans le mouvement du transfert. Est-ce que dans un autre cadre, avec un autre analyste, il n’aurait pas été conduit à dire des choses très différentes ? Est-ce que son discours est vrai, ou seulement vraisemblable ? Qu’est ce qui dans ce qu’il dit peut avoir vraiment une valeur de réel ?

Nous pourrons revenir, dans la discussion, sur certaines questions que j’aborde ici en passant, comme celle du transfert. Je voudrais finir assez vite en vous indiquant quatre dimensions par lesquelles nous pouvons marquer, nous pouvons souligner, que l’enjeu majeur du texte sur l’homme aux loups concerne bien la question du réel. Mais vous verrez aussi que chemin faisant la définition même de ce que nous appelons réel devra être modifiée, ou à tout le moins précisée.

Je commencerai, si vous voulez bien, par ce qui est pour nous le plus connu, parce que Lacan en a traité de façon tout à fait explicite. Il s’agit de ce que nous pouvons désigner comme forclusion de la castration, et comme retour de la question de la castration dans le réel. Freud en effet nous dit dans le point VII de son texte que l’homme aux loups avait une attitude complexe à l’égard de la castration. D’un côté il l’abominait, d’un autre côté il était « tout prêt à l’admettre », et à se consoler avec l’idée d’être aimé en femme par le père. Mais il y avait encore en lui un troisième courant psychique, courant qui rejetait totalement la castration, qui faisait comme si elle n’avait jamais existé. Or c’est précisément parce qu’il y a ce rejet total, cette forclusion comme dit Lacan, c’est parce que la castration n’est même pas symbolisée, qu’elle ne peut revenir, à ce niveau, que de l’extérieur du système symbolique. Non pas dans un rêve, par exemple, mais dans une hallucination. C’est ce qui se passe lorsque l’homme aux loups, enfant, voit un de ses doigts détaché de sa main, ne tenant plus que par la peau. Lacan nous dit ici que ce qui a été forclos du symbolique revient dans le réel, et nous aurons bien sûr à reprendre cette question importante.

Cependant je crois qu’on ne peut en rester là. La question du réel étant ainsi appelée par ce que Lacan a pu nous dire d’essentiel sur l’homme aux loups, nous pouvons sans doute l’étendre bien au-delà.

Prenons, pour commencer, une question qui n’est pas sans importance dans le texte, celle du temps. Vous savez que Freud accorde beaucoup d’importance à la chronologie, qu’il essaye de s’assurer de la date exacte des événements et des remaniements psychiques. On pourrait d’ailleurs négliger la spécificité de cette question, on pourrait estimer qu’il ne s’agit là finalement que de ce souhait d’établir la réalité des déterminations pathologiques dans l’enfance et même la petite enfance. Il me semble cependant que nous pourrions aujourd’hui donner un tout autre statut à ce souci freudien. Nous sommes à présent moins soucieux de retrouver le plus ancien comme équivalent au plus essentiel. En revanche l’idée qu’il est important de saisir ce qui peut faire une série, ce qui vient après ou avant dans une chaîne n’est pas du tout négligeable pour nous. Autrement dit nous prêterons attention non au contenu des scènes qui se succèdent, à tout l’aspect anecdotique, imaginaire, mais au rapport de succession, à ce qui s’inscrit du fait du mécanisme même de la succession, à ce qui fait trait, un trait qui peut se répéter de diverses façons, en diverses occurrences. À la limite d’ailleurs, ces séries peuvent d’ailleurs être constituées par la succession des séances ou par celle des énoncés au cours d’une même séance. Elles n’en conservent pas moins une importance décisive pour nous. S’il était question de la signification de ces éléments, nous pourrions certes douter, mais l’ordre de leur succession, parfois, est tel qu’on ne peut en douter. Or ce dont on ne peut douter, c’est ça le réel.

Dans le prolongement de cette question du trait, nous pouvons encore, et ce sera l’avant-dernier point, repérer que cette question du réel se trouve centrale dans l’homme aux loups en rappelant que ce texte a pu paraître tout à fait important pour situer ce qu’il en est de la lettre pour la psychanalyse. C’est Serge Leclaire, sans doute, qui a donné, dans Psychanalyser, le relevé le plus complet de la façon dont la question de la lettre se pose dans l’article de Freud. Il nous rappelle l’importance du 5, ou mieux du V, du 5 romain, dans l’analyse de Sergei Pankejeff. 5, c’est cinq loups, c’est l’heure aussi des accès de dépression ou de fièvre dont souffrait l’homme aux loups enfant. Mais c’est aussi, redoublé, l’initiale du mot loup lui-même, et de ces Wolf avec lesquels Serguei ne cessa d’avoir des démêlés. C’est bien des choses encore, que vous retrouverez dans Psychanalyser, et par exemple, c’est le souvenir que ce patient rapporte assez précisément à Freud. Enfant, il avait été pris d’une peur terrible d’un papillon qui s’était posé sur une fleur. Je cite « le patient remarqua que l’ouverture et la fermeture des ailes, lorsque le papillon était à l’arrêt, auraient fait sur lui cette impression inquiétante. Il en aurait été comme d’une femme ouvrant les jambes, et les jambes donneraient alors la figure d’un V romain, heure, comme on sait, à laquelle, dans les années où il était petit garçon déjà, mais même encore maintenant, un assombrissement de son humeur avait coutume d’intervenir ». Et qu’on ne se précipite pas ici alors pour donner au V romain un sens, fût-il un sens sexuel. En réalité le fait que cette lettre se répète dans des usages très divers tout au long du texte et de la vie de l’homme aux loups prouve qu’il ne s’agit pas essentiellement de cela. La lettre ne conserve de l’image que le trait, ce trait brisé à angle aigu. Et nous pourrons alors insister sur le poids de réel d’un élément qui se répète de façon apparemment automatique dans la vie du sujet, qui, à force d’être au-delà de toute signification particulière, illustre bien le caractère insensé du réel.

Il y a enfin un dernier point sur lequel je voudrais attirer votre attention, c’est la question de ce que nous pouvons nommer, avec Lacan, l’objet a. Là aussi on y reviendra sans doute durant ce cycle de conférence. Pour en avoir une idée, reportez-vous tout simplement au rêve des loups. Comme Serguei Pankejeff dit de ce rêve qu’il lui donnait un fort sentiment de réalité effective, qu’au réveil il mit longtemps à se convaincre que ce n’était qu’un rêve. Freud en déduit que ce rêve renvoie à une scène antérieure effectivement vécue. Sans nécessairement contester ce point, on peut se demander si la dimension de réel ici n’est pas liée à la présence d’un objet particulier, qui est l’objet regard. Ce regard c’est le regard des loups, mais aussi celui du rêveur lui-même puisqu’il est lié au retour, pour Serguei, de la scène primitive. Ce regard, qui se détache dans le rêve et donne tout le poids de réel, Lacan dit parfois que le sujet en constitue la coupure. Ce n’est pas que les loups ressemblent au rêveur. Nous ne sommes pas ici dans l’ordre du spéculaire. Mais le rêveur se fait loup regardant, ou, mieux encore, il se réduit au point, au moment, où le regard se détache en tant que tel. Ce genre de chose, il serait sans doute important que nous y soyons attentifs, parce que toute cure qui est poussée jusqu’à un certain point comporte au moins un moment de ce type. En tout cas nous pouvons y voir encore un des chemins qui pourra nous mener à la question du réel.

Voilà donc ce que je voulais vous dire aujourd’hui pour commencer à aborder ce texte de l’homme aux loups. Je n’ai pas essayé comme vous l’avez vu de recenser toutes les questions qu’il pose. Mais j’ai cru pouvoir vous montrer qu’au-delà des enjeux qu’il comporte explicitement pour Freud il renvoie à notre interrogation sur ce qui constitue un réel pour la psychanalyse, question pour nous toujours essentielle.

[1] L’homme aux loups, collection Quadrige, P.U.F. 1990.